Chronique

Lakecia Benjamin

We Dream

Lakecia Benjamin (as), Sean Jones (tp), Jonathan Barber (d), Miki Hayama et Elia Bailay (p), Elias Bailey (b)

Label / Distribution : Artwork Records

Je l’avoue, j’ai mis du temps à considérer cette saxophoniste à sa grande et juste valeur. Trop de bling-bling, d’accoutrements rutilants m’éblouissaient. Puis je l’ai vue en concert il y a quelques années : sa présence ancrée et mesurée a une force que certains néo-hérauts du spiritual jazz peinent à égaler. D’autant que la simplification de leur propos dissimule mal leurs objectifs commerciaux. Lakecia Benjamin, elle, a le talent des racines qu’elle revendique. Elle regarde avec franchise son époque et en tire résilience (c’était l’inspiration de son précédent album) et courage d’espérer en un futur plus radieux. C’est le message de We Dream.

Après avoir célébré Alice et John dans Pursuance : The Coltranes - il fallait du cran - et confirmé tout le bien qu’on pensait d’elle avec Phoenix il y a trois ans, elle revient avec un album de groupe, foisonnant de couleurs et de perspectives, à l’image d’un festival ou d’une scène ouverte. Il démarre fort, on peut parler d’un sans-faute sur les cinq premiers titres. Impossible de résister à des hymnes tels « First Light » et « Beyond The Dawn », où l’alto ouvre la voie royale. La saxophoniste met son énergie au service du groupe plus que de sa propre mise en lumière, pourtant son style irradie chaque titre. Futée, elle assure aussi la production de l’album.

Plus flamboyante que son contemporain l’impeccable Immanuel Wilkins, Benjamin a formé cette année avec lui un duo nommé aux Grammy Awards, hors-d’œuvre de choix de cet album roboratif. Sur We Dream, c’est dans les échanges avec le trompettiste Sean Jones que l’altiste se montre la plus inspirée. Sur « My Only », leur dialogue est d’une touchante intensité. Jonathan Barber à la batterie est partout. Subtil, explosif et jamais ostentatoire, il utilise à son avantage chaque respiration que lui accorde la musique des soufflants.

La seconde moitié du disque est plus éclectique, entre une incursion cubaine grâce à Oscar Perez au piano, la présence de Jeff « Tain » Watts, déjà invité sur Phoenix Reimagined - Live et de Chris Potter, et une ouverture hip-hop portée par Tarriona « Tank » Ball, mariant gospel et rap. We Dream est l’album le plus patchwork de la New-Yorkaise. Difficile pourtant de lui reprocher de flirter avec la variété. Le niveau technique est tel qu’il faut au contraire y lire sa foi en l’idée maîtresse du projet : célébrer un collectif humain dans sa diversité, avec des messages clairs, des phrasés porteurs d’espoir, et ce, malgré quelques notes kitsch dommageables.

Le superbe « New World » clôt l’album d’une femme qui affiche fièrement son ambition artistique. Il s’écoute à plein volume pour recouvrir le vacarme venu des représentants masculinistes des politiques menées outre-Atlantique.

par Anne Yven // Publié le 14 juin 2026
P.-S. :

Guests : Terence Blanchard, Hiromi, Chris Potter, Jeff “Tain” Watts, Chief Xian Atunde Adjuah, Bilal, Tarriona “Tank” Ball.