Scènes

Journal du Péristyle (Episode 4)

En ce premier week-end d’août, le chassé-croisé des vacances, les JO et le sacre de Teddy Riner provoqueront-ils la désertion du Péristyle ?


En ce premier week-end d’août, le chassé-croisé des vacances, les JO et le sacre de Teddy Riner provoqueront-ils la désertion du Péristyle ? Eh bien non ! Le succès ne se dément pas, et trouver de la place une demi-heure avant le début du concert relève de l’épreuve sportive...

  • Vendredi 4 août 2012 : OMPA BOMPA

Ompa Bompa, c’est d’abord le titre d’un morceau puis, depuis 2001, le nom du septet de jazz qui se produit ce soir sous les arcades de l’Opéra de Lyon. La littérature et le jazz engendrent parfois des joyaux ; Toni Morrison, immense romancière américaine, prix Nobel de littérature, est devenue, le temps d’un album, la muse des sept musiciens d’Ompa Bompa, son Beloved ayant subjugué Emmanuel Deplaude et ses amis.

Alors que me revient en mémoire la collaboration entre Nancy Huston et le trio de Jean-Philippe Viret (cf. « Le Mâle Entendu », concert du 20 janvier à l’Amphithéâtre de l’Opéra), le leader d’Ompa Bompa explique qu’il s’est pris d’amour pour ce chef-d’œuvre au point d’en réaliser une « lecture musicale ». Au-delà des mots, l’émotion romanesque et dramatique suscitée par Beloved est sublimée par les compositions qui seront interprétées tout au long de ces trois sets, auxquelles se rajouteront de nouveaux morceaux issus d’un répertoire écrit pour le festival de Mâcon. Un premier set qui nous ramène aux origines du jazz avec le premier titre de l’album : « And They All Knew How the Sound Sounded Like » nous plonge dans les Etats-Unis de la fin du XIXe siècle. Sethe, l’héroïne du roman de Toni Morisson, a fui l’esclavage, mais sera amenée à commettre l’impensable en tuant son propre enfant pour lui éviter de tomber entre les mains du maître blanc - une petite fille qui reviendra la hanter quelques années plus tard.

« Au commencement, il n’y avait pas de mots. Au commencement, il y avait le son, et toutes savaient comment sonnait ce son... » Le cri primal... Cette introduction dans la tradition du blues des noirs américains où le thème est repris tour à tour par le trombone et les saxophones, puis s’improvise à la trompette, au sax et au piano dans tous les styles du jazz des origines, est suivie d’un morceau imprégné d’une toute autre ambiance. L’atmosphère inquiétante d’« It Was A Ribbon » traduit les malheurs jalonnant la vie de Sethe. Les procédés d’écriture (intervalles augmentés) contribuent à nous mettre mal à l’aise, comme dans un thriller. Renforcée par les brusques changements de nuances et de rythmes, la bestialité des cuivres me ferait presque peur, mais la présence et le jeu scénique du tromboniste Franck Boyron me captive, son impro passant d’une puissante excitation à l’endormissement complet.

« Her Chokecherry Tree », toujours extrait de l’album For Our Dearly Beloved, est un trio piano-basse-batterie parfaitement équilibré, d’inspiration plus contemporaine, dans la mouvance des jazzmen nordiques (Danielsson, E.S.T.). Les compositions d’Emmanuel Deplaude sont élégantes, et servies sur un plateau par Julien Sarazin à la basse électrique et Olivier Genin à la batterie, et on sent une entente très efficace entre les musiciens. Ceux-ci enchaînent par une marche à 5 temps évoquant les esclaves avançant malgré leurs chevilles entravées. Chaque instrument entre tour à tour dans cette « Chained Dance », dont le thème et les variations douloureux symbolisent la souffrance de personnes que l’esclavage a privées d’identité.

Le premier set s’achèvera sur deux nouvelles compositions : « In Search Of », signée Julien Bertrand où, sur le modèle rythmique de « Take the A Train », le sax alto de Ludovic Murat se laisse aller à une improvisation débridée, et « Bienvenue », de Vincent Périer, qui se pare de sonorités africaines. A la pause, Emmanuel Deplaude me présente son groupe. Pour la plupart originaires du département voisin de la Loire, les musiciens travaillent ensemble depuis dix ans, même s’ils font tous partie d’autres formations. Beloved a résonné si fort dans l’esprit d’Emmanuel, évoqué tant de symboliques universelles (l’amour, le deuil non fait après la mort d’un être cher, la souffrance, la folie) qu’il ne pouvait que prendre son clavier et traduire cette émotion en musique sur le mode impressionniste. « Il faut absolument que vous lisiez ce livre », me lance-t-il, avant de remonter sur scène.

Dans les sets suivants, hormis quelques extraits du nouveau répertoire, ce sont les morceaux de l’album qui seront joués. Le genre oscille entre des titres vraiment modernes faisant par moments penser au style de Bigre ! : « Old Pieces of Song » où Ludovic Murat (sax alto) pérégrine allégrement sur une structure basse / orgue et termine sa route en terrain de mélodies reconnues, « Outside this Place » électro et inquiétant, où les cuivres ressurgissent, toutes griffes dehors ; « She’ll Understand », composition foisonnante qui se développe comme du lierre autour de différents thèmes mélodiques absolument poignants. Parfois, on se retrouve dans les racines. « Celebration » reprend le thème principal en variante gospel, laissant éclater les improvisations de trombone et de trompette. Mais sur « Preach », avant-dernier morceau, le jazz fusion revient et le contraste est saisissant. L’écriture est peuplée d’éléments maléfiques - sans doute les fantômes du roman qui s’expriment ici via les sonorités électroniques et la batterie rock. Les incantations du sax ténor, reprises en chœur par les autres, vont-elles éloigner les revenants ? Rien n’est moins sûr ; « Preach » se termine par des hurlements de terreur. Le premier rang de spectateurs, trop près de la coulisse de Franck Boyron, risque sa vie...

Il est presque 23h. Un sublime « Epilogue » lent et majestueux termine le concert par un choral au piano solo (Bach reconnaîtra les siens) qui sera repris par le bugle moelleux de Julien Bertrand. En compagnie d’Ompa Bompa, cette nuit du 4 août avait un goût d’abolition de l’esclavage, et le privilège, c’était d’y avoir assisté...


Vincent Périer, sax ténor et soprano, clarinette
Ludovic Murat, sax alto et soprano
Julien Bertrand, trompette, bugle
Franck Bayron, trombone
Emmanuel Deplaude, piano, clavier
Julien Sarazin, basse
Olivier Génin, batterie