Entretien

Bugge Wesseltoft

Le pape de la « New Conception of Jazz » revient sur son disque solo, « IM ». Improvisation, engagement, industrie du disque… Le Norvégien se livre sans tabou.

A quelques jours de Noël, Bugge Wesseltoft investit pour deux jours le Sunside pour présenter son nouveau disque solo, « IM », superbe album dépouillé et intimiste. A peine arrivé à Paris, encore bardé de bagages et de cadeaux pour ses enfants, il répond sans sourciller à nos questions avant même de démarrer la balance. A l’heure où le Norvégien revient nous la jouer solo pour quelques concerts hexagonaux, rencontre avec un musicien qui ne jure que par l’improvisation, qui est l’essence du jazz à ses yeux (et à ses oreilles).

  • Quand on écoute IM un sentiment se dégage : vous envisagez le jazz comme une sorte de melting pot. Est-ce vrai ?

Pour moi, le jazz est avant tout une musique improvisée. Dans l’histoire, il s’est servi de toutes sortes d’éléments : de la musique latine au funk en passant par la musique cubaine, le rock et les musiques électroniques. Selon moi, l’essence du jazz, c’est l’improvisation. Je prends tous les styles de musique que j’affectionne, je les rassemble, et j’improvise avec tout ce matériel. Bien sûr, ça prend ensuite la forme de quelque chose de plus personnel.

  • IM est-il très improvisé ou très écrit ?

Non, ce n’est pas du tout écrit. Mes compositions sont très sommaires. J’essaie de faire aussi simple que possible, de jouer, de créer quelque chose sur le moment. C’est ce qu’il y a d’unique dans le jazz : c’est la seule forme d’art où l’on crée véritablement quelque chose sur le moment. Ce n’est pas le cas quand on fait un film ou un livre…

  • Comment avez-vous travaillé les voix sur ce disque ?

Il y a seulement deux morceaux avec des voix. Sur le premier (« WY ») ce sont des sons que j’ai trouvés à la radio : des sons de guerre et la voix d’une Congolaise (Zawadi Mongane). C’est en quelque sorte ma contribution au discours sur la guerre. Sur l’autre (« YOYK »), c’est mon amie Mari Boine, chanteuse sami du nord de la Norvège. On travaille ensemble depuis longtemps - la fin des années 80 si je m’abuse. Je l’ai rencontrée lors d’un de ses concerts, quand elle était inconnue. J’avais des amis qui commençaient à jouer dans son groupe et je suis allé les voir.

  • Faire de la musique traditionnelle de nos jours, est-ce une forme d’engagement ?

Bonne question… J’aime la musique traditionnelle, mais surtout les mélanges. Dans le cas de Mari Boine, c’est la musique de son peuple, un peu tribale. C’est important que quelqu’un continue à transmettre cet héritage. Mais d’un autre côté, Mari fait beaucoup de mélanges, elle ne chante pas à proprement parler de la musique traditionnelle : elle en vient, ce qui n’est pas la même chose. Elle connaît la tradition, mais n’en fait pas vraiment. J’aime les deux, mais je ne pourrais jamais jouer sa musique, ce serait stupide : je dois trouver ma propre voie, même si je ne sais pas vraiment où elle se trouve… sans doute un mélange de tout ce que j’écoute.

  • Pendant la phase de composition justement, vous écoutez des disques, vous regardez des films, vous lisez des livres ?

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Bugge Wesseltoft © P. Audoux/Vues sur Scènes

Bien sûr, on est influencé par ce qu’on voit, ce qu’on fait : les promenades ou les voyages par exemple, et les gens formidables qu’on rencontre - et même par les imbéciles ! Tout participe à cette construction de soi-même. S’il y a une influence majeure sur cet album, c’est bien ma fille, qui a été très malade. C’est sans doute ce qui rend l’album triste et sombre. C’est aussi de savoir que, quand elle va sur YouTube, elle peut voir des images de guerre et ces horribles vidéos faites par les soldats eux-mêmes. Plus généralement, j’ai honte de voir comment les militaires traitent les civils ; ce genre d’attitude ne fait qu’engendrer davantage de guerres, d’agressivité, de haine. Et parfois j’essaie d’imaginer ce que je ferais si j’étais un de ces civils. Tout cela m’a fortement marqué pendant que j’enregistrais cet album.

  • Du coup, vous le considérez comme « politique » ?

Pas vraiment, sauf peut-être « WY », qui utilise des sons de guerre… Même si je fais du jazz, je passe beaucoup de temps à réfléchir sur la guerre. Mais ce n’est qu’une contribution minime, je ne suis pas un poète. Je ne peux rien écrire à ce sujet, mais j’avais besoin de parler de cette situation qui me touche profondément. Je ne suis ni plus ni moins politisé que la plupart des gens. Seulement, comme je fais de la musique, j’ai parfois la possibilité d’exprimer quelque chose.

