Entretien

Jaimie Branch

L’envol d’une trompettiste virevoltante

Jaimie Branch, Chicago Jazz Festival 2018 © Michael Jackson

Jaimie Branch, trompettiste et compositrice américaine trentenaire, a fait sensation lors de sa tournée européenne en 2018 avec son groupe Fly Or Die. La trompettiste est affilié à la scène musicale de Chicago, mais vit à New York. Son look décalé et ses propositions artistiques aventureuses et énergiques ne laissent personne indifférent.

Jaimie « Breezy » Branch © Cécile Mirande-Broucas

Nous avons échangé quelques mots, alors qu’elle enregistrait son prochain album, en attendant de l’écouter sur scène en Europe et en France. Elle vient d’être sélectionnée dans la deuxième version du programme franco-américain The Bridge dans un groupe composé du saxophoniste Isaiah Collier, de la harpiste Rafaelle Rinaudo, du guitariste Gilles Coronado et du batteur Tim Daisy.

Les grandes histoires sont souvent faites de petites anecdotes successives, celle de Jaimie Branch commence dans un restaurant italien...

- Peut-on vraiment dire que vous avez choisi la trompette à cause d’un verre de vin rouge ?

Oui, en fin de compte, c’est vrai. J’avais deux feuilles de papier différentes. La première était le formulaire à remplir pour le saxophone et l’autre le formulaire à remplir pour la trompette. Je n’avais pas fait mon choix entre ces deux instruments. Parce qu’à l’école, ils vous donnaient un instrument à pratiquer, alors j’ai dû en choisir un. Nous étions au restaurant italien avec ma famille et en posant les deux formulaires sur la table, j’ai renversé tout le verre de vin rouge de mon père sur la table et sur la feuille pour le saxophone. Alors, on a rempli la demande pour la trompette !
Mes deux frères jouaient de la trompette, mon père aussi et même ma sœur. Il y avait donc déjà beaucoup de trompettes dans ma famille, mais je ne m’en rendais pas vraiment compte, car ils ne jouaient pas souvent.

- Rétrospectivement, que pensez-vous de votre rencontre avec Axel Dörner ?

Axel a eu une influence considérable. Nous ne nous connaissons pas beaucoup personnellement, mais il était mon professeur et les leçons que j’ai prises avec lui en 2004 ont changé le cours de ma vie pour toujours. Il s’est passé que je prenais une leçon avec lui chez Fred Lonberg-Holm et Fred m’a entendu jouer et il savait que ce n’était pas Axel mais ne me connaissait pas, alors il est venu se présenter et m’a demandé de jouer avec son groupe, quelques semaines plus tard au Phrenology Festival au Hungry Brain de Chicago. Et c’est la première fois que j’ai vraiment joué avec d’autres gars à Chicago.

- Avant ça, avec qui jouiez-vous ?

J’avais un trio de Boston qui jouait, dès 2002. C’était mon premier groupe de free-jazz à Chicago et puis, encore avant ça, je jouais du punk-rock...depuis mes 14 ans.

- Oh, punk-rock à la trompette ?

Ils appellent ça du ska-punk, third-wave ska....

Jaimie Branch

- Vous souvenez-vous de la première fois où vous êtes monté sur scène ?

Wow... Oui, je jouais du piano quand j’avais trois ans et nous avions ces récitals et c’est la première chose dont je me souvienne. Je me souviens d’avoir joué... Je me sens à l’aise sur scène. Mes genoux tremblaient au tout début, quand j’étais au collège, en jouant un solo devant l’orchestre de jazz. Mais finalement, j’ai commencé à apprécier ce sentiment d’inconfort - c’est l’adrénaline de la performance. Aujourd’hui, je suis plus à l’aise sur scène que nulle part ailleurs.

- Qu’est-ce que la pratique en solo signifie pour vous ?

La pratique en solo, c’est un tout, de la pratique chez soi à la performance - c’est une relation personnelle entre le musicien et son ou ses instruments. Je suis toujours prête à aller voir les prestations solo des autres musiciens pour savoir ce qu’ils font, à quoi ils pensent, où ils vont avec la musique et comment ils s’en sortent.

- En concert, vous chantez sur certaines mélodies, quelques phrases. Le chant est-il un élément que vous voulez intégrer dans votre musique ?

Parfois les mots sont nécessaires, parfois ils ne le sont pas - je ne vois pas vraiment la différence entre la voix et le son de trompette. Je chante tout le temps dans ma tête, c’est juste que d’habitude j’ai une trompette dans la figure.

