Scènes

Keith Jarrett à Bordeaux

Concert solo de Keith Jarrett à Bordeaux, le 6 juillet 2016


Une seule date en France cet été : à Bordeaux ! Compte rendu d’une soirée d’été, plus agréable que prévu.

Place B 99, premier balcon, troisième catégorie. 70 euros la place, les moins chères.

Ce « reportage » est effectué à l’ancienne : j’ai payé ma place, ou mon commanditaire l’a fait pour moi. Dans les années 70 encore, quand un magazine envoyait un journaliste pour couvrir un concert, ou un photographe pour rapporter des images, c’est le magazine qui produisait le reportage. Il payait donc le voyage, les frais de séjour, et la place de concert. Ainsi était garantie la plus stricte indépendance du journaliste par rapport aux artistes et aux producteurs du concert. Sans compter le travail (photographie, écriture) qui était convenablement rémunéré. Autre temps.


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Keith Jarrett : photos interdites. Par Yann Bagot.

Nous en sommes loin aujourd’hui ! Pour ce concert de Keith Jarrett, même les soi-disant « envoyés spéciaux » (Journal Le Monde) sont invités, aux meilleures places (valeur 150 euros), défrayés de leur voyage, de leur hébergement, etc. La plupart du temps il en est ainsi, et c’est dans ces conditions que nous travaillons. Pas cette fois, car le producteur du concert (Jean-Jacques Quesada) a voulu vendre le maximum de places et n’a accordé d’invitations qu’à de rares privilégiés, dont il est sûr qu’ils serviront son action. Les magazines spécialisés ne font pas (plus ?) partie de ceux-là. Et après tout tant mieux. Nous voici libérés d’un poids, parfois un peu lourd !

Le pianiste va même jusqu’à plaisanter sur son obsession des toussotements.

La place est très convenable : je vois Keith Jarrett de face, d’un point de vue évidemment surélevé, je ne vois pas ses mains mais plutôt bien ses mimiques. Le son est excellent, même si le tablier du piano couvre un peu la montée directe des notes. C’est peut-être la cause de ce sentiment de léger « flou » qui ne me quittera pas durant tout le concert. Comme si les phrases me parvenaient légèrement brouillées dans leur articulation. J’en parlerai après le concert avec Paul Lay, qui me certifiera que le jeu du pianiste était parfait. Je le crois.

Deux parties bien distinctes pour ce concert, deux fois quarante minutes environ et deux rappels. La première partie est plutôt inconsistante à mon goût : pièces courtes, sans véritable tempo, de structures mal dessinées, avec quand même un petit bijou en plein milieu de la série, un gospel admirable, chantant. Ma déception est telle que je me demande si je ne vais pas quitter la salle à l’entracte. Ennui. Finalement je reste. Ma voisine, une adepte du Köln Concert (elle ne connaît que ça, manifestement), est assez surprise aussi : elle s’attendait à une grande envolée de quarante minutes, sans interruption. Le concert se passe bien, le public est sage, chacun retient sa respiration. Et le pianiste va même jusqu’à plaisanter sur son obsession des toussotements.

Deuxième partie toute autre. Keith Jarrett a choisi de moins improviser (au sens radical du terme) et de jouer des pièces plus aisément identifiables, toujours de format assez court, mais sur le principe de la variation. Je retrouve, inchangé, le Jarrett des années 70, celui de Facing You, avec ses pop songs, ses blues, ses chansons, ses références classiques. Exit les recherches formelles, et belles retrouvailles avec des ambiances qui évoquent tour à tour Albéniz, Granados ou Rachmaninov, ou encore Brel et Léo Ferré. On se laisse aller à ces plaisirs-là, et on se souvient que vers 1973, par exemple, il nous avait apporté cette fraîcheur dans une époque de militance parfois un peu dure. Il était l’un des pianistes d’une forme de retour du « lyrisme en piano-jazz » (expression de J.P.Moussaron), avec Paul Bley et Dollar Brand. Et Joachim Kühn. Le public exulte, un peu exagérément quand même, mais on ne boude pas son plaisir.

Keith Jarrett est, pour ceux qui le produisent, une marchandise.

La messe est dite. Bordeaux, destination préférée des touristes juste après Lisbonne, a donc eu « son » concert de prestige. Les bordelais adorent ça, le prestige. Alors reconnaissons à Jean-Jacques Quesada d’avoir eu le flair de leur proposer le pianiste emblématique de chez ECM en inauguration de sa dixième édition de « Jazz And Wine ». Nous avons, en son temps, raconté et analysé les aventures du producteur, à l’époque de sa grève de la faim et des épisodes étranges autour de ses tentatives auprès de la mairie de Bordeaux. Voir ici.


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Keith Jarrett : clic-clac ! par Yann Bagot

Dans un contexte où il est bien difficile de faire sa place à côté des institutionnels (j’en sais quelque chose) la volonté d’indépendance de l’élève de Dave Liebman force le respect. Cela dit, et comme je le rappelle dans l’article cité plus haut, There’s no business like show business est la formule qu’il aime à rappeler, et, avec ce concert, nous sommes à plein dans ce cas de figure. KJ est, pour ceux qui le produisent, une marchandise. Pour moi, il aura été mercredi 6 juillet, une friandise. En tous cas, il est clair que ce n’est pas mon univers, même si, comme amateur, je reste à l’écoute d’un instrumentiste et improvisateur qui aura beaucoup apporté à la musique.

Le Petrus 2015 se vend en primeur près de 90 fois le prix du Clos Puy-Arnaud, l’excellent Côtes de Castillon de Thierry Valette, par ailleurs chanteur de jazz. Manifestement, c’est totalement exagéré, ce très grand vin n’est pas 90 fois meilleur que le Clos ! Le prix d’un vin (ou d’un objet, ou d’un pianiste) n’est pas fonction de la qualité du vin (ou de l’objet, ou du pianiste), mais uniquement des lois du marché. KJ a bien compris ça, et il en joue. Tant mieux pour lui, et pour ceux qui s’accrochent à son wagon pour engranger quelques milliers d’euros. Ce n’est évidemment pas le monde dans lequel je séjourne… Mais parfois il faut payer pour savoir.