Scènes

Rosa la Rouge - Claire Diterzi

Un spectacle théâtral et musical de Claire Diterzi et Marcial Di Fonzo Bo qui mêle des extraits de la correspondance de Rosa Luxemburg à des textes personnels de la chanteuse.


Représenté au Théâtre Silvia Monfort (Paris, XVè), Rosa la Rouge est un spectacle théâtral et musical de Claire Diterzi et Marcial Di Fonzo Bo qui mêle des extraits de la correspondance de Rosa Luxemburg à des textes personnels de la chanteuse, à tel point qu’il en devient autant un spectacle sur Diterzi que sur la grande figure historique révolutionnaire.

Sur un drap noir est projetée l’histoire de la vie de Rosa Luxemburg en quelques phrases rouges. La musique et la salle sont calmes et sérieuses. « Rosa », comme elle est nommée tout au long du spectacle, a fondé en Allemagne la Ligue spartakiste avec Karl Liebknecht, et participé à la création du Parti communiste allemand (KPD) en 1918. Retenue prisonnière pendant plusieurs années, elle est finalement assassinée en janvier 1919 par des officiers des corps francs (dont sont issus les premiers nazis). Lénine lui rendra hommage malgré leurs différends.
Tout d’un coup, le drap noir devient translucide et Claire Diterzi, derrière les images d’un gigantesque torse huileux et de fesses qui se dandinent, entonne : « Non non non non / Je ne veux pas rentrer dans le moule / Je ne veux pas rentrer dans le rang » [1], sur un fond pop dance.


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Photo X/DR

Talons aiguilles rouges, filet en guise de tee-shirt, « kalachguitare » : le ton est donné. Dans Rosa la rouge, les femmes se battent. Elles bâtissent, se montrent, revendiquent ; la « kalachguitare » est fabriquée dans le clip de « Rosa la rouge », le morceau titre : c’est une kalachnikov à laquelle on a greffé des cordes de guitare. Claire Diterzi en joue pendant le spectacle : elle est Rosa, Claire et femme. La chanteuse n’incarne pas à proprement parler Rosa Luxemburg, elle l’évoque plutôt, la convoque sur scène à travers images et sons. Un coucou, un chœur, une maison de poupée verte et rose, une machine à écrire, un rideau noir, Spartacus, un journal intime, des oiseaux, des chaussures rouges, le ciel bleu, la révolution, de la lingerie de guerre, une prison, un stylo-plume, un ballon rouge, un ordinateur, une cape rouge, un pipeau… Cette accumulation de détails hétéroclites trouvent leur cohérence dans une dramaturgie en noir et rouge et une mise en scène high tech aux grands moyens : vidéo, écrans translucides, fond sonore enregistré, DJ live… - mise en scène qui aurait pu être pesante si elle n’était entièrement orchestrée en musique.

« Ce que j’ai sur le cœur, je l’ai sur les lèvres. » Le titre de la septième chanson de l’album Rosa la rouge est un acte de foi. On aurait pu parler de comédie musicale, mais ç’aurait été manquer sa part d’inextricable. Si les chansons sont suffisamment marquées pour qu’on puisse en distinguer le début et la fin, elles ne donnent pas l’impression d’une enfilade qui prendrait la trame dramatique pour prétexte. Elles participent de cette trame. Que Claire Diterzi chante ou parle, les effets de lumière, de son et les images ne changent pas (elle porte un micro en permanence). Sa voix est travaillée, modifiée en temps réel : étrangéisée, petite-fille-isée ou bruitisée. Tantôt ce sont des oiseaux que l’on entend, tantôt une femme mariée à un Lambert Wilson virtuel et manipulé comme un pantin dans une maison de poupée (« Aux marches du palais »), ou encore une célibataire, amante et mère. Superbe tirade à l’avant-scène où la chanteuse semble se dévoiler en même temps qu’elle lève le voile sur l’un des aspects de la condition féminine : sous couvert de libération, elle doit être maintenant une wonder woman, accomplie au travail, à la maison, et au lit.

Avec cet autoportrait théâtral et musical, Claire Diterzi s’engage physiquement d’abord, musicalement ensuite, politiquement enfin. Chanteuse pop ? Et pourquoi pas ! Aux côtés de Marcial Di Fonzo Bo, elle défriche la scène, crée de l’hybride, du poétique, sans hésiter à aller jusqu’à la parodie. On rit, on respire, on ne respire plus. Claire dit/chante/scande les paroles de « Cellule 45 », d’où Rosa regarde le ciel et écrit d’innombrables lettres, qui finissent invariablement par un appel à l’optimisme et à la joie.

« Sonitschka ma chérie, la vie est ainsi faite et il faut la prendre comme elle est. Bravement. La tête haute et le sourire aux lèvres, envers et contre tout.
Sonitschka, soyez gaie et tranquille. Tout finira bien croyez-moi. Je vous embrasse bien des fois. Votre Rosa.
Tout finira bien vous verrez.
Soyez calme et sereine. Restez vaillante en dépit de tout.
Soyez calme et sereine.
Soyez tranquille et de bonne humeur. Rosa.
Tout ira bien.
Rosa. »

Les mots reviennent comme des leitmotiv. La musique est, elle aussi, assez répétitive par moments, gonflée de machines – magnifique final où Etienne Bonhomme mixe de l’électro dans le noir ! « Révolution » : le mot rythme le spectacle rouge et noir et se multiplie à l’infini sur les pages du journal de Rosa. Une révolution, Claire Diterzi en a provoqué une, circonscrite, certes, mais bien réelle. Choisie pour entrer à la Villa Médicis en même temps que Magic Malik, elle a provoqué le lancement d’une pétition de chapelle, celle de la musique contemporaine. Citizen Jazz en a même fait un édito – c’était au mois de juin dernier. Contre les apôtres de la catégorisation éternelle et les créateurs de cases toutes propres, on ne peut que souhaiter bonne route à une artiste aussi riche qu’accomplie.

par Raphaëlle Tchamitchian // Publié le 28 décembre 2010
P.-S. :

Mise en scène Marcial Di Fonzo Bo | guitare, voix Claire Diterzi | percussions, machines Etienne Bonhomme | cor Baptiste Germser | hautbois Cédric Chatelain | images Patrick Volve | dramaturgie Leslie Kaplan | conception réalisation de la kalachguitare Michal Batory | création vidéo Benoit Simon | création lumière Bruno Marsol | régie générale Cédric Grouhan | régie son François Gouverneur | régie lumière Stéphane Loirat | régie vidéo Stéphane Bellenger | régie plateau et son retours Arnaud Vialacostumes ASKA | avec l’aimable participation -en images- de Lambert Wilson, Alexandre Naudet et Cyrille Mussy.

[1Paroles extraites de « Je touche la masse »