Scènes

Dinant Jazz Nights 2008

La onzième édition des Dinant Jazz Nights s’est tenue en plein mois de juillet. Cette année, le parrain, Eric Legnini avait invité Rhoda Scott, Toots Thielemans, Steve Houben et bien d’autres…


C’est dans le Parc St Norbert, à deux pas de la célèbre Abbaye de Leffe (qui a vu naître la non moins célèbre bière du même nom) que s’est déroulé le 11ème festival Dinant Jazz Nights.
Parrain de cette édition, Eric Légnini avait concocté une affiche bien sympathique et alléchante. Hélas, on déplora un changement de dernière minute, et non des moindres : l’annulation du projet des frères Belmondo avec Milton Nascimento. Cela ne ternit cependant pas l’enthousiasme des organisateurs, qui invitèrent in extremis Tania Maria, histoire de rester dans une ambiance brésilienne.


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Eric Legnini©Christian Deblanc

Pour oublier au plus vite cette petite déconvenue, rien de tel que Brazzaville. Brazzaville, comme son nom ne l’indique pas, n’a rien à voir avec une quelconque musique venue du Congo. Il s’agit plutôt d’un jazz aux multiples influences funk, blues, soul et R&B, voire rock. Ce jeune groupe emmené par le saxophoniste baryton Vincent Brijs avait remporté l’année dernière le concours des jeunes talents lors du Gent Jazz Festival 2007. Grâce aux accords passés entre les festivals gantois et dinantais le combo avait gagné le droit d’ouvrir les festivités.

Vincent Brijs, souffle ample et énergique, partage l’avant de la scène avec un autre excellent souffleur, Andrew Claes (ts) et un guitariste à la dégaine de cow-boy qu’on dirait sorti tout droit d’un film de Lynch : Geert Hellings. L’ambiance est festive et la musique bouillonnante. Et pour raviver encore le feu, Jan Willems, qui se partage entre Rhodes et orgue Hammond, se déchaîne dans des solos fiévreux et parfois déjantés à l’esprit vintage. Les arrangements font la part belle aux tensions, aux ruptures et aux constructions toutes en spirale comme sur « Hunting Season » par exemple, ou le plaintif « Chappaqua ». Brazzaville dose les climats avec une belle maîtrise et ne laisse jamais s’éterniser les solos, préférant l’esprit de groupe. On ne peut que l’en féliciter et continuer à bouger (voire à à danser même) sur cette musique servie avec beaucoup de goût, d’énergie et d’humour.

L’humour, c’est ce que tente de faire passer Sanseverino dans sa musique. Le guitariste-chanteur a attiré une foule pas nécessairement habituée aux festivals de jazz. D’ailleurs, SanSeverino est-il vraiment jazz ? Peu importe. Venu avec deux accordéonistes magnifiques : Didier Ithursarry et Vincent Peirani, Sanseverino installe rapidement une ambiance de fête foraine, à la fois cosy et bordélique. Il joue avec les mots à la manière d’un Bobby Lapointe et les aiguise comme un François Béranger. Il donne de grands coups de pieds sur les cymbales disposées devant lui et c’ert « Les Sénégalaises », « Comment séduire une femme mariée ? » ou encore « Il se la pète ». Homme de spectacle, il s’amuse aussi à commenter l’actualité,écorner un peu l’église (à l’Abbaye de Leffe, il faut oser) ou se moquer un peu de « Sarko » (avec des blagues un peu faciles). Bref, il caricature la société avec plus ou moins de bonheur. Eric Legnini l’accompagne le temps d’une chanson, puis il laisse la scène à Vincent Peirani pour un solo poignant à l’accordéon. Et tout se termine, comme cela a commencé : dans la bonne humeur et la légèreté.


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Greg Houben©Christian Deblanc

Nous avions découvert le projet Après un rêve de Julie Mossay et Greg Houben lors du festival Jazz à Liège en 2007. Depuis, le groupe a sorti un album et pu se produire (trop peu souvent) sur scène. Dinant a eu la bonne idée d’inviter cette belle troupe. Deux percussionnistes qui se complètent très bien et ne se marchent jamais sur les pieds : Lionel Beuvens et Stephan Pougin. Deux claviers - l’un, Matthieu Vandenabeele, jouant des effets électro et disto sur un Rhodes, et l’autre, Pascal Mohy, distribuant avec l’élégance qu’on lui connaît les notes bleues ou classiques sur un piano à queue. À la guitare, Quentin Liégeois oscille entre jazz et bossa tandis que Sal La Rocca soutient efficacement la rythmique, comme à son habitude,.


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Julie Mossay©Christian Deblanc

Entre Debussy et Fauré, Chico Buarque et Tom Jobim trouvent leur place sans heurt. Julie Mossay poseavec justesse sa voix de soprano lyrique et sensuelle, tandis que Greg Houben (qui chante aussi) enveloppe l’ensemble du son velouté de son bugle. En invité, Steve Houben à la flûte, complète le tableau de cette musique qui n’hésite pas à transgresser les codes pour créer une fusion qui évite les clichés. Un beau projet qui mérite de tourner un peu partout en Europe.


