Entretien

Denis Charolles, 25 ans à ouïr et agir

Entretien avec le batteur des Musiques à Ouïr, à l’occasion des 25 ans de l’orchestre

Denis Charolles (c) Gérard Boisnel

Denis Charolles, c’est d’abord une grande humilité. Le batteur normand est de ces musiciens à la gentillesse et l’humanité discrète qui au premier abord tranche avec son image de trublion explosif, manieur de divers objets contondants en surplus de la batterie. Mais à bien y regarder, et surtout à bien écouter, le batteur et concepteur des Etrangers Familiers est davantage un musicien de la finesse, amoureux de la langue et de la poésie. Membre fondateur et âme de la Campagnie des Musiques à Ouïr qui fête cette année ses 25 ans, pionnier des liens de la France du Jazz avec la Hongrie, figure rouennaise incontournable, Denis Charolles semble nous avoir toujours accompagnés. Il était donc grand temps de lui poser quelques questions, sur le passé comme sur l’avenir.

- Quel est le regard que vous portez sur 25 ans de Musiques à Ouïr ?

On regarde devant, face à la mer... et on continue à jouer sous plein de formes différentes en tentant de conserver une certaine idée du partage en privilégiant les formes acoustiques. J’ai toujours été sensible à l’action culturelle. C’est un aspect important de notre travail, nous jouons de plus en plus dans les quartiers, cités, écoles, collèges, lycées en mettant l’accent sur les ateliers d’improvisation (notamment à Rouen avec Julien Eil et à Pantin avec moi) , pratiques qui permettent de se « mettre en jeu ensemble » assez facilement.

Denis Charolles

- Au départ, la Campagnie voulait explorer un répertoire populaire, on se souvient notamment d’une collaboration avec Yvette Horner... Pouvez vous revenir sur cette démarche ?

La démarche que nous avons eue au début (fin des années 90), c’était de partager des aventures en tentant de briser certaines frontières dans le monde de la musique... la rencontre avec Yvette Horner, la griotte de Nogent sur Marne, musicienne extrêmement précise dans ses intentions et encyclopédique dans le domaine des musiques à danser, s’est faite aussi avec Jac Berrocal à la voix et la trompette. Jac nous faisait craquer avec sa musique « free d’ailleurs » et son romantisme, personnage un peu louche , ambivalent. Pour le coup avec Yvette Horner, cela a fait un groupe assez inédit... je garde un très grand souvenir de ce concert unique pour le festival Sons d’Hiver.

Jac a souhaité arrêter ensuite... Serge Adam est venu le remplacer à deux concerts inoubliables aussi (la version de la « Brise Napolitaine » qui est sur l’album Ouïrons-nous est bien avec Serge à la trompette.)

On a beaucoup appris à ce sujet avec elle, comme on a beaucoup appris avec Heavy Spirits lors de nos deux tournées en Afrique du Sud et ensuite en Normandie, à Paris et au Mans (festivals Banlieues Bleues et Europa Jazz Festival). L’album Rendez-Vous est une belle réussite de disque « live ».

J’ai toujours été sensible à l’action culturelle

- Dans Orange Sockets, il y a d’ailleurs un accordéon également : pouvez-vous nous parler de ce travail avec Christophe Girard ?

Nous jouons avec Christophe Girard depuis 2013 (sur les conseils de Claude Barthélémy, merci Claudius !) et il est vrai que l’accordéon garde une belle place au sein de l’ensemble : on retrouve ce bel instrument si étonnant, je dirais « envoûtant » dans pratiquement tous les projets de la compagnie depuis bien longtemps.

Christophe tient une place importante au sein de l’ensemble par l’étendue de ses capacités d’interprétation et de propositions artistiques. Nous explorons une grande diversité de sentiers musicaux avec lui et Julien. Orange Sockets est un très bel espace, un « labo de créativité » ; le disque a été réalisé en totale intelligence entre nous trois et Arnaud Houpert / U Fly, ingénieur son avec qui nous avons utilisé la technologie des micros numériques Neuman série « N » . Cela donne un disque assez hors du commun dans la dynamique offerte (124 db pour les connaisseurs). En fait cela donne une très belle place au silence et aux nuances, chose qu’il est souvent difficile de restituer sur un disque.

- Dans ce disque, on retrouve aussi le clarinettiste Julien Eil, qui fait partie depuis longtemps de la Campagnie. Pouvez-vous nous parler de lui ?

Julien est en effet un membre pratiquement fondateur de l’ensemble, il était souvent présent dans les années 90 lorsque nous jouions dans les rues de Rouen avec Christophe Monniot et Cyrille Sergé. Il a suivi de près l’évolution des Musiques à Ouïr : il nous a rejoints assez vite (en 2003/2004) puis rapidement nous nous sommes mis à rechercher des choses en duo, beaucoup de pièces ou d’arrangements ont été créées ensemble par la suite. Julien a un grand talent d’interprète et d’improvisateur, il possède aussi une très belle plume, j’aimerais bien que l’on consacre un disque à sa musique. La prochaine création des Musiques à Ouïr, Victory Quintet, sera dirigée par Julien autour de la musique de Mauricio Kagel et celle d’Antony Braxton. Nous jouons toujours en duo, notamment dans les écoles (Irrup’sons) et c’est à chaque fois un truc très vivant et émouvant.

