Scènes

Leffe Jazz Nights 2013

Formule inédite pour ces Leffe Jazz Nights (ex Dinant Jazz Nights), puisque les invités étaient exclusivement belges et qu’il n’y avait pas, comme le veut la tradition, de “parrain”. Cela n’a pas empêché les organisateurs de réunir de grosses pointures qui ont offert un jazz de haute qualité.


Formule inédite pour cette 16e édition des Leffe Jazz Nights (ex Dinant Jazz Nights), puisque les invités étaient exclusivement belges et qu’il n’y avait pas, comme le veut la tradition, de “parrain”. Cela n’a pas empêché les organisateurs de réunir, on s’en doutait, de grosses pointures qui ont offert un jazz de haute qualité.

Le soir du 19 juillet 2013, sur les hauteurs de La Merveilleuse - ancien couvent rénové et réaménagé en hôtel multifonction offrant une vue formidable sur la Meuse - le soleil brille encore que déjà les premières notes bleues retentissent. Ivan Paduart, (p) entouré de Nic Thys (cb) et de Hans Van Oosterhout (dm) livre les compositions de son dernier album, Ibiza.


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Ivan Paduart © Jos Knaepen

L’acoustique n’est pas vraiment idéale dans ce cloître recouvert d’une verrière - on se demande d’ailleurs pourquoi Paduart n’a pas eu les honneurs du chapiteau qui, dressé dans le parc, accueillera tous les autres artistes - mais le trio s’en accommode, et s’en sort même avec brio. Le pianiste n’a jamais été tenté de complexifier sa musique. Au contraire, il s’est toujours attaché à la rendre lisible, harmonieuse et swinguante. Accessible ne veut pas pour autant dire simple. Au fil des années et des rencontres - l’homme est assez boulimique - Paduart s’est forgé un son bien à lui et une manière personnelle de tricoter les harmonies. Bien sûr, l’esprit de Bill Evans ou de Fred Hersh flotte un peu sur ses compositions (« Filigrane », « Igor » ou « Ibiza ») et, à l’ambiance mélancolique et lyrique, il ajoute sa touche de luminosité et d’insouciance. Soutenu admirablement par le drumming feutré de Van Oosterhout et le jeu souple et nuancé de Thys, il nous offre un long set plein de saveurs. Une entrée en matière idéale pour cette première soirée, qui se termine par une joyeuse jam.


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LG Jazz Collective © Jos Knaepen

Sous le chapiteau, le 20 juillet, alors que la canicule s’est installée, le LG Jazz Collective revisite les thèmes des grands jazzmen belges. Le groupe, formé autour du jeune guitariste Guillaume Vierset, a vu le jour à Jazz à Liège en 2012, suite à une commande de Ça Balance (association de soutien aux jeunes musiciens). Le but était de remettre au goût du jour les thèmes des Jacques Pelzer, Bobby Jaspar, René Thomas et autres Guy Cabay. Un répertoire riche qui prouve que le jazz belge est bien vivant et a sa place sur l’échiquier européen. De plus, ce septet équilibré s’en sort au-delà des espérances, et le travail d’écriture de Vierset est à souligner. Tout comme il faut louer la qualité des musiciens. Les couleurs sont chatoyantes, la mise en place des thèmes réalisée avec respect, et les arrangements, soignés, créent le son de groupe. Antoine Pierre, par exemple, devenu entre-temps le batteur attitré de Philip Catherine - que l’on verra plus tard - est surprenant de groove et de dynamisme. Son jeu est inventif et frais. Il cherche toujours à surprendre, à trouver des voies différentes. Autres musiciens à mettre en avant, Igor Gehenot (p), pour sa façon de réinterpréter un thème de Nathalie Loriers (« At The Olympics »), et Steven Delannoye pour la finesse de son jeu au soprano sur « Dolce Divertimento » (d’Alain Pierre). Bien sûr, on ne saurait passer sous silence l’omniprésent trompettiste Jean-Paul Estiévenart au jeu brillant, clair, précis et souvent vif. Un jazzman qu’il faut continuer à suivre de près.


