Scènes

Banlieues Bleues trace de nouveaux chemins

Deux soirées et quatre concerts du festival.


© Pauline Gouablin

Banlieues Bleues est né en 1984 à l’initiative de villes de Seine-Saint-Denis.
La Dynamo de Pantin, ouverte en 2006, en constitue le cœur permanent, à la fois lieu de fabrique, de diffusion et de résidence. Première salle construite en France spécialement pour le jazz et les musiques improvisées, installée dans une ancienne fabrique industrielle réhabilitée, elle incarne parfaitement la logique du festival : faire circuler des musiques en mouvement, entre héritage jazzistique et scènes les plus aventureuses.

Le 31 mars, à la Dynamo de Pantin, Banlieues Bleues ouvrait une soirée placée sous le signe du risque et de l’invention avec TERRINE, FRANTX et Rojin Sharafi. Trois propositions pour « tracer de nouveaux chemins », lisait-on dans l’édito du festival, et c’est bien cette ligne qui a dessiné la soirée, faite de tensions, de matières instables et de formes qui refusent de se laisser domestiquer.
La salle, ce soir-là, n’était pas comble. On y croisait surtout un public déjà acquis à l’idée d’être bousculé par des objets sonores qui ne cherchent pas à séduire d’emblée. Un public manifestement initié, curieux, presque avide de complexité, mais qui ne disait pas grand-chose de Pantin dans son ensemble – sinon de sa frange la plus familière des scènes culturelles ou de ces spectateurs mobiles qui suivent Banlieues Bleues de lieu en lieu. L’absence de médiation renforçait cette impression : la soirée exigeait des codes et elle les supposait déjà partagés. Mais le festival déploie par ailleurs des actions musicales nombreuses et inventives pour la formation des publics.

Terrine © D.R.

TERRINE a ouvert le bal depuis une table minuscule dressée au centre de la salle, encombrée de machines, d’un carnet et d’une lampe. Rien d’une régie : plutôt un poste de travail de précision, une cellule de concentration, presque une partition visible. Claire Gapenne, seule au milieu du public encore peu nombreux, règle ses dispositifs comme on ajuste des paramètres d’écriture, par paliers, au fil de quatre grandes parties. Le set de « free nuke music », nouveau genre exploré dans ce projet solo lancé en 2013 par l’amiénoise d’origine, déploie un monde industriel de pulsations froides, d’alarmes, de décalages rythmiques, de basses abyssales et de timbres synthétiques superposés jusqu’à l’hypnose. Elle concentre le regard autant que l’écoute : pas d’écran, pas de décor, seulement une présence éclairée comme une soliste, et ce corps qui pulse avec la machine jusqu’à entraîner les autres dans une forme de transe discrète mais réelle. On peine à discerner les références annoncées à Coltrane ou Michel Legrand ; TERRINE propose plutôt une manière singulière d’habiter le son, de le faire évoluer organiquement, entre improvisation, répétition et précision formelle.

FRANTX © Pauline Gouablin

FRANTX allait ensuite déplacer la soirée vers un autre type de tension, plus vocale, plus politique, plus fragmentée aussi. Le quatuor franco-italien donne à voir un monde en crise, tantôt hostile, tantôt désespéré ou absurde : Fanny Meteier en keffieh donne le ton avec un discours engagé, Andrea Giordano prend le relais, masquée par un carré dentelé, voix distordue jusqu’à devenir presque sans visage, mais jamais totalement déshumanisée. Le groupe, né de croisements entre improvisation, musique concrète, pop mutante et noise-glitch, travaille le collage comme une dramaturgie du heurt.

Ce décalage entre la gravité du matériau et la simplicité du rapport au public donne au set une humanité particulière

La musique avance par à-coups, par surgissements, par motifs qui se défont aussitôt qu’ils se stabilisent. On passe du coq à l’âne, mais sans gratuité : cette instabilité semble constitutive du projet, comme si chaque musicien testait en permanence la résistance du groupe, ses limites de cohésion, ses seuils de chaos. Certaines séquences, notamment celles qui jouent sur les aigus de la guitare et des clochettes dans des textures micropolyphoniques où se répondent Pierre Pradier et Marco Luparia, ouvrent de très beaux espaces de suspension.
Et puis l’humour, indispensable antidote pour ce monde cassé : « celle-là, c’est la chanson du camping, je vous préviens », annonce la tubiste avant le dernier titre, en admettant son émotion à se présenter à Banlieues Bleues en tant que « fille du 93 ». Ce décalage entre la gravité du matériau et la simplicité du rapport au public donne au set une humanité particulière : « Fly Communication » fait sentir avec une lucidité ironique les malentendus et les tensions du collectif transnational comme partie intégrante de leur musique. C’est ce titre qui clôt leur premier album IDUTYDU, dont la sortie est prévue le 22 mai 2026.

