Scènes

16ème Tremplin Jazz d’Avignon

Au Cloître des Carmes et dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, du 30 juillet au 4 août 2007.


16ème Tremplin Jazz d’Avignon, cloître des Carmes et Cour d’Honneur du Palais des Papes, du 30 juillet au 4 août 2007, avec le Trio Romano-Sclavis-Texier « Suite africaine » et les projections de Guy Le Querrec, le Duo Perrine Mansuy-François Cordas, Robin Mc Kelle, Géraldine Laurent en trio, et le quartet de Pierrick Pedron.

Créé en 1992 par une équipe de passionnés, le Tremplin Jazz d’Avignon a connu depuis une formidable évolution. Rebondissant sur la vague d’Avignon « ville européenne de la culture 2000 », il est devenu international cette année là. Et depuis, profitant de la mise à disposition du mythique Palais des Papes, la manifestation, rendez-vous du jazz européen, a encore gagné en importance.

Le Président Robert Quaglierini, le Directeur artistique, Michel Eymenier, toujours sur le pont, entourés de leur armée de bénévoles aussi efficaces que dévoués, aidés du soutien de fidèles partenaires, ont transformé le « Tremplin », l’un des incontournables concours de l’Hexagone avec le concours de La Défense, en véritable festival, l’Avignon Jazz Festival.

En août, le jazz est donc accueilli dans la Cour d’Honneur. Il n’a certes pas encore le succès inégalé du festival de théâtre, fondé en 47, car le mythe perdure, même si l’esprit de Jean Vilar a depuis longtemps disparu. Un public de fidèles et d’amateurs s’est constitué, qui n’est pas dû à la fréquentation touristique : volontairement, l’Avignon Jazz Festival commence à la fin du célèbre festival de théâtre quand les Avignonnais retrouvent enfin leur ville. Mais faire une communication préalable par affichage est impossible, l’équipe municipale ayant au contraire pour tâche d’enlever les milliers d’affiches en tous genres du festival « off » qui dévorent le moindre espace disponible de la cité !

S’il faut refuser des places pour les soirées au Cloître des Carmes, il est plus difficile, par contre, de remplir les 2000 sièges du Palais des Papes avec la musique de jazz : saluons donc encore une fois cette initiative hardie mais périlleuse économiquement . Car comment savoir si le public, souvent volage, viendra écouter le « Duo » reprenant Brel et Aznavour, des deux artistes de la région, la pianiste Perrine Mansuy et le saxophoniste François Cordas, en première partie de la chanteuse Robin McKelle ?

Pour l’ouverture du festival, nous avons retrouvé avec plaisir les Belges du Saxkartel, vainqueurs l’an dernier – un peu moins tranchants sans doute, juste un peu plus transis, intimidés de jouer dans la Cour d’Honneur. Dans ce lieu impressionnant, sur cette scène immense, faire de la musique n‘a rien à voir avec un set dans un club de jazz, surtout dans le contexte toujours délicat d’un quartet de saxophones sans basse ni batterie. La formule, pour n’être pas neuve, n’en est pas pour autant si fréquente actuellement. Le répertoire exclusivement jazz, inclut des compositions et de très beaux arrangements du leader, le saxophoniste baryton Tom Van Dyck. Les quatre musiciens, dont Frank Vaganée au saxophone soprano, font front sur le plateau : beau travail d’équipe, articulé avec précision, mettant en avant une savante polyphonie.


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African Flashback Photo Claude Dinhut et Marianne Mayen

Puis vient le « Trio africain » très attendu, Sclavis, Romano, Texier, qui joue avec coeur sa partie terriblement ventée. Le contrebassiste et le batteur ne manifestaient aucune expression particulière, Texier emmitouflé dans une longue écharpe orange, la tête couverte de son éternel bonnet (très utile en ce soir de mistral force 7), Romano, transi, relevant le col de sa veste. Seul Sclavis, en chemise blanche, jouait en accord avec le vent, manifestant une belle vigueur ou une accoutumance exceptionnelle au froid. Le quatrième homme de l’affaire, le photographe, Guy Le Querrec, le « griot du Leica », enrage de son côté, dans l’impossibilité de projeter sur un écran tendu, qui aurait alors ressemblé à un spinaker, les superbes photos du reportage de leurs aventures africaines.


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African Flashback Photo Claude Dinhut et Marianne Mayen

On finit par arriver à un compromis qu’il présente avec son aisance et sa truculence habituelles, même si « cela lui fend le cœur », comme on dit ici.
C’est que le mur derrière la scène, du pur calcaire urgonien, n’est plus de la première blancheur. Seule une façade latérale s’avère plus claire et plus « lisible ». Ainsi le public put savourer la musique si chaleureuse du trio, en suivant l’accompagnement d’une sélection de clichés. L’Afrique ancestrale, mythique et éternelle, placardée sur les murs médiévaux (XIVè siècle) du pape Clément VI, ça avait quand même fière allure.

