Scènes

Jazz sur son 31 (2002)

soirées festivalières en Haute-Garonne du 14 au 30 octobre.


Jazz sur son 31 est, comme son nom l’indique, un festival organisé par l’Association Départementale pour le Développement des Arts (ADDA) de la Haute-Garonne, une émanation du Conseil Général. De ce fait, les concerts ont lieu dans différentes cités du département (et pas forcément dans la « capitale » locale). Avantage : une grande diversité de lieux et de musiques, de public et d’ambiance ; inconvénient (pour qui veut tout voir et tout entendre) : il faut courir dans tous les sens. Mais les voyages forment la jeunesse, n’est-il pas ?

Jeudi 24 octobre 2002 à Blagnac

1/ Kurt Elling (voc), avec Laurence Hobgood (p), Rob Amster (b) & Frank Parker (d) ;
2/ Randy Weston (p), avec Alex Blake (b) & Neil Clarke (perc).


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Alex Blake (photo : Ph. Fréchet)

Quand je vois arriver cette espèce de clergyman, chemise noire boutonnée jusqu’au col, serré dans un costume sombre à la veste close, sourire de commande et mâchoire crispée du télévangéliste de service… je crains le pire. Mais c’est qu’au fil du show (car c’en est un), il finirait bien par parvenir à convaincre, le bougre ! Elling possède une voix agréable et un sens scénique certain (quoique forcé), un répertoire tout à fait intéressant : entre autres, des versions vocales du Resolution de Coltrane ou d’un thème de Zawinul, mis en paroles (comme Lambert, Hendricks & Ross ou Mimi Perrin savaient si bien le faire voici plus de 40 ans), une vieille chanson française magnifiquement interprétée, des aphorismes (de Rousseau, Voltaire, La Fontaine, Apollinaire…) servant de pré-texte à des improvisations aussi brèves que percutantes de ses trois accompagnateurs, excellents instrumentistes au demeurant. Tout est là, et pourtant une drôle d’impression demeure, comme un mauvais arrière-goût…

Derrière Randy Weston, le Bösendorfer paraît un jouet d’enfant. Ce gigantesque roi africain nous emmène sur sa noire pirogue, de Caravan en Mystery of Love, nous enlaçant, sans jamais nous lasser, dans ses lancinantes, tournoyantes flamboyantes et hypnotiques phrases répétitives.

Deux princes accompagnent ce doux géant débonnaire, parmi les palmiers : Alex Blake, contrebassiste chaleureux, lumineux, tour à tour tendre et violent, et Neil Clarke, campé au milieu de ses congas comme un épicier syrien parmi ses jarres d’huile. Pour conclure, un superbe blues, avec une séquence d’appels-et-répons piano/congas époustouflante.

Vendredi 25 octobre 2002 à Balma

Sheila Jordan (voc) & Cameron Brown (b).


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Sheila Jordan & Cameron Brown (Ph. Frechet)

Cette merveilleuse vieille petite fille, avec sa coupe au carré et sa fleur blanche dans les cheveux, nous raconte que, née en 1928, elle a commencé très tôt à chanter (vers 15 ans) et qu’elle a toujours aimé se produire en duo avec un contrebassiste, depuis la première fois qu’elle en a eu l’occasion, en 1950 avec… Charles Mingus lui-même (elle renouvellera souvent cette pratique originale, avec Arild Andersen, Harvie Schwartz, avant l’actuelle tournée avec Cameron Brown). À travers ses chansons, qui sont souvent des standards détournés, elle retrace son histoire et ses rencontres : Lester, Billie, le pianiste aveugle Lennie Tristano qui fut son professeur, Charlie Parker (son « maître »), Miles… tous ceux qui lui ont appris à aimer cette musique magique qui aide à vivre. C’est d’abord une série de chansons sur la danse, dédiée à Fred Astaire. Puis une suite très éclectique, liant étroitement un chant cherokee, le Blackbird des Beatles et une improvisation de scat bebop. Ce sont You Must Believe In Spring And Love, Blue Skies, All Blues, Mood Indigo, Good Morning Heartache, Honeysuckle Rose, Ain’t Misbehavin’ (où elle glisse un malicieux « just me and my DVD »), I’ve Got Rhythm qui devient « I’ve Got Bebop », puis « He’s Got Rhythm », « He’s Got Bebop », en désignant son compère Cameron, avec qui elle entretient une magnifique complicité (autant avec le bonhomme qu’avec la contrebasse elle-même d’ailleurs, à laquelle elle dédie une chanson très émouvante). Un grand moment d’histoire, très intime, très touchant, comme on n’en verra peut-être plus beaucoup…

Samedi 26 octobre 2002 à Plaisance-du-Touch (banlieue sud-ouest de Toulouse) :

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Sébastien Cirotteau (photo : Ph. Fréchet)

1/ La Goutte : Julien Taillefer (g, elec), Sébastien Cirotteau (tp, elec), Laurent Marc (vib), Marc Perrenoud (elb), Fabien Duscombs (dm) ;

2/ Bugge Wesseltoft (p, kbd, elec), avec Ingebrigt Flaten (elb), Anders Engen (dm), Rikard Gensollen (perc), Jonas Lonna (DJ).

Ce soir, on est immergé dans le techno-jazz, dans l’électronique à pleins tympans… D’abord un ensemble de jeunes musiciens toulousains, chez lesquels j’entends des souvenirs de Graham Haynes (pour les longues phrases de trompette suspendues et aériennes), de Pierre Henry (pour l’utilisation paroxystique du son électronique), de Gary Burton (pour le vibraphone léger et liquide - peut-être trop discret). Mais la juxtaposition de moments mélodiques et de passages complètement électroniques (tous deux d’excellente qualité, par ailleurs) me paraît malheureusement trop artificielle, sans lien véritable… Si le guitariste me semble plus préoccupé par ses boutons que par ses cordes, en revanche, le bassiste et le batteur m’ont fort impressionné.


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Bugge Wesseltoft (photo : Ph. Fréchet).

Ensuite, un groupe scandinave autour du clavieriste norvégien Bugge [il prononce « Bougé », et cela est avéré : il ne tient pas une seule seconde en place, le bougre !] Wesseltoft. Très peu de jazz (sauf quand, c’est rare, il se met au piano acoustique où il montre un savoir-faire très jarrettien, dans de longue phrases très lyriques), mais des climats qu’il installe tranquillement avec ses compères, avec force samplers et traitements divers des sons, pour mieux revenir improviser dessus, dans de longues pièces intemporelles, hypnotiques et colorées…

(à suivre…)