Rojin Sharafi © Henning Bolte

Enfin, un quatuor bien différent termine la soirée : celui de la compositrice iranienne Rojin Sharafi, Sinthome’s Scenery, présenté pour la première fois en France. On bascule instantanément vers des horizons bien plus lointains : la voix envoûtante d’Omid Darvish, mêlée au suona chinois à double anche de la Taïwanaise Ya-Nung Huang, élargit les frontières de ce que le mot « folk » semblait contenir, le tout porté par les machines d’Aho Saan et de celle qui fédère cette expérience collective étonnante.
En bref, une soirée exigeante, parfois rude, mais stimulante de bout en bout pour un public d’aficionados qui cultive un certain goût du vertige.

Wolphonics © Titouan Massé

Le 12 avril à Montreuil, Banlieues Bleues accueillait en terrain de prédilection le retour des Wolphonics feat. Asha DaHomey (anciennement Asha Griffith), depuis Grenoble où ils avaient atterri quelques jours plus tôt au Festival Détours de Babel. Projet emblématique déjà présenté au festival francilien en 2017, le groupe est né de l’idée de Fabrice Theuillon, saxophoniste du Surnatural Orchestra, et continue d’incarner la rencontre jazz/hip-hop dans ce qu’elle a de plus organique et de plus festif.

Cette chaleur collective n’est pas le fruit du hasard : elle s’inscrit dans un dispositif d’actions musicales sur le territoire

Ce retour en terre connue se sent dans la joie évidente des musiciens et dans la familiarité du public : salle comble au Théâtre Municipal Berthelot-Jean Guerrin, ambiance déjà électrique dans la rue et au bar à 17 heures un dimanche, avec un public varié composé de familles, de jeunes et de musiciens. Cette chaleur collective n’est pas le fruit du hasard : elle s’inscrit dans un dispositif d’actions musicales sur le territoire avec un concert-rencontre des Wolphonics le samedi 11 avril au Théâtre municipal des Roches, un peu plus loin dans les hauteurs de Montreuil, suivi d’un atelier d’initiation aux claquettes, version américaine – tap dance – animé par Asha elle-même avec des amateur·ices. Ces moments de partage ont préparé le terrain, et le pari est pleinement gagné le lendemain : une proposition musicale et chorégraphique à la fois exigeante et grand public.

Sur scène, le noyau du projet réunissait Fabrice Theuillon au saxophone et à la direction, Antonin Leymarie à la batterie et Yvan Robillard au piano et au Moog. Ce dernier, nouveau venu dans cette formule resserrée par rapport à l’octette du disque de 2017, est cependant un familier des lieux : formé au jazz au Conservatoire de Montreuil dans la classe d’harmonie de Denis Colin, il y a même obtenu une médaille d’or à l’unanimité avant de poursuivre la carrière qu’on connaît désormais. Le concert porte aussi une forte charge affective puisqu’il est dédié à Julien Favreuille, saxophoniste du Supernatural Orchestra passionné par le monde du cirque, disparu en 2025. À leurs côtés, la classe olympienne et la jeunesse d’Asha DaHomey, MC et tap-danseuse du New Jersey rencontrée dix ans plus tôt par Fabrice Theuillon à Brooklyn via une plateforme de streaming indépendante.

Wolphonics © Titouan Massé

Le concert se déploie en deux temps. D’abord, une première partie quasi exclusivement rap, portée par les titres de The Bridge et notamment le refrain de « What’s up », repris en chœur par les fans et installé comme un signe de connivence immédiate. Puis l’arrivée attendue de la tap dance ouvre la seconde moitié vers quelque chose de plus libre et improvisé, où la musique se met à respirer autrement : le corps devient percussion, le flow vocal descend dans les jambes et le geste dessine l’espace rythmique. Entre les solos virtuoses et passionnés d’Yvan Robillard, les coups précis et souples d’Antonin Leymarie, sourire aux lèvres et les yeux rivés vers les souliers d’Asha qui mènent la danse, Fabrice Theuillon nourrit le swing du trio avec ses riffs incisifs et lance les prods cuivrées. Benoît Gilg, au son, assure une transparence idéale qui met en lumière la complicité de longue date autant que les audaces de cette formation resserrée.

Alors qu’ils annoncent la préparation d’un second album, on allait retrouver Asha DaHomey et les Wolphonics en trio le 10 avril à Tremblay-en-France ,en première partie du rappeur français emblématique Rocé, qui présentait son dernier disque Palmier — un autre pont entre sample, soul et jazz, toujours dans le giron du festival.

Banlieues Bleues a su tirer magistralement le fil de ces échanges entre les genres et les continents et créer un espace propice à la propagation d’une générosité scénique rayonnante. Un moment de pure célébration.