Entretien

Frank Ténot

Interview de Frank Ténot réalisée en 1998 pour le magazine So What.

Certains épisodes de la longue carrière de Frank Ténot sont connus de tous : Jazz Magazine dès 1954, « Pour ceux qui aiment le jazz » sur Europe 1 à partir de 1955, « Salut les Copains » à partir de 1959 sur Europe 1, sous forme de magazine en 1962, vice-président des publications Filipacchi depuis 62, président du groupe de presse Hachette depuis 1981, président délégué d’Europe 1 de 1986 à 1994... Ses débuts au Hot Club ou à Jazz Hot sont moins connus, mais l’ont placé au centre d’une page importante de l’histoire du jazz en France.

- Vous avez découvert le jazz par la radio à Mulhouse en écoutant l’orchestre de Ray Ventura. Mais c’est à Bordeaux, semble t-il, que vous avez fait la découverte du Hot Club au début des années 40...

J’ai vu pour la première fois une affiche du Hot Club de Bordeaux à la Grosse Contrebasse, un magasin de musique rue Sainte-Catherine où j’achetais des disques. Je suis allé immédiatement à l’adresse indiquée et j’ai dit à Jacques Rughol, vendeur dans l’établissement de monuments funéraires de son père, que je voulais adhérer au Hot Club. Il m’a répondu : « C’est très bien mais nous ne sommes pas très nombreux et nous n’avons pas encore de local ! ». On a commencé à faire des réunions dans les arrière-salles de cafés avant de trouver un local.

A l’époque ces salles avaient un double intérêt : il y avait les puristes de jazz, dont je faisais partie avec Pierre Merlin, excités par les collections de disques des anciens, et puis les zazous, excités par la musique et le swing. C’étaient des foyers où l’on pouvait organiser des surprises-parties pour danser, puisque la danse était interdite dans les établissements publics. C’était quand même exceptionnel d’avoir des musiciens en chair et en os et pas seulement des disques !

- Les Zazous adhéraient au Hot Club ?

On les obligeait, pour pouvoir fréquenter le club, à prendre la carte. Le Hot Club de Bordeaux devait comprendre une quarantaine de personnes, au grand maximum.

- Quand avez-vous commencé à écrire pour la presse ?

A la libération, j’ai commencé à écrire dans Panurge, au demeurant le meilleur homme du monde, hebdomadaire d’informations générales et politiques bordelais. Jean-Pierre Morphé, un des rédacteurs m’avait demandé de rédiger les chroniques de jazz. Dès que la presse parisienne est arrivée à Bordeaux Panurge s’est effondré. Jean-Pierre Morphé a longtemps animé des émissions à la radio nationale. Il m’a aussi donné l’occasion de faire mes premières émissions de jazz à Bordeaux Lafayette. Cette radio n’a fonctionné, comme Panurge, tant que Bordeaux était isolé de Paris. (Frank Ténot nous montre l’attestation de son passage à Bordeaux Lafayette : « Attestation, Monsieur Frank Ténot a assuré à Bordeaux Lafayette la rubrique de »Jazz Hot« du 1er octobre 1944 au 29 octobre 1945. Ce jeune collaborateur, plein de dynamisme et de foi, a toujours rempli sa tâche avec zèle et conscience et nous n’avons qu’à nous louer de son travail et de sa ponctualité ainsi que de sa correction parfaite ») J’avais 19 ans, j’ai le droit de me reposer maintenant !

- Quelle différence existait-il entre le Hot Club de Bordeaux et le siège du Hot Club de France à Paris ?

A Bordeaux, le Hot Club était essentiellement constitué d’enfants de la bourgeoisie. Ce n’était pas les Capucins, du quartier populaire de Bordeaux, mais plutôt les Chartrons, c’est à dire l’aristocratie du vin. Il n’y avait pratiquement que des musiciens amateurs, comme Pierre Merlin, Georges Bellec (qui deviendra l’un des Frères Jacques), ou Pierre Cazenave. Tandis qu’à Paris, la rue Chaptal était un centre de rendez-vous pour les musiciens : Hubert Rostaing, Alix Combelle, Aimé Barelli... Tous les musiciens venaient au Hot Club pour entendre les derniers disques que Charles Delaunay recevait. C’était presque une bourse du travail. Les musiciens s’engageaient les uns les autres pour des affaires. Au Tabac Pigalle, à côté de la rue Chaptal, c’était la même chose. Un tel disait : « Tu ne pourrais pas venir avec moi, je monte un orchestre pour aller jouer à la fête des potirons... ». Le Hot Club conservait les tuyaux de son côté.

Frank Tenot © Eric Garault

- Quand avez-vous rencontré pour la première fois Charles Delaunay ?

En 1941, à Bordeaux, Delaunay était venu donner une conférence au théâtre Trianon. Après son discours, il a passé des disques avec un phonographe de l’époque. Jacques Fauché, du Hot Club de Bordeaux, tournait la manivelle et a fait tomber les aiguilles du phonographe. A quatre pattes, il les a ramassées sur la scène !

Je me souviens de Delaunay au siège du Hot Club, rue Chaptal. Entouré de musiciens et assis à son bureau, il tenait devant lui un papier, écoutait un disque, parlait au téléphone et dessinait en même temps la maquette de Jazz Hot !

