Scènes

European Jazz Conference, l’auberge italienne 🇮🇹

La conférence 2025 de l’Europe Jazz Network s’est tenue à Bari en Italie.


Nabil Bey Salameh - Bari, 2025 © Puglia sounds- EJN

La conférence annuelle de L’EJN a été coorganisée avec la région des Pouilles et son antenne Puglia Sound. Elle aura prouvé que l’Italie sait mettre les petits plats dans les grands pour recevoir près de 400 professionnels venus de 38 pays, au-delà, donc, de l’Europe. Plus qu’un signal, cette édition a envoyé un message attendu de solidarité en réaffirmant les objectifs de ce réseau international, objectifs autres que commerciaux, en cette année où les contextes politiques et économiques se durcissent partout.

Derrière ce slogan, a priori sibyllin, “Somewhere Called Home” (titre d’un album de Norma Winstone paru en 1987), sont ressortis les thèmes de l’appartenance à une communauté protectrice et d’exploration des liens humains que nos métiers tissent au-delà des contraintes de l’industrie. Ils sont nécessaires au dialogue et au développement des valeurs d’écoute et d’inclusion que le jazz porte.

Les membres de la conference 2025 © Puglia Sounds

Choisir Bari en toile de fond d’échanges professionnels et de développement de partenariats, voilà qui est sensé. Ville portuaire donnant sur l’Adriatique, carrefour ouest-est du sud de l’Europe, Bari a vu sa réputation et son économie croître, au prix d’efforts consentis à une politique urbaine visant à assainir son image. Au point de passer en quelques décennies d’une renommée de cité « mal famée » associée à la violence, à celle de leader culturel et touristique national. La conférence a donc investi tout le potentiel de la ville, proposant concerts et rencontres dans des bâtiments fortifiés du Moyen-Âge, sous les fresques des théâtres municipaux, dans un hôtel en front de mer, ce qui nous a permis de découvrir un patrimoine hors norme où art byzantin, art roman, art nouveau, symboles de siècles de migrations, se côtoient. Belle parabole.

Ne le cachons pas, les convives se sont aussi délectés de la nourriture locale servie généreusement au cours de ces quatre jours. Pas anecdotique lorsqu’il est question d’échanges culturels, de bilan carbone et de circuits d’approvisionnement courts et qualitatifs. Les deux dernières éditions, à Gand et à Marseille, pourtant réussies, n’ont pu rivaliser sur ce point.

Cette année, c’est donc Puglia Sounds qui s’est alliée à l’équipe italienne de l’EJN pour la logistique. La structure régionale n’est pas novice en la matière puisqu’elle produit des projets musicaux d’envergure, comme le Medimex (International Festival & Music Conference) depuis 14 ans à Bari. En ce mois de septembre, profitant de la tenue de la conférence, elle propose et programme, le soir, des concerts gratuits dans toute la ville, le Fringe Festival. Le hic est que les concerts sont si populaires – mais on ne va pas s’en plaindre ! – que les théâtres ont été pris d’assaut, empêchant nombre de professionnels d’assister aux concerts en salles. Ce compte rendu s’en trouve affecté.

Pour les concerts du Fringe, nous nous contenterons de ceux qui étaient donnés à ciel ouvert. Dommage. Les très attendus Sliders, le trio de trombonistes Filippo Vignato, Federico Pierantoni et Lorenzo Manfredini, m’ont échappé – et ce n’est pas faute d’avoir tout tenté pour y assister. Ils ont, paraît-il, convaincu ceux qui ont pu les entendre. À suivre donc.

« La musique ne gagne ni ne perd : elle unit » Nabil Bey Salameh

Les enjeux du moment ont été mis en exergue dans les débats et ateliers mettant en lumière questions, défis et dangers ressentis par une assemblée dont les membres échangent toute l’année à distance. Or, comme dans toute grande famille, les disparités et les valeurs communes sautent aux yeux lors des rassemblements. C’est salvateur.

Soweto Kinch © Puglia Sounds - EJN

Après une première journée d’assemblée générale, au cours de laquelle la publication d’une lettre ouverte sur la crise humanitaire à Gaza a été votée, le discours de Nabil Bey Salameh a constitué un moment d’unité. Musicien, auteur et ethnomusicologue palestinien né au Liban, vivant dans les Pouilles, il y a fondé le FalastinFest, festival consacré à la mémoire et la résistance palestiniennes. Difficile de trouver plus qualifié pour parler au et du présent. Son « Home in the In-Between », en discours d’ouverture, a convoqué la spiritualité de John Coltrane (« capable de transformer la complainte individuelle en une prière collective, capable d’unir la mémoire et l’espoir »), rappelé les combats pour la dignité humaine menés par Max Roach et Nina Simone, et ceux portés par le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, en solidarité avec les peuples opprimés. Il a rappelé qu’«  être migrant, ne signifie pas seulement se déplacer d’un endroit à un autre : ce faisant, il redéfinit chaque jour le sens du monde ». Salameh a apporté un éclairage bienvenu dans un monde polarisé en nommant les choses (« génocide ») et soulignant que « la musique ne gagne ni ne perd : elle unit ».

