Scènes

Jacky Mouvillat : l’art du jazz au sommet

Compte-rendu du concert de Jacky Mouvillat quartet, Montgenèvre (05), Festival Jazz aux Frontières, 31 juillet 2015


Photo : Anaka

C’est l’ambition estivale de la commune de Montgenèvre que de nous faire profiter de son patrimoine paysager et frontalier à l’occasion du festival Jazz aux Frontières. Nous sommes ici à 1900 mètres d’altitude, dans la banlieue de Briançon en quelque sorte, à la frontière italienne. Parmi les affiches proposées, justement, l’une est des plus ambitieuses en termes d’ancrage territorial et de propension à l’universel : le Jacky Mouvillat Quartet se produit au col des Mongrands, à 2700 mètres d’altitude.

Rendez-vous à 9 heures du matin pour emprunter la remontée mécanique. La matinée s’annonce radieuse. Dans la fraîcheur de l’été alpin, l’arrivée sur le lieu du concert déconcerte.

Les sommets de la barre des Ecrins, à l’Ouest, font écho à la vallée de la Clarée, au Nord, tandis que les vestiges d’installations militaires témoignent du ridicule des conflits frontaliers. Point de soldatesque désormais, mais un public d’allumés du jazz et randonneurs, botanistes, géologues, naturalistes de tout poil et de toutes nationalités. Une sono dépouillée. Et c’est parti pour presque… deux heures ?.. Non, un instant d’éternité.

Tiens, ce drôle de zigue avec son chapeau de feutre, c’est Eric Truffaz, lié à Jacky Mouvillat par une « vieille complicité » ! Le trompettiste, qu’on ne présente plus, sait mettre son talent au service d’un collectif au propos ô combien poétique. Son jeu en section pendant trois morceaux, avec le souffleur de soprano Jean-Marc Ozanne, pimente les thèmes du groupe, et ses chorus appellent le public à la méditation. Dommage, il ne reste que pour le début du concert. Heureusement les autres musiciens ont plus d’un tour dans leur sac.

Jacky Mouvillat avec Erik Truffaz. Photo : Anaka

Jacky Mouvillat, grand pédagogue, présente son instrument, le Stick Chapman, qui se joue, dit-il, « comme un piano », alors que sa disposition l’apparenterait plutôt, de prime abord, à un sitar. Lignes de basse, accords et improvisations se combinent à merveille sur ce curieux engin, a fortiori lorsqu’il est utilisé par un tel virtuose. Comme tel, d’ailleurs, il annonce une reprise de la reine italienne de l’instrument, Virginia Splendore, avec, en guise d’acmé, un relevé de solo du stickiste / bassiste de Peter Gabriel et de King Crimson seconde période, Toni Levin.

Interpellé par le paysage alpin, Mouvillat fait remarquer que, de telle roche rouge sur les versants de la Clarée, on dit que « c’est le sang des éléphants d’Hannibal » ! On conçoit dès lors la force universaliste et subversive du discours combiné à la musique : par ici sont passés ceux qui faillirent détruire Rome ! Belle manière d’introduire une composition intitulée « La Mauresque », qui offre l’occasion au batteur-percussionniste Gilles Landrieux d’oser un solo buccal aux couleurs orientales. Assis en tailleur sur un tapis, nanti d’un set comprenant des tablas et un pad électronique, il crée des ambiances oniriques en accord avec l’immensité de l’environnement qui n’en paraît que plus irréel.

Le joueur de soprano s’en donne à cœur joie sur des compositions qui fleurent bon le blues, riches en « calls and responses », soit avec le leader, soit avec le batteur. Et l’on voyage de tropiques atlantiques (reprise de « Ponta do Sol », hymne au Cap Vert, magnifié par le chant de la vocaliste plasticienne Anaka) en tropiques asiatiques (avec la composition « Rêve Bleu », souvenir d’une guest house en Inde où fut tournée une scène de L’Odyssée de Pi… tiens, une histoire de migrant !). L’art du conte finit par être transcendé dans le dernier thème, « Bout de route », en partie grâce au dépouillement du jeu de Mouvillat (une ligne de basse toute simple) et au dialogue batteur/soprano, qui tend vers l’infini. Une belle leçon d’universalisme, tout simplement.