Chronique

Steven Jezo-Vannier

Grateful Dead

Le monde se divise en deux camps : les Deadheads et les autres.

Les premiers ont contracté un virus coriace durant la seconde moitié des années 60, quand un groupe californien plutôt illuminé distillait depuis le quartier de Haight-Ashbury, sur les hauteurs de San Francisco, une musique brassant des influences multiples avec l’aide d’adjuvants pour le moins acides et lysergiques (à ne pas consommer du tout, même avec modération). Les Deadheads sont des fidèles, ils appartiennent à une grande famille, et leur foi en ce groupe est indéfectible. Pour eux, pas de vie sans le Dead… Le Grateful Dead, spécialisé dans les voyages sous hallucinogènes (les trips) et autres acid tests, était à l’origine une quinte singulière menée par un guitariste nourri à la fois de bluegrass, de blues et de jazz, le dénommé Jerry Garcia qui, jusqu’à sa mort au mois d’août 1995, sera ressenti par les foules qui s’amassaient pour communier avec leur groupe fétiche comme un père d’adoption, voire un gourou. Sa dépendance fatale aux drogues aura raison de lui, mais c’était un musicien total qui ne savait rien faire d’autre que jouer et ne vivait que par la scène, sur laquelle il aura multiplié les expériences.

Les seconds ont peut-être entendu parler du Grateful Dead, ils peuvent même en avoir goûté les plaisirs variés, au gré des trois décennies d’une vie mouvementée qui est à elle seule à la fois un chapitre de l’histoire de la musique américaine et un véritable baromètre d’une époque où la liberté guidait encore les pas de bien des gens, quitte à faire vaciller leur démarche, rendue incertaine par l’abus de produits stupéfiants ou prétendus tels. Mais s’ils n’ont pas voulu en savoir plus, ils ont peu de chances de comprendre vraiment le fonctionnement de cette communauté de fans. Et bien sûr, dans ce deuxième grand ensemble, on trouve aussi un reliquat composé de tous ceux qui, jamais de leur vie, n’ont croisé le chemin du Mort Reconnaissant. Nul ne saurait être parfait…

Pourtant stoppée net voici 18 ans, l’histoire de ce groupe légendaire ne semble pas devoir s’arrêter un jour : on ne compte plus les publications de concerts enregistrés. Tout ou presque a été archivé, nettoyé, stocké en attendant une exhumation qui paraît inéluctable, comme si toutes les années encore à vivre étaient programmées depuis les origines par une mystérieuse intuition, au point qu’une vie ne suffira jamais à en épuiser les trésors. Un des récents faits d’armes de ces gardiens du temple (aujourd’hui plutôt avisés en affaires) est la sortie de l’intégralité des 22 concerts européens donnés par le Grateful Dead en 1972. Soit un coffret de 66 CD pour plus de 70 heures de musique [1]. Une folie ; une de plus…

Mais tout le monde – Deadhead ou pas – est invité à tourner les pages de ce nouveau livre signé Steven Jezo-Vannier, qui n’a pas eu la chance de vivre cette aventure : né en 1984, ce jeunot a vu le jour alors que la bande à Garcia entamait sa troisième et ultime décennie qui, convenons-en, ne fut pas la plus passionnante. En publiant cette biographie aux éditions Le Mot et le Reste, il relève un défi : il s’agit pour lui de s’adresser au plus grand nombre en endossant le rôle d’historien, mais aussi d’apporter une plus-value au livre écrit en 2004 par Alain Dister [2]. Car ce dernier avait côtoyé les musiciens, dont il était le voisin et l’ami ; il avait déjà rendu compte « de l’intérieur » de cette épopée débridée, et couché sur le papier un beau témoignage sur un « mouvement ébloui par de trop nombreux soleils ». Déjà remarqué pour quatre autres livres, chez le même éditeur, dont le sujet entre en résonance avec la nature même du Grateful Dead, notamment le thème des contre-cultures [i], Jezo-Vannier opte pour une approche chronologique très documentée, qu’il rythme grâce aux points de repères que sont les disques officiels du groupe [3]. Son ouvrage est sérieux, sobre et fort bien écrit. Comme si, par un souci d’équilibre, l’auteur avait souhaité contrebalancer la folie et la démesure de la planète Grateful Dead par une analyse rigoureuse et minutieusement détaillée. Il offre une enquête très fouillée dont on lit chacun des épisodes avec avidité ; on a beau connaître la fin,
Jezo-Vannier nous invite à une immersion au plus près du quotidien des musiciens et parvient à nous captiver page après page. Mieux, son approche sociologique lui permet de replacer avec beaucoup d’à-propos l’histoire du groupe dans son contexte historique, celui des heures un peu folles – dont la période flower power – de la contre culture américaine et des idées communautaires. Une belle performance a posteriori.