  • La musique a-t-elle un message à faire passer, selon vous ?

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Mari Boine © P. Audoux/Vues sur Scènes

Je crois qu’elle développe une énergie très puissante. A l’époque, elle servait à faire croître la tension dans les guerres. Le problème, avec la musique, de nos jours, c’est qu’on l’écoute partout. Elle est utilisée à tout-va, et plus particulièrement pour vendre toutes sortes de trucs. Mais si on se laisse prendre par elle, si on va dans un bon club ou écouter un bon concert, si on se donne la peine de bien s’installer dans son salon et qu’on ne fait rien d’autre qu’écouter, alors la musique transmet une vraie énergie positive. Elle nous offre quelque chose, pas de doute là-dessus. D’où le titre IM - une sorte de « condition », comme quand tu as un bon livre : pour pouvoir le lire, tu dois te plonger dedans, mettre entre parenthèses ce qui t’entoure. Et s’il est bon, tu t’y plonges et tu oublies tout. J’espère que la musique peut parfois agir de la même manière ; s’y plonger fait peu à peu disparaître ton environnement. Beaucoup de musiques y parviennent, loin de ces bribes qu’on entend partout, ces sons impossibles à arrêter…

  • Vous jouez avec le silence, sur l’album, pour que l’auditeur se concentre sur votre musique ?

J’ai fait beaucoup des musiques rythmiques ces derniers temps, et une chose me manquait énormément : le piano, dont j’adore le son. Le but de ce disque était vraiment de faire un « piano album ». J’aime toutes les possibilités qu’il offre, les divers touchers, tout ce qui dévoile la beauté du son de cet instrument.

  • Vous avez peur de jouer en solo ?

Non, mais je suis un peu nerveux… même si ça commence à passer. Mais je pense que c’est très instructif, c’est une chose que tout le monde devrait faire. Ce n’est pas facile, c’est une sorte de défi d’être seul. J’avais besoin d’aller plus loin, de m’appuyer uniquement sur mes propres idées pour voir quelle effet cela faisait…

  • Mais vous n’êtes pas vraiment en solo puisque vous vous accompagnez de samples, vous ne pouvez plus vous en passer ?

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Bugge Wesseltoft © P. Audoux/Vues sur Scènes

Je ne prépare rien ! Je crée tous les samples pendant je joue. Je commence au piano et je sample… Mais d’un autre côté vous avez raison, j’aimerais un jour me retrouver sur scène pour un concert piano solo absolu. J’essaye de trouver un son personnel, un peu original, et je pense que le mélange que j’opère avec l’électronique façonne ma musique. Il me permet de sonner de manière un peu différente des autres pianistes. Je doute que je puisse un jour faire un set de piano solo sans électronique. Mais j’y travaille…

  • Le jazz c’est aussi transmettre. Vous avez travaillé avec Jan Garbarek ou Terje Rypdal, qu’avez-vous appris à leur contact ?

Plein de choses ! Il est essentiel de pouvoir jouer avec de telles sommités. Tous les grands musiciens, quand ils étaient jeunes, ont appris au contact des plus grands. A travailler avec eux, on n’apprend pas, on comprend la distinction entre ce qui marche et ce qui ne marche pas. Parfois on arrive à un projet avec plein d’idées, on s’y investit énormément, et rien de ce qu’on avait préparé n’est accepté, ça ne marche pas. Ils ne le disent pas, mais on le ressent. On joue et on observe les grimaces… ! C’est très important, car je ne crois pas que le jazz s’étudie. Le jazz, c’est de l’improvisation, et ça, c’est très difficile à apprendre et à enseigner. On peut apprendre et enseigner la technique, les gammes, écouter de la musique et essayer de jouer comme untel ou untel. Mais être sur scène et savoir à quel moment jouer telle note bien précise, ça ne s’enseigne pas, on ne peut pas l’apprendre dans les livres. Il faut jouer avec d’autres musiciens : ce sont ces détails qui font toute la différence. Tout est souvent une affaire d’écoute. C’est une chose que j’ai apprise à leur contact : écouter constamment ce que les autres font, ne pas se borner à s’écouter soi-même. Prendre un peu de distance par rapport à soi. Parfois, quand on joue, on se plonge tellement dans la musique qu’on en oublie tout. On a l’impression d’être seul et on oublie le reste du groupe… Grossière erreur ! Au contraire, il faut jouer un petit peu et voir s’il y a du répondant chez les autres. La musique, c’est une conversation, une communication, tu dis quelque chose et l’autre répond. Si on fait juste un monologue, on court à l’échec.

  • Avec Garbarek, on apprend donc la simplicité ?