En 2016, Jaimie Branch était programmatrice de sessions musicales hebdomadaires au Manhattan Inn à Brooklyn et elle décide de partager un concert avec le saxophoniste Nick Mazzarella de Chicago Elle monte alors un quatuor avec Tomeka Reid, Chad Taylor et Jason Ajemian et ils improvisent un set. Scott McNiece et David Allen, qui dirigent International Anthem, étaient présents. C’est à partir de ce moment qu’ils décident de faire un disque avec elle. Ce disque, Fly or Die, très bien produit, est « une sorte d’ode à l’autodestruction et à la rédemption (dans le sens littéral non chrétien) et se lit comme une suite » dit Branch. Elle a composé des thèmes ancrés dans le groove et l’album est fait de prises de studio et de matériel live. Pour certains titres, elle a également engagé des musiciens supplémentaires : les cornetistes Berman et Ben Lamar Gay, pour un beau passage en trio de cuivres et le guitariste de Chicago Matthew Schneider.
L’enchaînement des titres se fait parfois en tuilage ou avec des interludes et les effets permettent de jouer sur les contrastes.
Fly or Die démontre la maîtrise de Branch en matière de technique (colonne d’air, agilité rythmique, richesse spectrale, variété de timbres). C’est aussi une belle illustration de cette musique à chemin entre la composition et l’improvisation, le groove terre-à-terre et dansant et les fuites les plus volatiles.

le son de Roscoe Mitchell, quand on vit à Chicago, est ce qu’on entend en premier lieu

- Vous avez quitté Chicago après une dizaine d’années comme musicien de renom mais c’est à New York que vous allez sortir votre disque en 2015. Pourquoi ?

Parce que personne ne m’avait demandé de faire un disque à l’époque ! J’ai essayé de le faire moi-même, mais je n’avais plus d’argent, alors.... Scott a vraiment été la première personne à me proposer de faire un disque.

- Maintenant que vous tournez en Europe, pouvez-vous enfin utiliser les mots « free-jazz » et « carrière » dans la même phrase ?

Il ne s’agit pas d’avoir une carrière musicale réussie, il s’agit de vivre et de respirer la musique. Cela dit, il est prévu de tourner plus souvent en Europe.

Sans être directement affiliée à l’AACM, Jaimie Branch est proche de cette esthétique musicale. Elle revendique une influence de la flûtiste Nicole Mitchell,, se plaît à citer Roscoe Mitchell, Matana Roberts, Chad Taylor et Josh Abrams et a enregistré Fly or Die avec Tomeka Reid. A ce titre, elle fait partie de la scène chicagoan. Dans sa jeunesse, elle se glissait au Velvet Lounge, le club de Fred Anderson, qui la laisser rentrer à condition qu’elle ne boive pas d’alcool. Et elle pouvait écouter les concerts.

Tomeka Reid, Hélène Breschand

- Pourquoi avez-vous choisi un violoncelle dans votre groupe, et pourquoi Tomeka Reid ?

Ce disque a été fait à New York avec des gens de Chicago. Tomeka était en tournée en ville, Jason et Chad vivaient toujours à New York, alors j’ai réservé le concert et ils ont dit oui ! Tomeka est un musicien incroyable. C’était une question d’amitié, je voulais me sentir bien avec eux. Il y avait une bonne alchimie et ça avait beaucoup de sens. Tomeka a quitté le groupe il y a environ un an parce qu’elle est occupée. J’ai rencontré Lester St. Louis, un jeune prodige de 25 ans qui a remplacé Tomeka et maintenant c’est Lester ! Nous travaillons sur un disque avec le groupe, vous l’entendrez donc jouer bientôt.

le free jazz est ce que j’essaie de faire pour refléter l’époque dans laquelle je vis

- Connaissez-vous certaines des trompettistes européennes ?

Je connais Susana Santos Silva et aussi Lizz Allbee, Birgit Ulher...
Lizz Allbee est une « dur à cuire » [1], ouais ! Ce sont toutes des « dures à cuire ».... Il y a beaucoup de très bonnes trompettistes féminines maintenant.

- Un journaliste allemand, Stefan Hentz, dit de vous : « une centrale électrique avec une bonne dose d’attitude punk ». Est-ce que c’est un bon portrait ?

C’est moi, si vous dites que c’est moi, je suppose. Si vous êtes punk, vous êtes punk, c’est un mode de pensée profond et esthétique. On peut être punk pour tout et beaucoup de choses.

- Quelle est votre expérience en tant que musicienne, en tant que féministe ? Est-ce politique ?

Je ne sais pas ce que vous voulez dire par là. C’est une question très vague qui peut signifier beaucoup de choses. Voici comment je vois les choses : posez-moi une question et je vais vous donner une réponse féministe. Mes seules expériences sont celles d’une musicienne, donc je n’ai aucun point de comparaison sur le plan personnel.

- À la question du féminisme dans le jazz, vous préférez déplacer le débat sur la diversité en général. Êtes-vous plus humaniste que féministe ?

Il n’y a pas à choisir.

par Matthieu Jouan // Publié le 17 février 2019
P.-S. :

Jaimie Branch’s Fly or Die

En plus de l’album enregistré en studio (avec Tomeka Reid au violoncelle), on entend, dans ce concert enregistré au Bimhuis d’Amsterdam le 7 novembre 2018, toute l’énergie et l’inventivité de cette musique. Utilisant aussi bien le gowl que les sourdines, le chant comme le souffle, Jaimie Branch puise dans tous les répertoires des musiques libres. L’accompagnement fait de bois, de peaux et de cordes donne un son boisé à l’ensemble, très aérien, qui rend l’écoute délicate.

Live at Bimhuis 2018, avec :
Jaimie Branch, trompette
Lester St. Louis, violoncelle
Jason Ajemian, basse
Chad Taylor, batterie.

[1Badass