Tribune

Mario Stantchev, In Memoriam


Mario Stantchev © Hélène Collon

Stoyan Atanassov, critique de jazz établi à Sofia, nous a fait parvenir un émouvant texte en hommage à son ami pianiste, décédé le 14 juillet 2023.

Le 14 juillet 2023, après quelques mois de souffrances dues à une grave maladie (cancer du foie), le pianiste Mario Stantchev nous a quittés. Sa disparition est une perte pour le jazz bulgare, français et mondial. Je connaissais l’œuvre de Stantchev, je connaissais aussi l’homme. J’ai du mal à croire qu’il n’est plus de ce monde. Dans ma tête bourdonne le mot de Lamartine : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » Nous attendions chaque prestation, chaque nouvel album de Mario. Pour ceux qui aiment l’homme et le musicien, et qui restent encore en vie, une chose est possible : parler de la musique de Mario Stancthev afin qu’elle fasse partie de notre vie intérieure, mais partagée.

Né à Sofia le 16 mars 1948, il fait ses classes au Lycée musical et au Conservatoire de Sofia. Il découvre le jazz à l’âge de 16 ans. Sans doute, son goût pour cette musique est-il la conséquence de sa pensée non-conformiste. À cette époque, le régime totalitaire en Bulgarie considérait le jazz comme l’art des « décadents américains ». Pendant les années 1970, il s’impose comme un pianiste de talent, ayant succédé au grand Milcho Leviev au sein du Simeon Shterev Quartet, pour lequel il joue et compose. Les invitations à l’étranger ne vont pas tarder, mais le régime de l’époque n’autorise pas Stantchev à voyager. Alors qu’il travaillait en Finlande, un de ses « collègues » a confectionné une délation faisant mention de spéculations monétaires de sa part. Quelle absurdité ! Je ne connais pas un être moins avide que Mario. Il doit fuir la Bulgarie en 1980 ; il s’installe et travaille en France. Au Conservatoire de Lyon, il crée un « Département de jazz et de musique contemporaine » où il va enseigner jusqu’à la retraite. Il y forme nombre de musiciens. À son actif, une vingtaine d’albums. On peut se faire également une idée de ses prestations à partir des très nombreux enregistrements qui, pour l’instant, ne sont pas édités. Son style musical marie un lyrisme authentique et une émotivité festive, des improvisations brillantes avec des formes rigoureusement structurées. Il a toujours suivi une ligne musicale claire, combinant des motifs empruntés au folklore bulgare avec de grands procédés et motifs du jazz moderne.

Mario Stantchev, Jazz à Vienne, 2005 © Michel Audoux

L’album Simeon Shterev Quartet, paru en Bulgarie à la fin des années 1970, propose un jazz moderne avec des compositions de Chick Corea, Stanley Clarke, Mario Stantchev et Simeon Shterev. Après son arrivée en France, Un certain parfum (1984) est une allusion à ses origines bulgares [1]. Il y fait preuve de son intelligence musicale et de sa capacité à improviser sur les œuvres de quelques grands du jazz moderne (Thelonious Monk, Miles Davis, Dave Brubeck). Martial Solal loua son habileté instrumentale. Sur Sozopol (1990), il donne la mesure de sa diversité musicale, dédiant le disque et la composition éponyme à la maison hospitalière de Toni Machev, un ami qui vivait à Saint-Mandrier, près de Toulon [2]. Avec les musiciens de son sextet [strong], il produit les albums Priyatelstvo (« Amitié », 2001) et Kukeri (2006).

Après la chute du régime totalitaire en Bulgarie, il joue régulièrement sur les scènes du pays. On garde un souvenir émouvant de ses participations aux festivals de jazz à Bansko, ainsi que de son trio avec les Bulgares Hristo Yotzov (batterie) et Dimitar Karamfilov (contrebasse). Avec eux, outre les concerts, il publie les albums Autumn Leaves in Sofia (2013) et Monk And More (2020). Illuminé par l’esprit du génial Thelonious dont il admire l’œuvre depuis longtemps, avec la complicité créatrice de ses sidemen, il interprète de manière originale les œuvres de Monk tout en y ajoutant trois pièces personnelles, manière de revendiquer son individualité.

