Chronique

Big Pop

Big

Edward Perraud (b), Frederick Galiay (b), Daniel Erdmann (s)

Label / Distribution : Etrange Sonothèque

« De la viande fraîche ! » C’est par ces mots que commence le second disque de l’album Big Pop, nouveau fruit de la collaboration entre le batteur Edward Perraud et le bassiste Frederick Galiay, après les duos Big Drum & bass et Big World.

Qui n’a jamais entendu Big Pop ne peut savoir à quoi s’attendre. Il ne s’agit ni d’une déclinaison des anciens duos, ni d’expérimentations bruitistes, ni d’une relecture de standards de pop, comme il y a eu une relecture de Hans Eisler par Das Kapital [1]. Ce n’est ni du rock, ni de la pop, ni du jazz, ni du free. C’est tout ça à la fois. Et c’est encore mieux.

D’aucuns appellent ça du « rock expérimental » ou du « free rock », c’est-à-dire « soit la synthèse, soit la mise en rapport dialectique, soit encore le collage pur et simple d’éléments empruntés au free jazz (hyperexpressionnisme sonore, refus par le soliste de la mélodie et de la trame harmonique) et de composantes caractéristiques de la musique dite pop (rythme binaire, primauté accordée aux instruments électriquement amplifiés, intervention de l’électronique) », dixit l’Encyclopédie Universalis. Si on ajoute à tout cela une bonne dose de passion et d’énergie, on commencera à se faire une idée…

Les deux suites, qui durent presque une heure chacune, sont aussi composites que la pochette : des centaines de personnes s’y bousculent dans un collage signé Frederick Galiay, de Napoléon à Hitchcock en passant par un tyrannosaure, une jeune Indienne qui se recoiffe, un aviateur, le pape… Une seule écoute est loin d’être suffisante pour capter les détails, les subtilités, les secrets d’une œuvre qui semble pouvoir résister à d’infinies relectures. Il faut y plonger, s’en imprégner et s’y enrouler afin de réagir à des musiciens qui empoignent leurs instruments, leurs outils et leur imagination comme on malaxe et martyrise le sable pour faire apparaître un château. Et quel château ! Ici c’est une douce mélodie à la guitare sèche, une voix de femme, quelques notes au clavier, là un hurlement, un saxophone fou (Daniel Erdmann), un beat électronique… Le salon abrite une langue étrange, inventée pour l’occasion (il n’est que de lire les titres : « Eïz godt a paod eo stbeen inm gaô », « Leïder Staôn »…), le vestibule gronde et pleut sur « Roy is a Bacalao », et le boudoir bruisse de sons hétéroclites su « Zombie Zlow ».

Le premier disque est plutôt furieux tandis que le second s’immisce dans les chambres avec un calme et une présence fantasmagoriques. Les morceaux, tout en formant des suites électro-accoustiques, exhibent paradoxalement le thème de la rupture en guise de fil rouge. Une rupture ? Oui, mais si douce… Comme l’une des grandes théories du théâtre qui veut que l’acteur « naturel » soit celui qui maîtrise le passage d’un état à un autre plus que l’état lui-même, Big Pop travaille l’art de la transition. À tel point que l’on passe du tragique au comique, d’un chœur lyrique à une voix de métal, du rock américain au free jazz sans brutalité aucune. Tantôt le tonnerre gronde, tantôt un solo de batterie s’amorce… et le thème réapparaît « naturellement », comme le beau temps après l’orage - au sens figuré comme au sens propre (« Roy is a Bacalao »).

Deux ans d’enregistrement, écoutes, ré-écoutes, mixages et remixages ont présidé à la naissance du nouveau Big. La performance des deux complices s’efface derrière la gigantesque construction sonore, non sans distribuer quelques touches d’humour çà et là. « Pig Bop ». Big Pop. Oui, décidément, on en mangerait.