Scènes

Du monde aux rendez-vous

Le festival de jazz et belle plaisance a fait le plein


Photo : Michael Parque

Cette année, le festival de jazz et de belle plaisance le long de l’Erdre — la rivière qui fend la ville de Nantes du Nord au Sud avant de s’écluser dans la Loire — a battu tous les records. La programmation totale compte plus de 120 concerts, comprenant le festival off, les concerts d’ouverture, les propositions matinales et déconcentrées, etc. Le pic se déroulant du jeudi 30 août au dimanche 2 septembre, avec les concerts proposés en centre-ville.

Les savants calculs de la production pour déterminer le nombre de spectateurs alors que le festival est gratuit et se déroule sur plusieurs kilomètres et plusieurs jours, sont un secret éventé. En effet, la zone étant sécurisée par le plan Vigipirate, on ne peut y entrer qu’un.e par un.e après la fouille. Il est donc facile de compter. Autre indicateur imparable, la boisson. Cette année, avec 150 000 verres de festival (ceux avec le bidule pour s’accrocher aux autres verres !) distribués sur les différents bars, la tendance est à la hausse. Mais c’est avec la rupture systémique de bière dans les bars alentour, les buvettes du festival (et même celle de l’espace presse, c’est dire !) qu’on peut estimer la fréquentation à plus de 180 000 personnes cette année. Un record. La météo absolument invariable — bleu avec un rond jaune — et les 600 régatiers ont participé au spectacle.
Comme les années précédentes, ce festival à l’envergure nationale fait se finir l’été dans une orgie de musiques et d’images.

Le vendredi soir, le festival éclot au cœur de Nantes après s’être baladé le long de l’Erdre les jours précédents. Les premières notes de la soirée émanent de la scène nautique, la grande scène du festival. La fanfare FMR et le trio Brass’rit peinent à rentrer sur la scène pourtant grande : une soixantaine d’enfants amène fraîcheur et spontanéité sous la direction de Jean-Marc Metz. Ces musiciens hauts comme trois pommes n’ont peur de rien et n’hésitent pas une seconde à s’essayer à quelques mesures en solo, pour le plus grand plaisir des parents assis face à la scène au milieu de plusieurs centaines de spectateurs.

Cette spontanéité et cette fraîcheur, c’est probablement ce qui nous a manqué lors des deux concerts suivants. Le trio britannique Ill Considered sur la scène Mix Jazz se perd quelque peu dans une musique aux longues plages qui finissent pas sonner creux, sorte de tournerie sans fin qui se vide peu à peu de sa substance.
Quant à Pierrick Pédron et son quartet, nous n’avons pas été emballés par cette musique qui, à trop regarder l’Histoire, perd son originalité et un peu de son intérêt. Sentiment que nous n’avons pas partagé avec le public très nombreux et enthousiaste de la scène Sully.

Bokk"

Pour finir cette première soirée, direction le Pannonica pour écouter Palm Unit, de Lionel Martin, Fred Escoffier et Philippe Garcia, aux influences piochant dans les musiques africaines ou noires américaines, avec un Lionel Martin habité. Puis Bokk du collectif 1NAME4aCREW, un trio à la composition originale - un clavier (Laurent Hilairet), deux percussionnistes (Fabrice L’houtellier et Matéo Guyon) - qui construit une musique où le temps est un élément important, où les couches s’additionnent puis se mélangent subtilement. Deux trios qui proposent deux visions bien différentes du travail sur les rythmes et une sorte de transe. Le Pannonica est plein, il fait chaud et ces deux groupes distillent une musique qui sied parfaitement à ce public hétéroclite.

Le début d’après-midi du samedi est toujours un moment agréable pour rejoindre le festival : il n’y fait pas encore trop chaud et le public n’est pas trop nombreux, ce qui permet une déambulation et un accès aux scènes plus aisés. On découvre ainsi le trio de Pamphile Chambon, accordéoniste nantais, accompagné du guitariste David Savourel et de Charles Robert à la beatbox, pour une version originale d’un swing des temps modernes. Un trio joliment équilibré et inspiré qui, bien que jouant sur la scène nautique, arrive à développer un son qui ne se perd pas dans les grands volumes qui entourent la scène. La journée commence bien et le programme est chargé.

Nox. 3
Sans Linda Oláh pour ce concert nantais, les frères Fox - Rémi et Nicolas - et Matthieu Naulleau retrouvent la configuration initiale du groupe, en trio. L’équilibre est naturel entre ces trois là, les compositions issues des premières heures de NOX.3 permettent au trio de jouer une musique à la fois ouverte et très maîtrisée. L’écoute du public est attentive et la scène Sully, malgré un soleil qui cogne fort, est l’écrin idéal pour lancer les festivités.

Synaesthetic Trip Edward Perraud
Scène Sully, il fait encore chaud pour le public nombreux face à la formation Synaesthetic Trip du batteur Edward Perraud. « Xiasmes » est une tournerie grisante à la mise en place faussement naïve entre la trompette de Bart Maris et le grain chaleureux de Daniel Erdmann. Musique du détail, du soin porté à la mise en place, elle n’est pas facile à valoriser entre les balances des autres concerts, les gens qui passent, le bruit de la foule. Le groupe ne se démonte pas pour autant et tient le coup jusqu’au rappel mérité.

Monolithes
Révélation des Rendez-Vous de l’Erdre 2015, le quartet nantais fait son retour sur le festival, scène Mix Jazz, en lauréats du concours national de La Défense Jazz Festival. Le public nombreux ne s’y est pas trompé : Louis Godart (guitare), Rémi Allain (contrebasse), Julien Ouvrard (batterie), et le dernier arrivé Romain Lay (vibraphone) ont gagné en maturité, les compositions sont fouillées et l’alternance des ambiances musicales renforce la puissance de la musique : ça joue vite, fort et bien.

