Chronique

Clarinet Trio + Alexei Kruglov

Live in Moscow

Jürgen Kupke (cl), Michael Thike (cl), Gebhard Ullmann (bcl), Alexei Kruglov (as)

Label / Distribution : Leo Records/Orkhêstra

Le nom d’Alexei Kruglov est associé à Moscou. On se souvient que c’était le titre de son duo avec Joachim Kühn sorti l’an passé ; il n’est donc pas surprenant qu’à l’occasion d’un Live in Moscow, il se retrouve invité par le Clarinet Trio de Gebhard Ullmann pour venir associer son saxophone alto aux subtiles escarmouches de timbres auxquelles se livrent les clarinettes. Le jeune homme, promis depuis des années à une reconnaissance européenne, apparaît cependant à la moitié de cet album dans une improvisation collective où les slaps et les lignes brisées dominent en premier lieu. Le trio s’unit autour des cris de Jürgen Kupke, formant une mélodie lancinante dont il serait l’impressionnant volcan.

Il ne faut pas longtemps pour que l’alto s’intègre ; c’est comme une concrétion naturelle qui modifierait sa structure sans chambouler sa forme. Une suite logique de la tension collective de « Dreierlei », où Ullmann tient la courroie d’entraînement qui donne la puissance et le mouvement à toutes ces anches. Il n’est guère besoin de patienter pour que survienne une passe d’armes entre Michael Thike et Kupke. Un duel de carnassiers surgit sur le devant de la scène pendant que la clarinette basse reconstruit patiemment un chemin balisé qui permettra de les canaliser de nouveau, dans un équilibre des forces imprégné de musique écrite occidentale. Les interventions de Kruglov renforcent ce sentiment très contemporain. Ainsi, « Kleine Figuren n°2 » est une miniature chambriste où le dialogue s’installe autour du souffle et du choc des tampons, lui conférant presque une aura solennelle.

Live in Moscow est un document rare. Le cinquième disque du Clarinet Trio célèbre deux anniversaires : les soixante ans d’Ullmann et les vingt de l’orchestre, qu’on avait pu entendre par ailleurs dans un remarquable Itinéraire Bis en compagnie de Jean-Marc Foltz et Sylvain Kassap. En guise de bougies, c’est un concert entier qui est proposé, comme pour pénétrer idéalement de son fauteuil dans la forêt primaire de ces bois. On y trouve des animaux sauvages qui tentent chacun de prendre le dessus, à l’instar de l’intense « News ? No News ! », un classique d’Ullmann qui clôt l’album dans la concorde. On y découvre également une ravissante conférence d’oiseaux dans « Animalische Stimmen », une composition d’Hermann Keller, symbole de la musique savante et ouverte de l’ex-RDA avec qui Kupke a longtemps joué. Plus qu’une filiation, c’est une perpétuation d’une certaine vision de la liberté qu’incarne également le jeune Russe. Elle ne paraît pas prête à se tarir.