Denis Charolles

- Dans Duke & Thelonious, vous avez intégré des jeunes musiciens des Vibrants Défricheurs, notamment Thibault Cellier, qui participe à la Campagnie depuis longtemps. Quel regard avez-vous sur la (plus si) jeune génération ?

Je découvre cette « nouvelle génération » avec beaucoup d’admiration. Elles, ils jouent avec tant d’énergie et possèdent une grande connaissance de la musique. je me sens porté par cette musique « nouvelle », cela me semble vital de jouer ensemble, de se mélanger entre générations. Au sujet des Vibrants , du Surnatural Orchestra, des Toubifri Orchestra, d’Umlaut , collectif Pan et tant d’autres collectifs de la jeune génération, il s’agit de pépinières de talents et d’énergie foisonnantes où l’on découvre des courants musicaux très variés. Tout cela forme un univers qu’il est très enrichissant de visiter, et dont j’aime m’inspirer. Avec Thibault Cellier on a monté pas mal de projets :Ping PangDuke et Thelonious, le Bal et en trio aussi. On se connaît très bien musicalement , c’est un sacré contrebassiste qui va dans plein de directions et cela donne toujours place à des très beaux espaces de jeu.

Il y a une longue histoire de la musique en Normandie, du jazz, des musiques buissonnières, du rock et des musiques expérimentales. Je me souviens des séances d’impro en public organisées par Antoine Hervé à la Fnac de Rouen, de l’émission Jazz dans les Chaumières de Denis David avec Christian Garros où l’on pouvait chaque semaine découvrir les improvisateurs tels que Portal, Solal, Gourley, Kenny Clarke, Humair, Chautemps... Je pense aussi aux concerts de Rouen Jazz action de Michel Jules et là , la liste des concerts est absolument monumentale... De Max Roach à Lester Bowie en passant par Quest, John Scofield, Paul Motian. Tout cela a vraiment marqué une génération de jeunes (dont je faisais partie) et nous a guidés vers ce que nous faisons encore aujourd’hui. Ce qui change dans le bon sens à mon avis c’est la mixité et cela fait un bien fou de se mélanger

Julien Eil, Alexandre Authelain, Thibault Cellier, Denis Charolles

- Avez-vous le sentiment d’un parallèle entre cette génération et la vôtre, dans le Rouen des années 90 ?

Les Musiques à Ouïr ont commencé dans les rues de Rouen alors qu’à l’époque Christophe Monniot, Cyril Sergé et moi, nous jouions dans Tous Dehors. L’aventure avec Laurent Dehors aura été fondatrice, j’ai eu aussi la chance de jouer dans son trio avec David Chevallier. Laurent nous a fait découvrir tant de musiques, de musiciennes et de musiciens, de perspectives et de possibilités !

Avec une énergie absolument débordante. On a surfé sur cette énergie et on s’est retrouvés (avec le soutien de Catherine Blondeau) à Uzeste... Je peux dire que l’on s’en prenait plein les mirettes entre Bernard Lubat , André Minvielle, Joëlle Léandre, Colette Magny et j’en passe... de quoi construire une véritable stratosphère sonique, et Christophe était déjà parti très loin devant à l’époque !

Ce qui se crée autour des tambours me fascine, cet aspect à la fois éloigné et très vibratoire, prolongement des bras et des pieds, la dualité peaux / métaux, puis la dynamique possible avec cet instrument.

- Vous avez toujours été passionné de poésie, vous avez notamment travaillé autour de Brassens. Les mots sont-ils toujours aussi importants ?

Les mots, on les attrape et on jongle avec, l’improvisation c’est un truc comme cela aussi. Je suis touché par cela aussi bien chez Loïc Lantoine , Maggie Nicols , Aurélie Saraf, Tania Pividori, Brigitte Fontaine, Élise Caron, Éric Lareine, Gueorgui Kornazov, Aymeric Avice, Jean Dousteyssier, Matthieu Metzger, David Chevallier, Sophia Domancich, Christiane Bopp, Célia Torralès, Camille Secheppet, Raphaël Quénéhen, Sylvain Kassap, Bruno Girard... J’aime bien nommer même si j’oublie toujours quelqu’un... Pardon !