François Corneloup « Révolution »

François Corneloup Quintet Revolution
Scène Sully à nouveau, épicentre du jazz de création depuis de nombreuses années. Le nouveau projet de François Corneloup a pour nom REVOLUT !ON. Il reprend néanmoins là où s’était arrêté Next en 2008 (un disque chez Hope Street Recordings). Le moteur de Corneloup, c’est le moteur justement. Il devrait même se débarrasser du cadre, entouré qu’il est par de fringantes personnalités. Joachim Florent fait ronfler sa basse électrique et ajoute ce qu’il faut de vitesse à la batterie terrible, sèche et toute droite de Vincent Tortiller. Les soufflants sont propulsés.
Corneloup, comme à son habitude puissant et félin, est doublé par le trombone enthousiaste et enthousiasmant de Simon Girard. Le mur du son cloue les spectateurs sur place. Quoique prodigue en couleurs plus nuancées et sans rien enlever à ses qualités, le son du Rhodes de Sophia Domancich est, malgré tout, un peu daté. Trop années 80, il aurait mérité une électrification qui aurait sans doute ajouté plus de cambouis encore à cette mécanique de Formule 1. En rappel une reprise de “Tomorrow Never Knows” des Beatles. Rien à redire.

Des lions pour des lions

Des Lions pour Des Lions
Pour finir, la soirée au Pannonica présente la formation angevine Des Lions Pour Des Lions. Certainement le coup de cœur du festival. Guitare, percussion indienne (sorte de grosse caisse portée), deux trombones, saxophone baryton, trompette de poche et chant, le quartet en impose visuellement. Sans effort ni pose pourtant, la simplicité et l’efficacité priment. Le set est impeccablement construit et glisse de chansons oscillant entre Mozart et les Clash (voyez le spectre parcouru) vers des états de transe longuement étirés au son épais et rampant, sans l’ombre d’un ennui. Pour finir, une reprise de Purcell (Les Funérailles de la Reine Mary) !

Zounds
Scène nautique, dimanche, le plein soleil est toujours de mise. Zounds est à l’œuvre. Orchestre du pauvre mais riche en son, le trio s’est formé pour l’occasion. Membres du très actif collectif nantais 1Name4acrew, David Morand tient la trompette, Xavier Thibaud le saxophone et Matéo Guyon la batterie. Là encore, le répertoire est large qui va de standards de la Nouvelle-Orléans à Prince ou Zappa. Un moment plaisant en ouverture d’après midi.

Michel Benita Ethics
Michel Benita est un grand contrebassiste et un beau monteur de groupe. Il convie sur scène son quintet Ethics qu’il a créé en 2010, avec Manu Codjia à la guitare, Matthieu Michel (trompette et bugle), Philippe Garcia (batterie) et Mieko Miyazaki (koto et voix). Certes la musique est ouverte aux influences du monde, certes il y a les sonorités du koto, rare dans le jazz, mais ce qui marque c’est la cohérence de la musique et la cohésion du groupe. Peu importent les frontières et les styles, ici le jeu est primordial. Il n’y a qu’à voir les sourires et les regards échangés sur scène. Et puis il y a Matthieu Michel qui a joué comme un dieu : un sens de la musique incroyable, une sonorité d’une beauté à tomber. Sublime.

The Big Room
La scène Talents Jazz Loire-Atlantique hébergée dans la cour du Conseil Général est toujours une source de découverte marquante. Comme ce trio dont l’écoute des premiers morceaux sur Internet avait nourri notre curiosité. The Big Room, c’est Florian Chaigne à la batterie, Pierre-Yves Mérel au saxophone ténor et Sylvain Didou à la contrebasse. Une relecture du répertoire d’Ornette Coleman et d’autres grands compositeurs ayant marqué cette musique tels Dewey Redman ou Paul Motian, jouée avec un plaisir de chaque instant, direct, et une écoute profonde doublée d’une spontanéité loin de tout cliché.

Santiago Quintans Lion’s Mouth
La formation Lion’s Mouth du guitariste manceau Santiago Quintans est frontale. Avec une section rythmique redoutable - Ramón López et Sébastien Boisseau aiment à se chercher tout du long et se trouvent - quelques sons de guitare qui rappellent à certains moments les grandes heures de la fin des Sixties (Hendrix, Page, …), c’est le tapis rouge pour la révélation du festival : le saxophoniste lituanien Liudas Mockunas.
Propulsant une pâte sonore large comme l’Erdre sur laquelle il joue, à partir d’un vocabulaire post free savamment maîtrisé (il joue en duo avec Marc Ducret sur le disque Silent Vociferation NoBusiness Records, 2009), il valorise les compositions astucieuses de Quintans, avec et contre ses partenaires. Le groupe est soudé, plus ascensionnel sur les parties quartet que trio, il ne reste qu’à lui souhaiter longue vie. Notons, pour ceux qui déplorent la frilosité supposée des publics, que malgré la puissance de feu de cette formation une majorité des auditeurs est restée assise et transportée.

Fred Maurin et Ping Machine

Ping Machine
Dernier tour de piste pour Ping Machine suite à la nomination de son leader Frédéric Maurin à la tête de l’ONJ. Devant un parterre plein et attentif, l’orchestre déroule comme sur du velours des partitions à tiroirs qui donnent de l’espace à des interventions solistes toujours judicieuses. L’ensemble propose des paysages savoureux où les profondeurs et les dynamiques sont soignées. Nous attendons impatiemment de découvrir la prochaine mouture de l’Orchestre National de Jazz tout comme les multiples projets que les musiciens de Ping ne vont certainement pas manquer de constituer de leur côté.