- Ayant fait partie de l’équipe rédactionnelle du Jazz Hot d’après-guerre, pouvez-vous nous raconter l’arrivée du be bop en France et l’exclusion du Hot Club de Paris du Hot Club de France ?

La France sortait de l’Occupation et il y avait eu aux États-Unis de 1942 à 44 une grève du disque. De plus, il existait un énorme décalage, à l’époque, entre la sortie d’un disque aux États-Unis et sa sortie en France, environ un an ou deux. Donc, aux États-Unis, le be bop existait dans les clubs mais pas en disque. En 1945 Dizzy Gillespie et Charlie Parker étaient les vedettes de petites compagnies comme Dial ou Savoy qui n’étaient pas représentées en France. Les premiers disques be bop, notamment les Guild, Charles Delaunay les a rapportés de son voyage aux États-Unis en 1946.

La même année, André Hodeir écrivait le premier article sur le be bop dans Jazz Hot, un texte assez génial et prémonitoire : « Vers un renouveau de la musique de jazz ? » à propos des enregistrements de Dizzy Gillespie. André Hodeir y explique qu’il pensait l’évolution du jazz terminée, mais que deux musiciens, Charlie Parker et Dizzy Gillespie, relançaient cette musique et contribuaient à l’ouvrir...

C’est alors que Hugues Panassié, furibard, « incompréhensiblement » borné, peut-être simplement jaloux, a déclenché la guerre. Pour virer Delaunay du Hot Club de France, dont il était le secrétaire général, un an avant l’assemblée d’octobre 47, Panassié avait trouvé une astuce dans la pire tradition du stalinisme, disons le tout net : il avait regroupé tous les Hot Clubs dans des délégations régionales dirigées par seulement six personnes.

Panassié n’avait pas mis à l’ordre du jour l’éviction du secrétaire général, acte totalement antidémocratique. La veille, j’avais été convoqué vers 17h par Panassié à l’hôtel Ronceray où il vivait dans une suite, entouré de sa cour. Il a commencé par me flatter parce que j’étais à l’écart de ses délégations régionales. J’avais le mandat du Hot Club de Bordeaux en dehors de son délégué régional. Il m’a expliqué qu’il allait exclure Charles Delaunay, puis, soudain menaçant, m’a expliqué : « Vous savez, si vous ne vous associez pas à notre vote, vous êtes fichu dans le monde du jazz, vous ne serez plus rien au Hot Club. » Le lendemain matin, ou peut-être le soir même, je vois Charles et lui raconte l’histoire. Charles Delaunay, avec son inconscience habituelle, me dit : « Mais non, ne vous inquiétez pas cher Frank, vous pensez bien que Panassié n’osera jamais ! »

Pour vous dire à quel point le procès était stalinien : le jour de l’assemblée, les Hot Clubs votaient par ordre alphabétique. Je me souviens qu’avant Bordeaux, il y avait eu celui d’Angers, représenté par un dénommé Siraudeau qui a voté contre l’exclusion de Delaunay. Panassié a dit : « Sortez, vous n’avez plus le droit d’assister à l’assemblée ! ». Mon tour est venu, j’ai dit aussi que j’étais contre cette exclusion. La réponse de Panassié fut la même : « Sortez ! ». Cette histoire a revitalisé le Hot Club de Paris. Delaunay a eu peur et s’est mis à écouter sérieusement Boris Vian, Léon Cabat et moi-même. C’était merveilleux sur le plan médiatique ! Brusquement, on a amusé la grande presse. Quand on faisait un concert avec Gillespie, on était à la Une de France Soir et de Paris-Presse avec des titres comme : « La guerre du jazz », « Les figues moisies contre les raisins aigres », « Dizzy Gillespie contre Louis Armstrong ».

- Un tel affrontement ne peut plus se produire aujourd’hui, j’imagine... D’autre part on ne fait plus la différence entre musiciens français et américains ?

Aujourd’hui, les musiciens de jazz français, techniquement et professionnellement, ont atteint un niveau sans précédent. Jacky Terrasson, quand il va à New York, joue dans une boîte avec des musiciens américains, blancs ou noirs, et il a le niveau. Ce qui a été très dur pour les musiciens français entre 1940 et 45, c’est de ne plus être en compétition avec les Américains. Durant les années 30, il y avait Benny Carter, Bill Coleman, Freddy Johnson... La coupure a été dramatique. Pendant l’Occupation, Alix Combelle était le roi du saxophone ténor. Il l’avait prouvé dans le disque Swing n°1 avec André Ekyan, Coleman Hawkins et Benny Carter. En 1946, Don Byas est arrivé en France ; un des dix grands ténors des États-Unis. Il soufflait avec un tel épanouissement que sa sonorité remplissait la salle, c’était extraordinaire. A côté de Don Byas, Combelle avait l’air d’un nain. Sous l’Occupation, les sections rythmiques avaient tendance à devenir un peu musette, elles sautillaient, alors qu’en même temps, aux États-Unis, vous aviez la révolution bop. Arrivé à Paris en 48, Kenny Clarke a bousculé cette manière ringarde de jouer. Brusquement, tout à changé.

suite de l’interview les années Jazz Magazine

par Anne Legrand, Véronique Pernin // Publié le 31 janvier 2004
P.-S. :

A lire :

TENOT, Frank, Je voulais en savoir davantage, Paris, Albin Michel, 1997, 185 p., 85 francs