Ceux qui m’ont touché très tôt , je pense à Charlie Parker, Ella Fitzgerald, Joni Mitchel, Janis Joplin, Dizzy Gillespie, Chet Baker, Eddy Louiss, René Thomas, Kenny Clarke, Captain Beefheart… Et ensuite Robert Desnos, Joëlle Léandre, La Bolduc, et puis toute une génération de poètes tels que Brigitte Fontaine, Ghérasim Luca, Christophe Tarkos, Marina Tsvetaeva ; j’ai ensuite eu l’immense chance de découvrir le théâtre musical de Georges Aperghis mais aussi la poésie de Bernard Manciet.
Aujourd’hui des poètes tels que Camille Bloomfield, Fabrice Lorandel (qui est clarinettiste aussi), Frédéric Forte, Fabrice Villard et j’en oublie…

Un de mes grands souvenirs scéniques est d’avoir joué avec l’immense Daniel Znyk Passionnément de Ghérasim Luca lors du festival La Voix est Libre en 2006. Ça swinguait et explosait dans tous les sens de la langue.

Denis Charolles (c) Franpi Barriaux

- Pouvez-vous nous parler de votre approche de la batterie, et notamment du rôle des objets dans votre jeu ?

Ce qui se crée autour des tambours me fascine, cet aspect à la fois éloigné et très vibratoire, prolongement des bras et des pieds, la dualité peaux / métaux, puis la dynamique possible avec cet instrument. C’est assez vertigineux. Je reste aussi attaché à son aspect historique, ses racines aussi. Je suis fasciné par l’effet d’un duo flûte/tambour par exemple. Mais aussi par le rôle de la batterie dans le big band de Count Basie, ou même dans certains grands tubes des années 80/90 ou d’une batterie complètement libre - je pense à Tony Oxley… Toute une école qui reste précieuse à découvrir. Je reste aussi particulièrement attaché au jeu de Kenny Clarke, notamment en trio avec Eddy Louiss et René Thomas.

Ce que j’utilise comme matériel m’importe beaucoup, j’affectionne les sons plutôt amples et je dirai dans la diversité, la recherche de palettes sonores. J’aime trouver, provoquer des instants où le partage se crée dans un rapport acoustique : Orange Sockets, ou le trio Les Jours Rallongent en sont de bons exemples.

- Vous avez été un des premiers Français à travailler avec des musiciens hongrois, avec la Manivelle Magyare. Comment s’est passée cette rencontre ?

Je garde un immense souvenir des séances avec notamment Béla Szaksi Lakatos au piano, et bien sûr Gabor Gadó à la guitare. Tout cela s’est fait assez vite , c’était agréable et une vraie opportunité de travailler avec BMC. C’est assez incroyable de voir comme le jazz est une musique qui (se) vit différemment suivant les endroits où elle est jouée.

- Vous prévoyez de nombreux événements pour le quart de siècle des MAO, pouvez-vous nous en parler ?

Nous avons pour « commencer » une très belle suite de concerts au festival Les Rendez-vous de l’Erdre, notamment avec le Bal en quartet avec Julien, Christophe et Thibault où nous inviterons notamment des jeunes musiciennes·ciens issus d’ateliers que j’ai menés dans les écoles de musiques de Blain. Mais aussi Aymeric Avice. Nous avons joué du 22 au 27 avec le Bal , je joue en solo le 27 au matin (8 heures, lever de soleil). Nous jouons Duke et Thelonious en invitant Géraldine Laurent et Jean Dousteyssier… Un grand moment à venir !

Cet anniversaire est l’occasion de retrouver Christophe Monniot après plusieurs années de pause. C’est vraiment un grand moment, parce qu’on a partagé beaucoup de choses intenses et on a éprouvé le besoin d’exprimer nos propres musiques. On y associe Sophia Domancich, Sarah Murcia, Julien Eil et Loïc Lantoine.

Un concert anniversaire à Nantes à la Cité des congrès le 26 octobre prochain avec l’association « Jazz en Phase » et toutes les salles partenaires de l’agglomération nantaise ! Nous inviterons la chanteuse Catherine Ringer, Aurélie Saraf et David Chevallier autour de l’équipe des Étrangers familiers. Nous jouerons pour le Festival de Marne le 22 octobre à Vincennes en invitant Mehdi Krüger et Elsa Birgé, là aussi autour des Étrangers familiers. Nous jouerons le concert anniversaire à Rouen au 106, le 2 décembre, cette fois ci en compagnie de Sophia Domancich, Christophe Monniot, Christiane Bopp, Élise Caron, Loïc Lantoine, Thibault Cellier, Julien Eil. Début septembre nous enregistrons le disque du trio Les Jours rallongent avec Sophia Domancich et Christiane Bopp. Un projet avec le Spat Sonore, Tübes, est en cours autour de tubes des musiques à ouïr. Nous produirons aussi un cd, Ô Brigitte, autour des chansons de Brigitte Fontaine.

- Quels sont vos autres projets à venir ?

Beaucoup de rencontres / sessions , un duo avec la chanteuse Tania Pividori… Un projet de création chœur mixte et batterie. Et puis me consacrer plus encore à l’enseignement de la musique improvisée autour de la batterie.