Chronique

Juliana Venter & Rolf-Erik Nystrøm

Kassandra

Juliana Venter (voc), Rolf-Erik Nystrøm (sax) avec Paal Nilssen-Love (gongs, d) Nils Økland (vln), Mats Eilertsen (b)

Label / Distribution : Grappa

Juliana Venter est une chanteuse et comédienne sud-africaine dont chaque performance envoûte, car elle est frappée du sceau de la liberté formelle et d’un activisme hérité d’années de militantisme anti-apartheid. Elle a vécu à Johannesburg, Cape Town, Londres, Cologne, Berlin et Oslo et maîtrise donc un répertoire vocal allant de la déclamation poétique au chant populaire en passant par le chant lyrique, dans cinq langues. Le saxophoniste norvégien Rolf-Erik Nystrøm s’est distingué sur la scène de musique contemporaine au début des années 2000 en mâtinant son jeu technique de musiques traditionnelles issues du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, d’Afrique du Sud, d’Egypte, du Brésil et d’Asie. Son impulsivité rappelle celle de Rahsaan Roland Kirk, avec qui il partage l’amour du jeu sur plusieurs instruments simultanés. C’est leur premier disque à deux et l’on s’attendait à ce qu’ils ne fassent pas dans la demi-mesure.

Pourtant, ils n’ont retenu que la substantifique moelle d’une complicité hors norme, à la ville comme à la scène. Cela n’a pas dû être facile, mais c’est bien la rencontre entre deux souffles infimes et intimes qui lie tous les titres. Kassandra titille et provoque. C’est un album microscope qui nous fait voir la densité de l’infiniment petit, en aiguisant nos sensations, car, comme la femme mythique dont il porte le nom, il nous parle du futur et de ses dangers.

Il touche à de nombreux genres. L’improvisation autour des textes du poète sud-africain Wopko Jensma dans le titre d’ouverture ou encore l’incursion dans le baroque et la musique du compositeur français Étienne Moulinier dans « Concert de différents oyseaux », qui rejoue les subtils et virevoltants changements de directions d’un orchestre de cordes. La musique au cordeau du duo est enluminée par des invités de marque tels Paal Nilssen-Love en maître des gongs, Nils Økland aux violons et l’immense contrebassiste Mats Eilertsen. Et aucun ne tombe dans la surenchère.

Les standards ne tombent pas non plus dans le piège de la redite. Telle ce « Without Your Love », dont on connaît l’interprétation swing, bien que chargée de douleur, de Billie Holiday. La voix et le ténor tournoient l’un avec l’autre, en miroir, sans jamais se fondre ni se percuter, ils se portent dans le noir dans un dépouillement maîtrisé. Ce travail sur les vibrations atteint son apogée dans l’évocation de « L’Hymne Des Chérubins » de Tchaïkovski. Juliana Venter ne manque jamais d’évoquer sa rage quant au sort des enfants victimes du génocide à Gaza. Il est des colères impossibles à contenir, elle explose dans les onze minutes du titre éponyme.

J’ai assisté au concert de sortie de l’album à Oslo. Le voyage, bien qu’éclairé à la bougie, fut aussi azimuté que ses représentants. Il nous a menés depuis la Norvège, avec un texte de Tor Ulven, jusqu’au Liban avec une reprise d’une chanson de Fairouz. Kassandra est bel et bien une odyssée narrative et sentimentale audacieuse.

par Anne Yven // Publié le 7 décembre 2025
P.-S. :

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