L’album solo Música Sin Fin (2010) révèle le visage d’un doux rêveur, très porté sur une intériorité d’âme, accordant une importance certaine aux sources folkloriques de sa musique. Cette quête des origines s’exprime en 2019 dans un album avec le guitariste Vesseline Koïtchev et la chorale de chants folkloriques dirigée par Kostadine Bouradjiev.

L’expérimentation avec le saxophoniste français Lionel Martin, avec qui il présente l’œuvre du compositeur américain Louis Moreau Gottschalk (1829-1859), précurseur du jazz, montre bien que cette musique peut se nourrir de tout matériau (Jazz Before Jazz, 2014). Ses prestations au sein de petites formations sont très nombreuses, tel le très beau Duo (2007), réalisé avec le guitariste Michel Perez. Ses concerts donnés à Sofia à l’invitation du pianiste classique Ludmil Angelov, initiateur de la série « Piano Extravaganza », constituent une démonstration brillante du mariage heureux du jazz moderne avec la musique européenne. Il a d’ailleurs composé plusieurs pièces de musique classique, récemment jouées en concert par le jeune pianiste François Mardirossian, qui rappellent la beauté de la musique baroque. En 2014, l’Opéra de Lyon l’a invité à se produire sur scène : il y a donné un concert mémorable avec Laurent Blumenthal (saxophone) et Stoyan Stundji Yankoulov (batterie). Le succès de ce concert est tel que l’invitation est réitérée.

Mario Stantchev, Jazz à Vienne, 2005 © Michel Audoux

J’ai eu la chance de connaître Mario Stantchev en tant qu’ami. Délicat, intelligent, généreux, non rancunier, cordial, grand amateur des arts, il était pour moi l’interlocuteur idéal. Avec lui on pouvait parler de tout – de politique, de littérature, de musique, d’art, de femmes, d’enfants. Son absence m’est douloureuse. (…) Son sens inné de la tolérance le rendait étranger à la moindre tentative de vous changer ou de vous influencer si peu que ce soit, même s’il aurait eu toutes les raisons de le faire. Exigeant envers lui-même, il parlait peu de lui, à moins que l’interlocuteur ne le lui ait spécialement demandé. Il passait alors sous silence ses mérites, mais répondait d’une manière ouverte et sincère. À son contact, on devenait plus musicien, plus humain.

Si l’on me demandait de justifier ces éloges, je parlerais volontiers de sa relation permanente avec sa sœur Danièle et sa mère Micheline, deux femmes extraordinaires possédant des qualités humaines rares (…). Je joindrais aussi, et ce ne serait que justice, Elsa Faverial au groupe des femmes dévouées : une amie de Mario qui a veillé sur lui jusqu’au dernier instant. Je suppose que ces femmes-là ont beaucoup contribué à ce qu’il garde vif son sens de l’humanité. Ce sens passait dans sa musique. Désormais il nous faudra vivre avec elle seulement, et avec les souvenirs de cet être exceptionnel [3].

par Laurent Dussutour // Publié le 1er octobre 2023
P.-S. :

Stoyan Atanassov est professeur de littérature française à l’Université de Sofia Saint Clément d’Ohrid (Bulgarie).
Pendant 10 ans, il a animé une émission hebdomadaire de jazz, sur l’antenne de RFI-Sofia. Depuis 5 ans, il publie, dans la revue médicale Inspiro, au rythme trimestriel, des textes pour une histoire du jazz. Il a par ailleurs donné des conférences sur le jazz à différentes occasions.

[1Avec Daniel Humair (dm) et Mike Richmond (b).

[2Avec Daniel Humair (dm), Laurent Blumenthal (ts), Jean-Louis Almosnino (g), Sylvia Stantchev (cello).

[strongMichel Barrot (trompette), Roger Nikitoff (saxophones), Francesco Castellani (trombone), Didier Del Aguila (contrebasse) Jean-Luc Di Fraya(batterie).

[3Pour ceux que la vie de Mario Stantchev intéresse, je recommande vivement le texte, disponible en ligne, « Mario Stantchev, Biographie ». Ce récit n’est pas signé mais je suppose qu’il est dû à sa sœur Danièle Stantcheva, auteur de plusieurs textes figurant sur les pochettes des albums ainsi que de plusieurs titres des disques.