Oui, mais j’ai plutôt appris une espèce d’écoute, une conscience aiguë de ce qui se passe en permanence. Mais ce que j’ai appris de plus important avec lui, c’est de trouver ma propre personnalité : il me disait de ne pas essayer de sonner comme tel ou tel musicien, mais de trouver mon propre « esprit ».

  • Votre « esprit », ce serait d’un côté un travail sur le son, de l’autre un travail sur la mélodie ?

Oui, même si sur IM, tout est improvisé… A proprement parler, il n’y a pas de « mélodie », à part peut-être une ou deux… J’essaie juste d’être à l’écoute de mes doigts, de maîtriser les détails, non seulement les notes mais ma façon de les jouer, leur durée, la durée d’appui du doigt sur telle ou telle touche, etc.

  • En somme, un travail sur le corps plus que sur l’esprit ?

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Bugge Wesseltoft © P. Audoux/Vues sur Scènes

Non, c’est une globalité ; c’est d’ailleurs ce qui fait du piano un instrument passionnant. Il n’est pas aussi personnel que la guitare ou la voix : on ne peut pas jouer avec le timbre. Le piano est plus mécanique, et c’est là que réside le défi : chaque touche peut être jouée de milliers de manières différentes. Je n’ai pas eu de piano chez moi avant 22 ans ; je travaillais avec des machines. Puis j’en ai acheté un et j’ai tout de suite adoré ce son : clair, beau, acoustique, chaleureux. J’adore les synthés, mais leur son n’est pas aussi « direct ».

  • Votre « New Conception of Jazz » a-t-elle évolué ?

J’espère bien ! J’espère avoir progressé, bien sûr. La « New conception of Jazz » était née d’une idée simple : créer de la bonne musique en live, « le jam ». Pour être capable d’y parvenir, il y a en gros deux choses essentielles : les nuances et le rythme. Il faut travailler minutieusement les nuances pour obtenir un équilibre. Si on va trop vite, la musique devient ennuyeuse, et si on va trop lentement aussi ! Il faut la rendre intéressante, comme dans une conversation entre musiciens et auditeurs. Je pense que j’y arrive mieux maintenant : tout cela a été très instructif pour moi. Si on creuse, on trouve beaucoup d’éléments différents dans la musique, mais dans son essence, la bonne traite toujours de ces deux éléments : rythme et nuances.

  • Jazzland, votre label, a dix ans : quel regard portez-vous sur lui aujourd’hui ?

Pour moi, il est toujours en évolution. En ce qui me concerne personnellement, il y a bien sûr eu plein de super moments comme le premier concert à Paris, le public était incroyable. Il y a vraiment eu de super moments… mais aussi des mauvais - voire très mauvais ! Mais ça évolue toujours. Le label, ma musique et moi-même sommes capables de faire mieux, de progresser.

  • ECM, c’est le modèle ?

J’adore. Même s’il y a plein de bons labels, pour moi, ECM est le plus fort et je pense que dans cent ans on écoutera encore le catalogue ECM. Il survivra et transcendera les générations. Si j’y arrive avec notre musique, ce sera fantastique, mais je ne suis sûr de rien… l’avenir le dira ! On a encore du chemin à faire ! Cela dit, ECM a une ligne artistique très définie ;moi, je ne suis pas aussi « directif ». À mes yeux le jazz est plus varié. J’aime avoir la possibilité de travailler avec des musiciens talentueux d’origine différente : du free jazz à la musique électronique. Je les trouve tous très doués, et c’est ça l’important. Ce qui est agréable, c’est d’écouter quelqu’un qui sonne du tonnerre. J’essaye de me tourner vers des gens qui ont quelque chose de puissant en eux.

  • Vous pouvez nous dire quelques mots sur votre site, qui vend des disques, retransmet des concerts en direct…

C’est mon studio, j’y vends aussi de la musique et ça marche plutôt bien. Ce sont surtout des artistes de Jazzland, mais je crée aussi des pages pour d’autres labels. L’idée c’est un magasin qui n’existe plus sous mon nom seul mais soit une communauté. Les magasins de musique sont en train de disparaître, même la Fnac va vendre de moins en moins de disques, à ce que j’ai entendu dire. Il va être de plus en plus compliqué de trouver de la musique, alors que j’ai l’impression que, de nos jours, au contraire, elle suscite un intérêt sans précédent. Les jeunes écoutent et jouent de la bonne musique, il faut seulement trouver une nouvelle façon de la présenter. Quand les magasins auront disparu, une grosse partie de l’industrie du disque va s’écrouler. Rares sont les nouveaux artistes qui émergent, les labels en signent peu parce que ils sont difficiles à vendre. C’est une tragédie, car il faut au contraire prendre soin des nouveaux talents. Il faut que ça change.

par Mathieu Durand // Publié le 25 mars 2008
P.-S. :

Merci à Jeremy Spellanzon et Patrick Audoux d’avoir rendu cet entretien possible.