Scènes

La musique de salon de Sébastien Boisseau

Un salon, deux musiciens = la musique de salon.


Plus que jamais les musiques improvisées devraient être déclarées d’intérêt public.
Ne soyons pas déclinistes et sachons voir dans chaque époque, y compris les plus ternes, les moyens de son émancipation. En assistant à “La musique de salon” mis en place par le contrebassiste Sébastien Boisseau, on entrevoit toute une série de propositions stimulantes au sujet de la musique qui, par ailleurs, font écho à une conception plus large de la place qu’elle devrait tenir dans notre société. Dès lors, tant pis si le grand cirque médiatique accorde peu d’intérêt à ce type d’initiatives pourvu qu’elles irriguent et fertilisent les actes et consciences de nous autres pauvres contemporains.

Le concept de Sébastien Boisseau est d’une simplicité désarmante : il s’invite chez les gens (Giscard le faisait bien en son temps) dans le confort d’un salon, accompagné de son instrument et d’un musicien ami pour y jouer de la musique entièrement improvisée. Ce soir, le compagnon sera David Chevallier, ses guitares et son banjo (mais c’est aussi Matthieu Donarier, Jean-Louis Pommier, Samuel Blaser, etc.)

Dès le départ, ils improvisent pendant quelques minutes une musique consonante, quoique libre, qui met en valeur la rondeur de leurs multiples cordes. A la suite de cette première pièce composée dans l’instant, les musiciens déposent leur instrument. Sébastien Boisseau interroge alors l’assistance avec des questions simples. Combien de parties avez-vous distingué ? Pensez-vous que ce que vous venez d’entendre était préparé ?

La réponse à la première question émerge lentement mais avec pertinence de la part de ce public profane. La deuxième, quant à elle, ne laisse pas d’interroger sur le travail à faire (ou refaire) en permanence : “Je ne peux pas concevoir que vous vous présentiez devant nous sans avoir préparé quoi que ce soit” déclare fermement une personne.

Tout l’intelligence et la pédagogie des musiciens va alors résider dans les explications fournies qui devront, en respectant un interlocuteur à l’ignorance nullement critiquable, expliquer le fonctionnement de ces pratiques et notamment la façon dont chaque interprète se positionne par rapport à l’autre. A la suite de ce premier échange, la musique reprend avec une attention plus aiguë de l’assemblée qui projette dans son écoute les propos tout juste évoqués.

Harmonie ? Pas d’harmonie ? Les questions et les interrogations sont l’occasion d’aborder le rôle du timbre, du beau, du laid, de la suavité et du crissement et partant de là, des émotions qui en résultent. On glisse lentement d’une approche de la musique comme artefact pratiqué par des artisans méticuleux vers la musique comme expression d’un rapport au monde. Et cet élargissement philosophique de soi à l’autre via ce medium prend une résonance toute particulière dans l’époque que nous vivons.


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Sébastien Boisseau, photo Michael Parque

En effet, comment ne pas écouter avec considération des musiques qui jouent à plein le jeu démocratique, où chacun peut s’exprimer, en accompagnateur ou preneur de parole, tout en en respectant ce bien commun qu’est la narration générale ? Par ailleurs, comment ne pas envisager avec respect des esthétiques qui bousculent nos habitudes et nous ouvrent à d’autres pratiques ? La démonstration de Boisseau est redoutable à ce sujet. Démontant la technique instrumentale, il expose ainsi la nécessité de ré-envisager les modes d’écoute et de jugement. Les productions médiatiques actuelles ne proposent qu’un panel d’émotions extrêmement réduit : joyeux/triste, pour le dire vite, et occultent une grande part du champ des possibles. La bipolarité j’aime/j’aime pas n’est plus suffisante, l’univers des sons est quelque chose de beaucoup plus complexe.

Mais toute ces considérations, fondamentales et philosophiques, se font dans un intérieur agréable, débarrassé du rapport à la scène qui peut parfois installer une barrière invisible entre le public et “l’artiste”. Un verre de café ou de jus de fruit à la main (la consommation d’alcool n’est pas proscrite mais ne faisait pas partie des alternatives ce soir-là), on joue, on écoute, on réfléchit, on prend plaisir, on cultive son oreille et son esprit et on sème des graines.