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Kris Defoort © Jos Knaepen

Le pianiste Kris Defoort, qui a fait ses preuves bien au-delà des frontières belges et se réjouissait de venir enfin jouer dans la partie francophone du pays (la Belgique n’est pas à un paradoxe près) a sans doute livré un des meilleurs concerts du festival. Entouré de Nic Thys (cb) et Lander Gyselinck (dm), il a frappé fort avec un jazz inventif, actuel et plein d’audace. Nous l’avions vu lors d’un festival organisé par Aka Moon au KVS à Bruxelles voici quelques années ; le trio - qui en était à ses premiers gigs - était déjà impressionnant. Il invente, défait, disloque, construit, et transforme la musique en direct pour le plus grand plaisir de nos oreilles, de notre épiderme et de notre cerveau. Le jazz est raffiné, plein de rebondissements… et sans œillères. La reprise de « Summertime » est exceptionnelle, toute en lenteur et en silences, en profondeur et en gravité. Les notes du piano claquent, aiguës et dissonnantes, bourdonnent et vibrent dans les graves. A l’instar de Defoort, Gyselinck explore le son sur et autour de sa batterie, anticipe les rythmes, suspend le tempo… Thys accentue les aspérités, creuse les sillons. L’intelligence du trio est de réussir à mélanger jazz accessible (mais ni simpliste ni aseptisé) et musiques contemporaines savantes. Rien ne file jamais droit avec lui. Les solos se mélangent aux thèmes, les thèmes aux solos. Le maillage est admirable. La façon toute personnelle de distribuer les notes et les accords, le rythme et les respirations, rendent cette musique unique et passionnante. Après quelques thèmes de Monk (dont un merveilleux « Reflections ») et compositions personnelles (« Bebop Dreams », « Le lendemain du lendemain ») le trio revisite un « Walking On The Moon » (Police) en apesanteur, et un « Sometimes It Snows In April » (Prince) tout en démantèlement. Brillant !


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Philip Catherine © Jos Knaepen

Place au quartette de Philip Catherine. Le guitariste est en pleine forme, détendu et heureux de jouer les airs de son dernier album : Côté jardin. C’est d’ailleurs par ce thème qu’il entame le set. Le groupe est rodé, la musique coule. Soutenu par le fidèle Philippe Aerts à la contrebasse – modèle de timing et de souplesse confondues – Philip Catherine glisse ses doigts sur le manche avec une facilité déconcertante. Il y a toujours du swing chez lui et chacune des ses phrases transpire le groove. Il a une façon organique de projeter le son, une certaine force contenue, contrôlée, dosée. La modernité de son jeu est sans doute aussi stimulée par le drumming d’Antoine Pierre (évoqué plus haut). Son intervention sur « Janet » est tout simplement magnifique, tant dans le propos que dans l’énergie qu’il y met. Il ne faut pas oublier le pianiste italien Nicola Andrioli au toucher aérien, sobre et lumineux à la fois. Ses compositions sont délicates et harmoniquement riches (« Dora », « La Primavera », « Mare di Notte »). Avec cette fine équipe, Catherine semble se redécouvrir - il en profite d’ailleurs pour revoir quelques anciens thèmes (« Transparence ») - et démontrer qu’il peut encore influencer pas mal de musiciens (guitaristes ou pas).