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Rhoda Scott©Christian Deblanc

Voici enfin le premier concert du parrain du festival. Ce sera en duo avec la toujours étonnante Rhoda Scott. Piano et Hammond. Jazz, soul et gospel. La complicité s’installe rapidement entre les deux musiciens. Rhoda Scott déroule d’abord le tapis sous les notes enivrantes de Legnini (« Trastevere », « It Could Happend To You ») qui lui renvoie l’ascenseur sur « I Love The Lord »… La température monte vite et tout le monde s’amuse. Toots Thielemans vient même accompagner nos deux claviéristes sur un brillant « Sunny Side Of The Street ». Legnini revisite ensuite quelques-unes de ses compositions - dont le superbe « La Strada ». Il y met beaucoup d’âme dans une longue introduction avant que Rhoda Scott ne contribue à amplifier l’émotion. En écoutant ce couple, réuni pour la première fois sur scène, on sent bien l’importance du gospel et de la soul dans la musique d’Eric Legnini.


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Tania Maria©Christian Deblanc

C’est donc Tania Maria, et non Belmondo / Nascimento qui clôture la deuxième soirée du festival. Fidèle à sa réputation, la pianiste brésilienne n’attend pas pour d’entrer dans le vif du sujet. Dans une ambiance festive et dansante, elle nous propose de revoir nos classiques (« One Note Samba » ou « Agua de Beber ») ou de nous trémousser sur ses entraînantes compositions originales. L’ensemble est impeccablement servi par Marc Bertaux (eb), Tony Rabeson (dm) et le toujours excellent Mestre Carneiro (perc). Toujours en forme, Toots Thielemans remont sur scène se lancer notamment dans un électrisant échange avec Marc Bertaux. Sans verser dans le délire fiévreux dont elle est capable, Tania Maria réchauffe sans peine - et avec bonheur - une fin de soirée un peu fraîche pour la saison.

Ouverture du troisième jour dans l’Abbaye proprement dite, où l’on retrouve Steve Houben à l’alto et Rhoda Scott, non plus derrière un Hammond, mais devant les claviers de l’orgue majestueux de l’Abbatiale. C’est bien sûr par la plus célèbre « Toccata » de Bach que le concert débute. On se souvient que Rhoda Scott avait sorti en son temps un merveilleux Comme Bach To Me ; c’est avec une élégance rare que l’on glisse rapidement vers un « Summertime » subjuguant. L’organiste de l’église l’aide Rhoda à enchaîner les différents registres et Le mariage avec le saxophone de Houben est divin. (Normal dans ce lieu.) Un son tantôt brillant, claquant, tantôt feutré. Classique, baroque, blues, jazz et gospel, tout y passe… et le frisson aussi. L’heure file et le public en redemande. En rappel, « Let My People Go » résonne comme un véritable cri. On en pleurerait. Alors, le duo revient encore pour un gospel tonitruant. Éblouissant concert qui marquera sans aucun doute cette édition 2008.

Retour sous la tente du parc pour la prestation tendre du duo Pascal Mohy (p) / Quentin Liégeois (g). Pas simple de rester attentif face à ce jazz intimiste après Rhoda Scott. Pourtant, ce duo a tout pour plaire et ses relectures de « Round Midnight » ou « Like Someone In Love » sont de vraies réussites. Le toucher délicat et inventif de Mohy se marie joliment au phrasé du guitariste et les improvisations (sur « 6,4,2 », notamment) donnent un regain de tension aux compositions originales délicatement ciselées. Un duo que l’on espère revoir rapidement dans l’intimité d’un club.

Dans un tout autre genre, Eric Legnini présente pour la première fois en Belgique son Big Boogaloo au complet. Matthias Allamane (cb) et Frank Agulhon (dm) sont fidèles au poste, et Flavio Boltro (tp), Stéphane Belmondo (tp) et Julien Lourau (ts) complètent l’équipe, bien décidés à dynamiter le programme. L’heure est au plaisir et chacun est prêt à se lancer des défis. « Miss Soul » met le feu aux poudres, « Soul Water » n’éteint pas l’incendie et « Mojito Forever » redouble de puissance. Boltro et Belmondo tentent le putsch, mais Legnini rend coup pour coup. Histoire de calmer un peu le jeu, David Linx, invité surprise, viendra chanter « Autour de minuit » en hommage à Claude Nougaro. L’accalmie est de courte durée, et avec « Sugar Ray », « Big Boogaloo » et « Honky Cookie », le set s’achève de façon explosive.

La salle bien chauffée est prête à accueillir Toots Thielemans et son trio. Toujours bon pied bon œil et prêt à raconter une anecdote à propos du thème qu’il va jouer, Toots reste fidèle à lui-même. On pourrait le croire fatigué, mais quand il joue, on le sent encore et toujours investi par la passion qui l’anime. Il ne sent pas le poids des années, il revit. Lorsqu’il joue, Toots ne fait pas de la figuration.


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Toots Thielemans©Christian Deblanc

Autour de lui, il a réuni le fidèle batteur Hans Van Oosterhout, le jeune contrebassiste Clemens van der Feen (entendu avec le « Narcissus » de Robin Verheyen) et l’excellent pianiste Karel Boehlee. Le répertoire est connu (« Midnight Cowboy », « For My Lady », « Body And Soul », « Jean de Florette » et l’inévitable « Bluesette »), mais l’interprétation reste toujours aussi surprenante. Ça doit être ça le génie.

Quand on sait que Toots sera le parrain de l’édition 2009 des Dinant Jazz Nights, on se réjouit d’avance et l’on rêve déjà d’un plateau formidable.