Sur la platine

Leonardas Pilkauskas, sculpteur de sons

Deux albums mettent à l’honneur le saxophoniste lituanien Leonardas Pilkauskas.


Leonardas Pilkauskas © Dainius Labutis

Leonardas Pilkauskas, retenez bien ce nom. Ce saxophoniste est constamment en ébullition et ses projets abondent. Après avoir étudié au Conservatoire Royal de La Haye et au Conservatoire d’Amsterdam, il est revenu en Lituanie en 2012. L’enseignement fait partie de son cursus, au Centre scolaire contemporain de Vilnius il a été remarqué pour avoir formé un groupe de jazz pour enfants. Mais c’est en tant qu’orchestrateur que sa renommée s’est établie. Il écrit depuis longtemps une multitude d’arrangements, passant avec la même aisance des ensembles de musique de chambre aux big bands et orchestres symphoniques. Il a notamment collaboré avec le Vilnius Jazz Orchestra, le Baltic Jazz Orchestra et il est désormais considéré comme un brillant instrumentiste qui s’inscrit dans la lignée de Petras Vyšniauskas, Liudas Mockūnas, Vytautas Labutis et Jan Maksimowicz

How Deep Is Her Voice fait la part belle au chant féminin, les arrangements musicaux mettent en valeur les chanteuses lituaniennes Vilija Matačiūnaitė, Egidija Mačiulytė, Egle Petrošiūtė et Gintarė Skerytė. Le saxophoniste Leonardas Pilkauskas dévoile ici son intérêt pour la voix qu’il considère comme le plus bel instrument de l’univers et le reflet unique de tout être humain.
Chanteuse et actrice renommée en Lituanie, Vilija Matačiūnaitė avance avec beaucoup de tendresse dans « Last Forever » en contournant les riffs orchestraux élaborés. L’entrée en matière de Leonardas Pilkauskas a un effet stimulant sur la composition, la construction harmonique qu’il développe fait sensation.
Egidija Mačiulytė parcourt le monde avec une troupe de tango, son expérience avec Leonardas Pilkauskas dans le quintette international Tango in Jazz communique une certaine nonchalance à « The Real Tango in Jazz ». Son solo s’accorde au chant du saxophone et confirme sa maîtrise de l’improvisation jazz qu’elle étudia à l’Académie lituanienne de musique et de théâtre. On retrouve la chanteuse dans « Tango Major Jazz Minor », mélodie latine faussement naïve avec un saxophone enjôleur qui se veut une fois de plus complice des vocalises.
Diplômée du conservatoire d’Amsterdam, Egle Petrošiūtė s’est fait remarquer par son album Bird’s Note sorti chez ZenneZ Records. Cette chanteuse bénéficie d’une large tessiture vocale qui se fond dans les couleurs orchestrales de « Turn it Around », où Leonardas Pilkauskas intervient avec acuité et en osmose avec la partition.
Mais c’est avec le chant traditionnel lituanien « Eisva mudu abudu » que l’émotion s’intensifie. En duo avec le saxophoniste, la chanteuse Gintarė Skerytė, rodée à la musique baroque, ancre la mélodie dans la solennité. Les diverses compositions instrumentales sont toutes efficaces. « Thursday » renvoie à quelques échos getziens alors que « The Mastermind of Procrastinator » est sublimé par le pianiste Tomas Dičiūnas. Véritable ode aux voix féminines, How Deep Is Her Voice illustre bien l’inventivité du jazz lituanien d’aujourd’hui.

Jouissif, « Epic Abstraction » est caractérisé par ses allers-retours entre diverses tonalités orchestrales qui ne cessent de brouiller les pistes. Déterminé, Leonardas Pilkauskas surfe sur un assemblage musical hétéroclite et en profite pour nous asséner une épique leçon de saxophone. Il y a sept instrumentistes dans ce morceau, mais son atmosphère synthétique illustre plutôt un combat entre des abstractions sonores et le lamento émis par le saxophone.
L’originalité tient également aux nuances subtiles du marimba d’Andrius Rekašius et de la voix de Rūta Gricajevaitė. « Alchemist » fait redescendre la pression et privilégie les arrangements raffinés du saxophoniste. L’intervention lumineuse du guitariste Paulius Volkovas apporte une force inébranlable à cette composition qui bénéficie d’une conception d’ensemble une fois de plus atypique. « Craigs Light » mélange des lignes cuivrées avec la rythmique fougueuse composée de Gediminas Stepanavičius et Kaspars Kurdeko, la vitesse d’exécution y est étourdissante. La composition « And The Sun Will Shine When I’ll See You Again » donne son titre à l’album et change la donne. C’est désormais un saxophone langoureux qui se fait entendre, bien choyé par la formation. Leonardas Pilkauskas se veut porteur d’une vision du jazz évolutive mais sans pour autant négliger l’écriture sophistiquée. Le guitariste déploie des idées novatrices. En solitaire, le saxophoniste se confronte à l’électronique dans « Kaunas ». Pas de temps à perdre, la machinerie se lance dans une danse effrénée qui ne laisse guère de répit. Cette course en avant menée par Leonardas Pilkauskas témoigne de son désir de s’affranchir de références stylistiques.
L’art du duo se concrétise entre le saxophoniste et le batteur Tuomas J. Räsänen qui enserrent « Enter the Mastermind » par leur démonstration efficace. En deux minutes et demie « Tango (A Friend) », interprété en compagnie de Simonas Šipavičius, impose la créativité du saxophoniste qui sème des modulations étonnantes.

La musique de Leonardas Pilkauskas continue d’évoluer librement, les idées jaillissent en continu et les orchestrations contemporaines qui en découlent demeurent éloquentes. Son dernier projet en trio se dénomme El Grey et il préfigure d’abondantes surprises.