Chronique

Alexandra Grimal & Benjamin Levy

Monkey in The Abstract Garden

Alexandra Grimal (ss, voc), Benjamin Levy (elec, fx)

Label / Distribution : OVNI

Après des années à avoir été de tous les projets et de toutes les attentions, la saxophoniste Alexandra Grimal a emprunté depuis quelques années un chemin plus personnel, plus ombrageux aussi. Cela avait débuté avec Kanku, à l’époque de l’ONJ, et sans doute en remontant plus loin à son projet #Heliopolis, plus que jamais fondateur. L’an passé, Nāga se situait dans ce spectre où les éléments se mêlent à une spiritualité piochée du côté de l’Orient, sans que jamais cela ne soit le sujet de la musique d’Alexandra Grimal. Armée de son saxophone soprano, elle cherche, elle fouaille, elle pérégrine, et c’est la raison d’être de The Monkey in Abstract Garden, album où elle est seule. Ou presque. Et incarne plus que jamais la fille du vent. Seule, elle l’est dans le premier album Ma, conçu comme un long solo en huit parties. Pour le second volet, elle s’attache les services et la science du son de Benjamin Lévy, compositeur et électro-acousticien à l’IRCAM. Et c’est un nouveau monde qui se fait jour.

Ma est certainement ce qu’on attendait depuis des années de la part de la saxophoniste. Elle l’avait approché avec Giovanni di Domenico, mais jamais avec autant d’émotion. The Monkey in The Abstract Garden, comme son nom l’indique, est un jardin. Pas un Eden, mais un lieu faussement vierge et diablement bien pensé, composé d’essences complémentaires faites pour se marier et s’hybrider. Il n’est pas question de soleil ni de vent, mais de particules, de graminées, d’infiniment petit. Dans le troisième mouvement de « Ma », le plus long, le soprano s’enveloppe de silence, il s’en nourrit comme d’un substrat qui va permettre d’étendre des racines ; fines d’abord, presque cassantes, mais toujours inéluctables. Ce solo de Grimal n’est pas uniquement un monologue intérieur, même si dans le quatrième mouvement, au son plus dense et plus primal, on perçoit qu’elle va chercher loin dans ses souvenirs et ses propres rhizomes pour fleurir d’émotion. De ces boutons qui ne s’ouvrent qu’épisodiquement mais font naître de nouveaux cycles.

Ma est un magnifique semis. Mais il faut récolter : c’est le paysage que nous propose Alexandra Grimal avec Benjamin Levy dans ce second disque étonnant, où le soprano laisse place à la voix et à des centaines d’artefacts, de spatialisations et de poésies de sons et de mots. C’est comme si l’on pénétrait dans l’inconscient de l’artiste ; ou plutôt dans un palais des glaces, où poussent des arbres. La science de Lévy, qui joue avec la voix sucrée-salée d’Alexandra fait des merveilles. Il faut s’abandonner, à l’un comme au multiple. Tirés de ses propres textes comme de ceux d’un paysagiste (Le Jardin en mouvement de Gilles Clément), The Monkey in an Abstract Garden est une expérience troublante. Aux vocalisations venteuses (« Steppes », magnifique) comme aux grouillements électriques qui encadrent de courts inventaires (« Milieu sec » et ses jeux de micros), Benjamin Lévy comme Alexandra Grimal donnent vie, non sans une pointe de surnaturel. C’est un voyage immobile où l’on se nourrit de magie. C’est une déclaration d’indépendance aussi, pour une artiste qui s’est engouffrée sur son propre chemin. Une brillante expérience.