Chronique

Éric Legnini

Ballads

Eric Legnini (p, Rhodes), Thomas Bramerie (b), Franck Agulhon (dms).

Label / Distribution : Discograph

Nul ne contestera à Éric Legnini une connaissance encyclopédique de l’histoire du jazz, de son répertoire et plus particulièrement de ses standards. Depuis plus d’une vingtaine d’années, son parcours est une confrontation amoureuse avec ces innombrables mélodies entrées de plain-pied dans le patrimoine musical du XXe siècle.

Ballads est pour lui l’occasion de ralentir le rythme frénétique de ces dernières années, ponctuées de collaborations avec des artificiers tels que Stefano Di Battista ou Stéphane Belmondo, auxquelles s’ajoutent ses propres productions. Après trois albums gorgés de groove coup sur coup [1], le pianiste a ressenti le besoin de marquer une pause réflexive à un moment où son trio connaissait une évolution importante : l’arrivée de Thomas Bramerie remplaçant Mathias Allamane à la contrebasse.

Car s’il voit le jour en 2012, Ballads a été enregistré en 2010, avant The Vox, symbole d’un nouveau cap pour Legnini, qui déployait alors un afro-beat généreux en faisant appel à une section de cuivres et, surtout, à la chanteuse soul Krystle Warren. Un petit retour en arrière donc, fruit de la première session studio avec Bramerie et, bien sûr, le fidèle et toujours impeccable Franck Agulhon à la batterie.

Pour autant, Ballads n’est pas un disque secondaire dans sa carrière. Car au-delà de l’intention déclarée - relever le défi d’un face à face avec la vérité de la ballade et son exigence de concision - le pianiste marque avec ce coup d’œil dans le rétroviseur tout son attachement aux jalons de son chemin, ceux des aînés qu’il ne perd jamais de vue. Ainsi, en commençant par « In A Sentimental Mood », rend-il non seulement hommage à Duke Ellington, mais aussi à John Coltrane, puisque les deux géants en ont offert en 1962 une interprétation hors du temps lors d’une brève et inaltérable rencontre. Legnini joue d’emblée la carte de l’épure, ose les silences et crée la respiration. En trio, mais aussi seul, souvent, et dans un format volontairement court [2], il nous rappelle l’art de la retenue et le charme apaisant d’une certaine forme d’apesanteur.

Ballads convoque et illumine en effet, en toute sérénité recueillie, des standards parmi lesquels on citera « I Fall In Love », « Prelude To A Kiss », « Willow Weep For Me » ou bien encore « I Can’t Get Started » ; Éric Legnini y inclut également « Don’t Let Me Be Lonely Tonight » du chanteur James Taylor ; il revient aussi sur son propre passé de compositeur en abordant trois thèmes issus de ses derniers disques, tels « Trastevere », « Amarone » ou « Nightfall » - qu’il revisitait déjà sur The Vox, sous le titre « Near The House On The Hill ». Cent fois sur le métier...

De par leur présence à la fois discrète et intense, Thomas Bramerie et Franck Agulhon rappellent la subtilité de l’équilibre en trio. La triple entente - chaque instrument jouant un rôle très déterminé pour parvenir à la finesse des nuances - ici mise au jour nous renvoie tout droit au travail des maîtres, Bill Evans ou Keith Jarrett. Pour pesantes qu’elles puissent sembler, ces ombres tutélaires qui ont tant conté ces histoires de ballades sont avant tout une puissante incitation à élever le chant d’une musique une fois de plus réinventée.

Au-delà de l’aspect purement musical, on peut aussi considérer Ballads comme une proposition existentielle ; comme s’il s’agissait aussi de nous inciter à nous extraire de l’agitation quotidienne à la frénésie vide de sens. Apprendre à s’arrêter, à contempler et écouter le silence pour mieux se connaître. Cette dimension métaphysique nous interroge au plus près de notre intimité ; la réponse fournie par Éric Legnini, aérienne et limpide, est convaincante.

par Denis Desassis // Publié le 23 avril 2012

[1Miss Soul en 2005, Big Boogaloo en 2007, Trippin’ en 2009.

[2La quasi-totalité de ces quinze titres est comprise entre deux et quatre minutes.