La « Suite africaine », issue de Carnet de routes, suit l’aventure de ces leaders qui parviennent à canaliser leurs énergies : musique de trio plus intériorisée, moins influencée par la culture locale en Afrique de l’Est ou du Sud, ballades jazz même qui n’ont rien d’africain dans la mélodie, du free jazz par moments… Le trio avait proposé lors de ses itinérances africaines, de jouer des improvisations en échange des photos, reprenant la pratique millénaire du troc. Il était donc indispensable de ne pas séparer la musique de ce film de voyage et de l’Afrique.

Le Tremplin retrouve le Cloître des Carmes, lieu exceptionnel et jauge bien mieux adaptée au jazz pour les soirées gratuites du 2 et 3 août. Et cette année encore, on doit à regret, refuser du monde, preuve s’il en faut du succès de la manifestation.

Présidé par Pascal Anquetil, directeur de l’IRMA, le jury qui comprenait les musiciens Pierrick Pedron et Laurent Coq parmi ses membres, fut un peu désarçonné par les prestations des trois groupes en compétition lors de la première soirée du concours.

Il aurait eu du mal à désigner un finaliste parmi eux : la première formation française, le Paul Anquez Quintet, créée en 2006 par le pianiste leader, empreint d’une vigueur toute juvénile, dévoile de belles potentialités (le tout jeune batteur, Nicolas Charlier, qui a de qui tenir, est vraiment prometteur). Un groupe à suivre assurément.

Le groupe italo-belge Moker, très reconnu en Belgique, choisi sans hésitation à la préselection (qui se fait en aveugle), n’a pas emporté l’adhésion cette fois, malgré l’aisance et l’énergie du trompettiste Bart Maris et du saxophoniste ténor Zeger Vandenbussche. Une musique plus ouverte, mais qui part dès lors dans des directions multiples. Dommage car il aurait pu confirmer l’image d’un jazz « nord-européen » particulièrement vif et créatif. Une formation à ne pas oublier pour autant.

Le dernier groupe, le trio bruxellois Rosso, ne laissait véritablement place qu’au guitariste leader, Bert Dockx, très lyrique, avec une gestuelle un peu appuyée. Une musique sans trop de surprise.

A l’issue de ce premier soir, il devint vite évident que le groupe finaliste se révélerait le lendemain. Le public aima tout de suite la musique transversale du trio allemand (Cologne) de Benjamin Schaeffer, mené avec talent et conviction par le jeune pianiste qui réussit même à obtenir un rappel. Une musique classiquement jazz, un peu trop confortable mais bien construite avec un vrai son de groupe.


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Benjamin Schaeffer Trio Photo Claude Dinhut

La surprise vient avec le quartet français de la saxophoniste Alexandra Grimal, que l’on attendait, après sa prestation couronnée à La Défense.
Très étrangement pour un soir de concours, le parti pris est de donner à entendre une musique d’une exquise douceur, exprimant une vraie fragilité que ne dément pas sa fluette silhouette. Vers la fin du set, la jeune saxophoniste semblait avoir retrouvé de la force, mais l’impression qui demeure est celle d’un inachèvement troublant, malgré un son original, évoquant le lyrisme mystique de Charles Lloyd. Une mélancolie frémissante mais encore un peu trop retenue.


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A. Grimal Photo Claude Dinhut et Marianne Mayen

Quant au dernier groupe, celui de la chanteuse française Fanny Werner, il se défend avec chaleur et une rythmique d’acier très en place. (Guillaume Naud (p), Simon Tailleu (cb), Manu Franchi (dm)).


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Prix du meilleur inistrumentiste Photo Claude Dinhut et Marianne Mayen

Il allait être difficile de tomber d’accord sur des esthétiques aussi différentes, des projets plus ou moins ambitieux, et des performances inégalement concrétisées. Les délibérations furent donc très animées, les musiciens revenant pour un boeuf pendant que le public votait de son côté. Le jury, à égalité, finit par opter, avec la double voix décisive du président, qui assuma avec pertinence son rôle, pour un choix harmonieux, équitable, ne réservant pas, à l’instar de certaines cérémonies amplement médiatisées, tous les prix au même groupe.

Prix du public pour l’élégant Benjamin Schaeffer Trio qui obtient le prix de la composition, Prix du meilleur instrumentiste pour le batteur Manu Franchi du Fanny Werner Quartet et Grand Prix enfin pour le groupe d’Alexandra Grimal que l’on devrait retrouver sur notre scène hexagonale. Belle et bonne surprise finale du bœuf improvisé mené par Alexandra, qui marque des points, confirmant l’intuition du jury, se défendant avec une belle énergie, et une vigueur retrouvée. Ce qui prouve que décidément, dans la musique de jazz, tout se joue dans l’instant, il faut être partout et suivre les choses jusqu’à la fin…

Nous l’avions découvert l’an dernier en invité surprise ; cette année, le saxophoniste Pierrick Pedron nous fait le plaisir de revenir dans le jury et pour le concert de clôture du festival. Il a été la révélation de l’année 2006, Grand Prix de l’Académie du Jazz, meilleur musicien français, nominé pour les Victoires de la Musique.