Pour la troisième et dernière journée du festival, le soleil de plomb est toujours bien présent sur le site. Sous la tente, il ne fait pas moins de quarante degrés lorsque LAB Trio monte sur scène pour proposer la musique de son premier album, Fluxus. Si ce jeune groupe est de tous les festivals - nous l’avions croisé lors du dernier Gent Jazz - c’est parce que sa musique est très intéressante et qu’il a un potentiel énorme. S’il faut trouver une filiation, on pourrait citer Keith Jarrett mais aussi Avishai Cohen ou encore Vijay Iyer. « Plan B », « P » ou « Day Off » évoluent par groove éclatés et tranchants. Tout est tendu. Les rythmes sont mis sous pression. Bram De Looze (p) construit ses phrases par blocs, Aneleen Boehme (cb) fait le lien entre le pianiste et le batteur (l’inventif Lander Gyselinck, encore lui), mais intervient aussi et glisse ses phrases acérées, fait tanguer l’ensemble, confronte les mélodies. LAB Trio se dépense sans compter et fait éclater les idées toutes faites. Un pur régal.


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LAB Trio © Jos Knaepen

Décidément, le jeune jazz belge se porte bien : on retrouve le pianiste Igor Gehenot, dont l’album Road Story a été salué comme il se doit par la presse européenne, s’acquitte de la carte blanche qui lui a été proposée. A son trio (presque) habituel (Antoine Pierre aux drums à la place de Teun Verbruggen et Sam Gerstmans à la contrebasse), il a ajouté Greg Houben (tp), l’excellent saxophoniste alto Ben Sluijs et le guitariste Lorenzo Di Maio. Les deux souffleurs font vite monter la sauce, comme à la grande époque où Jacques Pelzer invitait Chet Baker, sur un « Hamp’s Hump » (de Lou Donaldson) funky en diable. Le groupe enchaîne joyeusement les compositions de chacun (« Lena », « Someone Like You ») et s’amuse sur la grille chamboulée de « Cherokee », rebaptisé pour l’occasion « Cherokee Sketches ».
Il est l’heure pour Toots Thielemans de monter sur scène, dans la moiteur épaisse du début de soirée, en compagnie de Karel Boehlee (p), Philippe Aerts (b) et Hans van Oosterhout (dm). Le quartet opte généralement pour des tempos ralentis. Si l’on sent l’harmoniciste un peu fatigué, on ne peut qu’être chaque fois étonné de sa vitalité lorsqu’il reprend les habituels « Bluesette », « For My Lady » ou « What A Wonderful World ». Bien entendu le public lui fait une ovation debout.


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Diederik Wissels © Jos Knaepen

Beau succès également pour le quintet de David Linx et Diederik Wissels (avec Manu Codjia (g), Stéphane Walemme (b) et Nicolas Viccaro (dm)) pour clore le festival, juste avant le feu d’artifice du 21 juillet (fête nationale belge). La veille, David Linx avait reçu le tant attendu et mérité Sabam Award, qui récompense le jazzman belge de l’année. Et puisque nous sommes dans les récompenses, citons également Guillaume Vierset, prix du jeune espoir, Philippe Baron (journaliste jazz à la radio belge), Muse Award ainsi que le duo Kim Versteynen (voc) et Tim Finhoulst (eg) qui a remporté le concours des jeunes jazzmen. Sur scène donc, c’est un David Linx en pleine forme qui emmène toute l’équipe. Il bouge, danse, se martèle la poitrine et bat le tempo. En totale complicité avec Wissels - cela fait vingt ans qu’ils jouent ensemble - il scatte et chante comme jamais. La plupart des nouveaux morceaux défilent, des tendres « In Search Of Proper Shelter » et « I’ll Dance For You » au plus musclé « Speak Up ». Chanteur et pianiste sont émouvants en duo sur « On a Slow Train », mais électrisent le public lorsque Manu Codjia et ses accents rock atmosphériques se mêlent à la fête. Le guitariste est le pendant parfait des acrobaties vocales de Linx. Il s’infiltre partout, fonce, fait crier ou grincer sa guitare. Quant à Wissels, tout en sobriété lumineuse, il prouve par un jeu alerte qu’il faut aussi compter avec lui.

Dans la nuit, sur les hauteurs de La Merveilleuse, on regarde une dernière fois couler la Meuse dans la vallée et éclater le feu d’artifice dans le ciel d’été. Le jazz était en fête à Dinant et l’on attend déjà avec impatience la prochaine édition.