Scènes

Jacqueline s’évade du Cent Quatre

Écrits d’Art Brut au Festival « Les Singuliers » :
[ʒaklin] avec Olivier Martin-Salvan (acteur, concepteur) et Philippe Foch (comp, perc)


Jacqueline

Le Cent Quatre est « un lieu infini d’art, de culture et d’innovation ». C’est ainsi que se présente cet énorme complexe culturel du nord de Paris. En cette période de paralysie des transports, il faut compter une heure trente de marche depuis le centre de Paris, une heure avec des bus pris d’assaut. Et la salle, grande pourtant, affichait complet ! Le programme ? « Jacqueline », premier spectacle de la 4ème édition du festival « Les Singuliers ».

Jacqueline - Scène d’ouverture
@ Guy Sitruk

Cette édition célèbre les portraits/auto-portraits, figures artistiques davantage reconnues pour les œuvres picturales que pour les spectacles vivants. Dans ce festival, des formes de théâtre, de danse, de musique, des arts visuels et du numérique s’entremêlent.
Les textes de Jacqueline sont issus d’un livre de Michel Thévoz, Écrits Bruts, lui-même recueil de « textes de marginaux, dépourvus d’éducation, et en dehors de toute norme artistique ... Une grande nécessité émane de ces textes, un besoin vital de s’exprimer à l’écrit malgré la souffrance et l’enfermement physique et psychique de leurs auteurs. »

Un seul comédien sur scène, Olivier Martin-Salvan, à qui l’on doit la conception artistique, vêtu d’un incroyable amoncellement de vêtements, de lambeaux de tissus, dont il se dépouille ou se recouvre tout le spectacle durant, dans une orgie de couleurs.
Un seul musicien sur scène, Philippe Foch, aussi auteur de la musique, entouré de tout un attirail de percussions, qui reste enfermé dans une cage métallique durant presque tout le spectacle.
Elles ne sont pas si fréquentes, les pièces de théâtre qui mettent en scène des textes complexes où le dictionnaire ne reconnaît pas toujours ses petits. On pense évidemment à ceux de Valère Novarina. Servis par des acteurs totalement impliqués et talentueux, ils nous fascinent malgré l’étrangeté de la langue, et peut-être à cause de cela.

La musique n’accompagne pas le texte ; c’est un autre discours, parallèle ou divergent.

Ici, la langue n’est qu’un support malhabile à un trop-plein affectif qui ne sait sortir de la gangue du corps et du cerveau, qui ne sait s’évader de l’enfermement.
Ici la langue est un support défectueux à des obsessions qui trébuchent sur les mots, les consonnes, qui s’embourbent dans des allitérations sans fin.
Ici, le talent d’Olivier-Martin Salvan est tel qu’il nous fait comprendre l’indicible, partager l’incommunicable. Son corps même est l’un des outils de ce discours, ainsi que sa furie sur scène, ses auto-punitions, ces grands coups sur les projecteurs pour que la lumière nous parle aussi, de même que ce pyjama en tricot trop petit étiré sur son gros corps, que ces tissus bariolés dont il s’affuble et qui le suivent au sol comme la traîne d’une improbable princesse.

Philippe Foch
@ Guy Sitruk

Pour ajouter à cette fascination, un discours tout aussi brut, mais sans mots, sans souffle même, de celui qui est physiquement enfermé, dans une cage métallique : Philippe Foch, entouré par ses percussions, comme confiné encore davantage.
La musique n’accompagne pas le texte ; c’est un autre discours, parallèle ou divergent. Il force tout autant l’écoute, magnétise le regard sur la cage, sur son prisonnier. À l’intérieur, Philippe Foch fait bruisser des balais de brindilles avec une précision millimétrée sous la focale de la seule lumière sur scène, dans une sorte de fantasmagorie. Il fait tout résonner par des frappes sur des gongs, des peaux, des tubes, par des caresses ou des chocs nerveux sur une tabla, par des lamelles métalliques qu’il fait vibrer, par son archet qui frotte ou frappe tout ce qu’il trouve, y compris sa propre cage, par des feuilles de métal qu’il agite comme pour un appel au secours. C’est une forme de polyphonie superbement orchestrée à laquelle il nous convie, traversée de cette même souffrance à dire, à exprimer, avec ces sonorités tout aussi primaires, essentielles, ces « cris percussifs ».

Olivier Martin-Salvan et Philippe Foch ; clap de fin
@ Guy Sitruk

Et comme si cela allait de soi, les mots, les tissus, les lumières, les couleurs, les sons, les corps, la cage, tout vient se mêler dans un opéra dérisoire où la virulence, la violence, l’outrance et l’impuissance viennent irradier la scène. Olivier Martin-Salvan, dans sa rage, ne se contente pas d’éructer, il fait le siège de la cage, comme un fauve ne tenant plus en place. Il en fait glisser les barreaux en ajoutant des crissements stridents à la symphonie en cours. Il souffle, il vocifère, il crie dans ces tubulures. Le prisonnier confiné multiplie avec frénésie les frappes sur un métallophone. Les traitements électroniques font le reste avec les amplifications, les résonances, les échos. Un moment d’une intensité orgiaque.
Quand vient la fin, la cage a avalé son prisonnier. Restent une chanson puisque les mots ne peuvent plus rien, et le dénuement lorsque la fatigue et la lassitude viennent tout submerger. Demeurer assis, les bras sur les genoux, dire quelques mots encore, tant que c’est possible, puis c’est le noir, le silence.

Un spectacle impressionnant, tout d’invention. Un art de la scène qui enthousiasme. Quand le théâtre excite et ravit notre chair, nos nerfs, nos neurones, nos tympans, nos pupilles, notre peau.

par Guy Sitruk // Publié le 23 février 2020
P.-S. :

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