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Pierrick Pedron Group Photo Claude Dinhut et Marianne Mayen

Avec son quartet, le saxophoniste, qui connaît son « Bird » sur le bout du bec (mais il ne faudrait pas le réduire à cette seule influence), a repris le répertoire de son album Deep in A Dream. Le concert est passé de façon superbe tant les arrangements sont intelligents et les solistes convaincus. Un très fort moment de musique, dans un style mainstream, sans la moindre trace de revivalisme, sans concession, en fait. Un réel sens mélodique, un phrasé puissamment bop, une vélocité hallucinante, et des moments de fulgurance quand Pedron se saisit de son Selmer cuivré dont la marque lui a confié un prototype. Cette fois encore, c’est un échange intense, chaleureux et émouvant : visiblement touché par l’accueil incomparable de l’organisation du Tremplin (eh oui c’est cela aussi le Sud), voulant montrer son attachement à cette manifestation, Pierrick Pedron eut à cœur de donner encore plus à un public venu très nombreux. Et la générosité n’est pas la moindre des qualités de l’altiste breton : un concert long, déchaîné, sur un rythme étourdissant, sans respiration, laisse le public haletant mais subjugué. Le batteur Franck Agulhon, d’origine avignonnaise, galvanisé lui aussi, devant ses filles et sa famille, fait entendre plusieurs solos, puissants et finement articulés.

Un moment parfait, souligné enfin par le jeu profond, exalté, sans la moindre joliesse, du pianiste Laurent Coq. Ce n’était pas le swing à fleurs de touches qu’il dégageait, mais une incandescence rageuse : avec Pierrick, voilà deux tempéraments qui se complètent à merveille, sans s’affronter, en jouant de leurs différences très marquées. Ce qui fait tout l’intérêt de ce groupe, et donne un relief particulier à sa musique, qui devient vite ardente, pleine d’aspérités, et produit un étonnant degré de tension et de beauté.


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Laurent Coq Photo Claude Dinhut et Marianne Mayen

Et comme pour prolonger cet extraordinaire concert, Pierrick Pedron accompagné par l’équipe du Tremplin, finit la soirée au Délirium, la boîte devenue Club de Jazz pour la circonstance, au premier étage de la rue de la République.


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Pierrick Pedron Photo Claude Dinhut et Marianne Mayen

Devant le premier rang des bénévoles, qui formait un front noir continu de tee-shirts du Tremplin, le saxophoniste retrouve tout de suite ses marques, avec des musiciens de la région, comme le saxophoniste Rémi Dumoulin, qui vient faire le bœuf. Puis avec la rythmique infernale de Dresscode constituée des sudistes Simon Tailleu et Cédrick Bec (deuxième prix d’instrumentistes à La Défense) Pierrick s’en donne à cœur joie dans un époustouflant feu d’artifices de standards, ayant trouvé un groupe éphémère autant qu’exceptionnel. Et c’est là toute la magie de cette musique qui se joue sur un rien et qui peut tout donner, surtout la « surprise du son ».

Ainsi s’acheva une nouvelle édition de ce Tremplin Jazz d’Avignon qui œuvre pour la reconnaissance d’un jazz multiple et européen, faisant découvrir des musiciens jeunes et prometteurs de divers pays , qui ne sont pas tous issus, (même si c’est une grande école) de la classe jazz du CNSM de Paris. Un concentré de ce que pourrait être l’avenir du jazz.

Quant au Festival, encore jeune, il commence, par la qualité de la programmation, à se constituer un public de fidèles qui viennent assister pendant près d’une semaine aux concerts. Souhaitons lui donc de continuer sur sa belle lancée et de s’imposer comme une authentique référence.

par Sophie Chambon // Publié le 3 septembre 2007
P.-S. :
  • Prix de la meilleure composition : le pianiste Benjamin Schaeffer
  • Meilleur instrumentiste : le batteur Manu Franchi du Fanny Werner quartet (93) qui comprend :
  • Guillaume Naud p
  • Simon Tailleu contrebasse
  • Manu Franchi batterie
  • Fanny Werner Chant

Grand prix, Prix du Tremplin Jazz d’Avignon 2007 : Alexandra Grimal Quartet, avec :

  • Alexandra Grimal saxophones ténor et soprano
  • Giovanni di Domenico piano
  • Manolo Cabras contrebasse
  • Joao Lobo batterie
  • Prix du public : le trio allemand Benjamin Schaeffer Trio, avec :
  • Benjamin Schaeffer (p)
  • Mathias Nowak basse
  • Marcus Rieck batterie