« Ne pensez pas qu’il n’y ait qu’un concert de hip-hop qui puisse toucher le jeune public, un solo de saxophone va les bousculer autant. » - Soweto Kinch

Dans la foulée, le débat intitulé « La musique peut-elle contribuer à surmonter la peur et les divisions au sein de nos sociétés ? » a révélé – s’il le fallait encore – la pertinence du saxophoniste et activiste Soweto Kinch dans une intervention maîtrisée. Il a appelé à la connaissance, à ne pas essayer de plaire à telle ou telle cible, mais à rester « conscient de l’histoire, des racines du jazz, riches de migrations, de communautés, de tribus auxquelles s’identifier ». « Ne pensez pas qu’il n’y ait qu’un concert de hip-hop qui puisse toucher le jeune public, un solo de saxophone va le bousculer autant, j’en ai fait l’expérience ».

Les questions de bienveillance, de sécurité et de santé mentale (cause nationale française en 2025) ont donné le La de cette édition 2025. Il est important de briser les tabous et parler des difficultés corrélées à la diffusion des musiques jazz et improvisées, au-delà des sempiternels enjeux de billetterie.

Le stress lié au manque de visibilité financière pour les professionnels indépendants est réel. Le statut d’entrepreneur a pourtant sa place dans l’économie des musiques improvisées, « (mais) il ne doit pas faire peur, il est synonyme, au contraire, d’une capacité d’adaptabilité et d’inventivité vitale », rappelle Murat Sezgi du Bozcaada Jazz Festival, en Turquie.

La prévention des VSST (violences sexistes et sexuelles au travail) a été abordée de front lors d’un workshop mené par Eivind Breilid, de l’organisation norvégienne Balansekunst, qui a rappelé les règles en la matière, afin de s’assurer d’évoluer dans un environnement sain. L’instauration d’un climat de confiance et d’un dialogue constructif entre chargés de diffusions et programmateurs a été le cœur de l’atelier participatif mené par Sylvain Élie, du Petit Faucheux, et Malwina Witkowska, fondatrice de l’agence No Earplugs. Enfin, notons qu’un groupe conséquent s’est formé pour l’atelier traitant du burnout derrière le titre lourd de sens « L’éléphant dans la pièce : l’épuisement professionnel au sein de l’industrie musicale » : un temps nécessaire d’exercices libérateurs orchestrés par la thérapeute espagnole Rosana Corbacho.

Du côté des showcases, quelques prestations sont sorties du lot. Celle du projet franco-italien du bassiste Matteo Bortone, d’abord. No Land’s a cueilli l’assemblée en fin de matinée en mêlant groove et fusion éthérée à la Bitches Brew, qui a trouvé un contrepoint parfait dans le son ancré, amarré, du ténor de Julien Pontvianne. Le son de leur album A Tree in the Mist a empli la cour ensoleillée du Castello Svevo avec la sérénité d’un navire rentrant doucement au port, en phase avec le thème annuel. Le bassiste, justement originaire des Pouilles bien que vivant à Paris, n’a pas manqué de le rappeler.

Matteo Paggi © Puglia Sounds

Lauréat du prix « Next Jazz Generation 2025 » décerné par I-Jazz, le quintet GIRAFFE du tromboniste Matteo Paggi, révélé par le trompettiste Enrico Rava, a livré un showcase sidérant. Sa musique a offert un superbe éventail d’atmosphères acoustiques tout en prouvant sa capacité à incarner une vision moderne du quintet, équilibrant l’apport de l’électronique par touches sensibles. Piano romantique, sons de la nature, du vent et de la pluie ont introduit des montées en intensité collective totalement maîtrisées.

D’autres prestations ont, hélas, déçu. Camilla Battaglia a toute la conviction nécessaire, mais son groupe manque de force ; tel le concert des Suisses de Sc’ööf, qui ont reçu le Zenith Award 2025, prix décerné par l’EJN. Il faut dire que, privées de leur guitariste (pour cause de naissance de son premier enfant), les mélodies ont déserté les compositions. Cantonnées aux infrabasses, elles n’ont pas su convaincre les esprits en quête de finesse.

À l’instar de la première soirée en feu d’artifice juvénile et populaire, le dernier soir s’est joué dans la rue. Une belle clôture grâce au concert du groupe Umoja du guitariste Nicola Conte, porté vers de beaux sommets par les grooves éthiopiens d’Abdissa Assefa aux percussions et la voix et le charisme de Zara McFarlane. Ils ont été suivis, à minuit, par le généreux Artchipel Orchestra de Ferdinando Faraò qui invitait trois musiciens de Bari, le tromboniste Gianluca Petrella, la violoniste Luisiana Lorusso et bien sûr la star du sax soprano Roberto Ottaviano. Ce dernier a été le véritable parrain coltranien de cette édition, tant sa présence et son soutien ont été ressentis généreusement au sein de plusieurs concerts de la jeune garde italienne au cours de ce Fringe Festival.

Ville à la profondeur culturelle évidente, heureuse de se libérer d’une image autrefois ternie par l’insécurité, Bari a été un hôte à la hauteur des enjeux. Ses ruelles vivantes, l’éclat de ses pavés clairs, polis par des milliers de passants quotidiens, et la tranquillité de ses toits terrasses sous la lune ont donné l’impression que nous étions bien dans un endroit que l’on pouvait appeler « Chez Soi ».