Chronique

Tony Malaby

Paloma Recio

Tony Malaby (ts), Ben Monder (g), Eivind Opsvik (b), Nasheet Waits (dm)

Label / Distribution : New World Records

Originaire de l’Arizona, Tony Malaby débarque à New York au milieu des années 1990 et confirme au fil des enregistrements que son discours est des plus passionnants, surtout sur un instrument ayant tant marqué l’histoire du jazz. Leader de plusieurs projets [1] et sideman très recherché [2], il est incontournble aux deux sens du terme.

Paloma Recio, son dernier disque en date, sort chez New World Records. Entouré d’un nouveau quartet constitué de Ben Monder à la guitare, de Eivind Opsvik à la contrebasse et de Nasheet Waits à la batterie, il propose un nouveau versant de son talent. Ici, l’improvisation n’est plus la pierre angulaire comme avec Tamarindo ou Alive In Brooklyn. Mais cela ne signifie pas qu’elle est devenue accessoire ; simplement, l’écriture est plus présente, largement associée à l’improvisation - elles sont totalement imbriquées. La majorité des compositions se fonde d’ailleurs sur des thèmes nés des improvisations enregistrées avec Parker et Waits. Malaby a ensuite retravaillé ce matériau de manière à laisser beaucoup de liberté aux interprètes, et en jouant pleinement sur le lien complexe [3] liant composition et improvisation.

Le groupe réuni travaille sur le rythme en couches multiples, parallèles, croisées (« Obambo »). Le décalage ainsi créé entre contrebasse et batterie d’un côté, et saxophone et guitare de l’autre, est très riche. Paloma Recio est tour à tour lyrique, emporté, posé, puissant ou doux. L’apport de Ben Monder relève de l’architecture, de la respiration, de l’espace - tous principes-clés dans la conception musicale de Malaby. D’où la réussite de leur complicité. Complété d’Opsvik et Waits, musiciens de premier, ordre, ce duo devient magistral. Les notes du livret, fort instructives, confirment la première impresion : Malaby a utilisé un système de notation graphique qui lui semblait plus à même d’entretenir et d’encourager l’entente, la confiance nées d’une longue vie commune sur la route.

Tony Malaby démontre ici sa science du son, ces déchirures et cette raucité qui le caractérisent, mais parallèlement, on est encore surpris par son inventivité mélodique, sa faculté de modeler et réinventer une idée tout au long d’un solo — qui, de ce fait, ne semble plus en être un au sens stricit du terme. L’expression « instant composer » pourrait avoir été inventée pour lui ! Il aime d’ailleurs à expliquer - et on le perçoit très bien - que la simplicité et la spontanéité sont à la source de sa recherche.

Guitare et saxophone entretiennent une relation plurielle : tantôt en contrepoint, tantôt en alternance de fulgurances chez l’un et de longues phrases chez l’autre, à quoi s’ajoute la « verticalité » de la guitare répondant au jeu « horizontal » du sax. Cette complémentarité dans la multiplicité se nourrit du jeu de Nasheet Waits ; riche, tout en toucher, en subtilité, capable de décalages rythmiques étonnants, véritable garde-fou du quartet (« Alechinsky ») et doté d’une intuition remarquable, sa batterie confirme ce que l’on savait depuis Tamarindo ou ses participations au Manifold de Steve Lehman : Waits est un maître discret dont on tombe vite amoureux. Portés par ce monstre percussif, ses trois comparses peuvent s’aventurer sans scrupule. Enfin, Eivind Opsvik (fidèle compagnon de Malaby peu connu dans nos contrées) apporte lui aussi son écot à la réussite du disque : puissance, rondeur, magnifique présence dans les ballades énigmatiques comme sur les morceaux plus ouverts (« Sonoita », « Loud Love »). Sans oubier ses deux improvisations magistrales sur « Boludos » et « Puppets ».

Après le chef-d’œuvre qu’était Tamarindo puis le très original Warblepeck, c’est un point de vue nouveau que propose Tony Malaby au sein d’un quartet réjouissant. Paloma Recio devrait attirer encore plus d’oreilles curieuses vers cette figure marquante de ce début de siècle.

par Julien Gros-Burdet // Publié le 6 juillet 2009

[1Alive In Brooklyn avec Angelica Sanchez, sa femme, et Tom Rainey ; du quartet à deux batteries Apparitions avec Drew Gress, Tom Rainey et Mike Sarin ; du trio de Tamarindo aux côtés de William Parker et Nasheet Waits ; d’un trio regroupant Paul Motian et Drew Gress ; du Cello Trio, auteur de Warblepeck avec le violoncelliste Fred Lonberg-Holm et le percussionniste John Hollenbeck, ou encore Sabino, cette fois entouré de Marc Ducret, Michael Formanek et Tom Rainey.

[2Charlie Haden, Fred Hersch, Paul Dunmall, Kris Davis, Mark Helias, Michel Portal ou plus récemment Daniel Humair et Stéphane Kerecki

[3Au sens où l’entend Edgar Morin