Scènes

Jazz à Vienne 2011 - 5 (3 juillet)

3 & 6 juillet 2011


La traditionnelle soirée gospel de Jazz à Vienne revêt cette année un caractère particulier : elle rassemble deux cents choristes locaux, suscitant la participation active du public à travers celle de ses chorales, touchées par la grâce musicale.

Qui a assisté à une messe gospel à Harlem, le célèbre quartier noir de New York, peut dire qu’il a touché du doigt l’essence même de cette musique. Elle constitue le creuset de l’âme noire, permettant aux fidèles de s’abandonner corps et âme à Dieu (O Lord have mercy !) et à la musique qui les habite, souvent jusqu’à la transe. Toujours très spectaculaire : ce n’est pas du cinéma pour touristes blancs à la recherche d’exotisme, mais une vraie culture dotée de puissantes racines religieuses.


JPEG - 42.9 ko
Rhoda Scott © P. Audoux

On n’en était pas là, loin s’en faut, lors de la traditionnelle soirée organisée le 3 juillet 2011. Mais ce soir-là, le gospel, qui demande une participation des fidèles, a pris nettement plus de sens. Car cette participation fut beaucoup plus développée qu’à l’ordinaire. Après avoir animé le matin une messe gospel au sein de la Primatiale Saint-Maurice, lieu historique qui a vu la condamnation de Jacques de Molay, Grand Maître des Templiers, l’organiste Rhoda Scott et celle qu’elle appelle sa « soul sister », la pianiste et chanteuse La Velle se sont retrouvées au Théâtre antique accompagnées de pas moins de… cent vingt chanteuses et chanteurs amateurs ondulant et claquant des mains, issus des « Chœurs de Vienne » et de l’Ecole de musique, auxquels se rajoutent quatre-vingts enfants des classes spécifiques d’apprentissage musical d’une Ecole viennoise à horaires aménagés. L’ensemble est dirigé par Frédérique Brun, qui a créé l’atelier « Swing System » de l’Ecole de musique - heureuse retombée de Jazz à Vienne. Ce concert à deux cents voix est le fruit d’un long travail mené depuis l’hiver dernier et auquel les deux chanteuses se sont prêtées avec enthousiasme. Un enthousiasme que l’on retrouve sur scène et qui se propage aux gradins, où ont pris place près de 6 000 personnes. Il est vrai que l’organiste aux pieds nus, native de New York, et sa « soul sister », venue, elle, de Chicago, ne sont pas en reste question swing. L’expression « soul music » trouve ici tout son sens. Rhoda Scott, fabuleuse machine à swing, possède un efficace talent d’improvisation qui ne peut qu’emporter l’assistance. Seul regret : elle n’a eu pas eu, ce soir là, suffisamment l’occasion de mettre cette belle facette musicale en évidence. La priorité était aux voix… Et on le sait, les voix du Seigneur sont impénétrables…


Une soirée à guichets fermés. Très attendu, l’auteur de « Radio », actuellement diffusé en boucle sur la FM a, contre toute attente, offert un spectacle en demi-teintes.

Il tourne en boucle. Difficile de ne pas l’avoir en tête. On entend actuellement sur toutes les radios la chanson justement intitulée…« Radio », hit actuel du chanteur californien Raphael Saadiq, tiré de son dernier disque, Stone Rollin. Un petit bijou plus rock que soul. Sa caractéristique : un son vintage, bien dans la démarche de ce chanteur de 45 ans à l’allure d’éternel adolescent (son premier disque s’intitulait justement Instant Vintage) qui, incroyablement pêchu, donne des fourmis dans les jambes. On attendait donc beaucoup de cette première viennoise de Raphael Saadiq, artiste multifacettes, aussi bon chanteur qu’excellent compositeur, mais aussi producteur de rhythm’n’blues pour Whitney Houston ou les Bee Gees, entre autres. Avec un tel pedigree, on allait voir ce qu’on allait voir.

Or, on a eu droit à un show certes émaillé de hits - dont bien sûr « Radio » et d’autres issus de son dernier album - mais surtout, ce qui est paradoxal pour un « soulman », à un spectacle un peu poussif, manquant de rythme et de souffle. L’artiste semble même jouer à l’économie, en sollicitant ses musiciens plus que nécessaire. Certes, Charles Ray Wiggins, alias Saadiq, sait arpenter la mythique musique noire américaine des années 1960 et 1970 et saute des rythmes saturés d’électricité façon Sly Stone à une soul lyrique à la Stevie Wonder, mais bizarrement, ce melting pot a du mal à se transformer en solide mayonnaise.

Le public, pourtant prêt à s’enflammer, n’est donc pas entré en transe comme prévu. Il se rattrapera en seconde partie avec Ben l’Oncle Soul. Les festivaliers étaient pourtant venus en nombre, affichant avec près de 8 000 spectateurs, la meilleure jauge du Théâtre antique depuis le début du Festival, le 28 juin. Peut-être ce natif d’Oakland est-il plus à son aise en studio que sur scène. Il faudra attendre son prochain passage pour dissiper le doute.