Ainsi, on commence en découvrant le parcours individuel des cinq membres du groupe qui vont finir par se rejoindre, d’abord sous le nom de Warlocks, en 1965, avant d’adopter en 1966 cette curieuse appellation de Mort Reconnaissant (qui vaudra la présence récurrente d’un squelette sur bon nombre de pochettes), dont beaucoup ne voulaient pas entendre parler parce que trop inquiétante. Outre Jerry Garcia, il y avait là Ron McKernan alias Pig Pen, pianiste harmoniciste nourri de blues dont le chant hanté avait aussi beaucoup à voir avec une consommation peu ordinaire d’alcool (qui l’emportera à l’âge de 29 ans) ; Phil Lesh, bassiste venu d’un autre monde où le jazz et la musique contemporaine occupaient une place essentielle [4] ; Bob Weir, le gamin guitariste à la gueule d’ange, féru de rock et partie prenante dans le passage à l’électrification de la musique du Grateful Dead ; Bill Kreutzmann enfin, batteur aérien qui trouvera au fil des années un comparse idéal en la personne de Mickey Hart, second percussionniste du Dead. Auxquels il faut ajouter quelques proches à considérer comme membres du groupe, tel le parolier Robert Hunter. Trente ans de musique sont ainsi passées en revue, avec leurs grandes périodes et leurs drames [5] : le temps du psychédélisme et des concerts marathons sous LSD ; puis le retour à un calme relatif, plus acoustique et folk, une sorte de pause salutaire à un moment où l’avenir du groupe était menacé, avant l’émergence d’un style qui sera l’identité presque définitive du groupe, combinaison de musique électrique et acoustique où fusionnent les héritages du rock, du country, du blues et du jazz et des musiques improvisées, devant des publics se comptant par centaines de milliers. Car le Grateful Dead, il est indispensable de le souligner, était d’abord un groupe de scène, et même si certains enregistrements en studio brillent de mille feux, jamais ils n’ont pu refléter la folie qui habitait les prestations live. Chaque époque est elle-même marquée par des disques-phares à considérer comme essentiels : Anthem Of The Sun (1968), Live Dead (1969), American Beauty (1970), Skull & Roses (1971), Europe ’72 (1972), Blues For Allah (1975) ou In The Dark (1987). Jusqu’à l’épuisement - avant tout celui de Jerry Garcia, dont le cœur finit par lâcher alors qu’il venait de fêter son cinquante-troisième anniversaire, sous les coups de boutoir de la drogue dont il n’aura jamais réussi à se libérer. Les tentatives des survivants pour perpétuer l’héritage artistique [6] s’apparenteront avant tout à des cover bands au plus près de l’original, ou tout au plus à des groupes de second plan sans grande personnalité ; de manière assez paradoxale puisqu’il ne faisait pas partie du quintette de départ, seul Mickey Hart parviendra à donner une suite séduisante à ses accents cosmiques ; ses récentes productions sont plutôt convaincantes et fidèles à l’esprit du Dead [7], sans pour autant chercher à l’imiter.

Les quelque 270 pages de ce Grateful Dead sont un excellent passeport pour quiconque souhaiterait comprendre ce que fut cette épopée unique, libertaire et hallucinée ; au-delà de sa construction classique, qui en fait un guide d’initiation aux vertus pédagogiques, il fourmille de détails susceptibles d’intéresser ceux qui pensent tout savoir de leurs idoles californiennes. Surtout, le recul naturel que prend Steven Jezo-Vannier lui permet de trier le bon grain de l’ivraie dans la production du groupe quand cela s’avère nécessaire ; ainsi, certains disques sont considérés sans indulgence, ce qui jamais n’entame le plaisir de leur découverte. Le livre est tout sauf une hagiographie ou un hommage de fan hard core, mais plutôt un portrait lucide et passionné qu’on recommandera à tous, connaisseurs ou pas. Les premiers pourront revivre une nouvelle fois ces aventures qui les ont tant fait vibrer, les seconds verront là une belle occasion d’entrer dans une famille un peu folle mais terriblement attachante. En 2013, il y a encore beaucoup de vie dans ce Mort pas comme les autres, et ce Grateful Dead en est une preuve supplémentaire.

par Denis Desassis // Publié le 19 août 2013

[1Europe ’72, The Complete Recordings Box Set.

[2Grateful Dead, une légende californienne, Le Castor astral.

[iSan Francisco, l’utopie libertaire des sixties ; Presse parallèle, la contre-culture en France dans les années soixante-dix ; Le sacre du rock ; Contre-culture(s), des Anonymous à Prométhée.

[3Comprenons par là les disques publiés durant la vie du groupe, sachant que la discographie posthume est fournie jusqu’à plus soif en enregistrements live de 1965 à 1995.

[4Phil Lesh a travaillé au début des années 60 avec Luciano Berio et Steve Reich.

[5Une malédiction semble avoir plané sur les pianistes puisqu’après Pig Pen, ce sont Keith Godchaux et Brent Mydland qui mourront. Vince Welnick, quant à lui, tiendra les claviers jusqu’à la fin, mais se suicidera en 2006…

[6Furthur, Rat Dog, The Dead.

[7En témoigne par exemple Mysterium Tremendum publié en 2012, auquel on ajoutera le mythique Rolling Thunder de 1972.