Scènes

Ruvo di Puglia dix ans plus tard

2004 - 2014 : le « Talos Festival » est toujours là. Nous aussi.


En 2004, avec le photographe Guy Le Querrec, nous réalisions une sorte de « raid » entre Capbreton, Mulhouse et Ruvo di Puglia. En 2014 je retourne à Ruvo, mais cette fois GLQ n’est pas du voyage. Cependant, sa présence imaginaire me poursuit ; et un soir, dans un incroyable café de Ruvo où je suis en compagnie de Pino Minafra, une photo se présente, seule. Depuis sa Bretagne, GLQ a dû venir me visiter un instant. Décisif évidemment.

De Capbreton (« Rencontres Internationales de la contrebasse ») [1] à Mulhouse (c’était encore Paul Kanitzer qui dirigeait « Jazz à Mulhouse », devenu depuis « Météo »), il y avait déjà un beau parcours, en voiture, une BX Sport qui se montra vaillante tout au long du « raid », mais parfois capricieuse. A Capbreton, François Lacharme avait photographié notre départ. Au moins nous avait-il éternisés sur la plage de Capbreton, près du Boudigau, en partance pour l’Italie du Sud.

Nous avions – après Mulhouse où nous attendait un Noumatrouff surchauffé – traversé la Suisse, escaladé le Saint-Gothard avant de descendre vers le Pô, puis filé vers l’Adriatique. Nous avions dormi dans des hôtels économiques et peu confortables, tourné en rond dans le Gargano, échangé des propos parfois peu amènes, mais au bout du compte et du voyage, nous avions atteint Ruvo di Puglia, où nous attendait un Pino Minafra décidé, et un hôte du nom de Giuseppe Strafella qui nous hébergea pendant une semaine.

Ce fut un beau festival. GLQ photographiait sans arrêt, répétitions, balances, concerts, loges, restaurants où s’abritaient les musiciens. Je tentais bien de faire une ou deux photos de mon côté, mais je savais que ça ne donnerait rien. Nous avions aussi nos périodes touristiques : Alberobello, où rencontrer l’ami photographe Cosmo Laera, déjeuner avec lui et admirer les fameux « trulli », le « Castel del Monte » où Michel Godard venait d’enregistrer un disque et d’où nous sommes repartis en empruntant un chemin désertique, où la BX s’est montrée à la fois sport et pas sport du tout… [2] La programmation faisait la part belle aux jazzmen français : Louis Sclavis et son Napoli’s Walls, Bernard Lubat et Michel Portal en duo. Il reste d’eux des photos qu’on peut voir sur le site de l’agence Magnum, mais je suis sûr qu’il en demeure beaucoup d’autres passionnantes. Keith Tippett (qu’on entendait si peu en France [3] ) était venu avec Julie Tippett, pour un solo splendide d’une part, et d’autre part la direction d’un projet qui s’appelait « Viva la Black ! ». Louis Moholo était là, mais l’ICP également, au grand complet, avec Misha Mengelberg et son célèbre sac en plastique. Han Bennink devait lui aussi rôder dans les parages. Et le label Leo Records était à l’honneur, représenté en personne par Leo Feigin.

Dix ans plus tard [4] , une sorte de décalque - le raid en moins - et un nouveau compagnon de route, l’ami Maurice Darmon, écrivain et cinéaste. Le même accueil formidable, un Pino Minafra inchangé, intarissable, engagé, politiquement sûr de lui, artistiquement parfait entre son goût des harmonies et fanfares [5] , son amour de l’Afrique du Sud, de la Hollande et du Royaume-Uni. Un seul manque : les musiciens français. Mais ça (re)viendra. Retour sur les pistes, cette fois en minibus, Alberobello, Castel del Monte, et même Gravina, ce village qui a des airs de Matera. Une programmation homothétique : Keith Tippett en solo (toujours aussi étonnant), et un superbe concert en hommage à Nelson Mandela, avec le couple Tippett, Louis Moholo, et cette fois aux claviers le fils Minafra (Livio), dont le rejeton se nomme Sol ! Hommage au label Ogun, avec la délicieuse et vive Hazel Miller. Dans cette répétition générale, un être me manquait : GLQ. Il se manifesta.

D’une façon très simple. Nous étions (avec Pino) dans un bar étrange (Arcobaleno), décoré de myriades de photos du tenancier lui-même (Michele), parfait de modestie à force d’affirmation de son image. Étaient venus nous rejoindre d’autres invités, dont Francesca Patella (photographe et responsable des expositions au « Bimhuis » d’Amsterdam et Roberto Masotti, photographe italien aussi célèbre que GLQ. Je fis une photo, comme d’habitude, sans penser à rien. Le soir venu, je constatai que cette photo, virée en noir et blanc, avait sans nul doute dans sa construction quelque chose à voir avec celles signées GLQ. Une question de regards, de position des personnages, l’histoire qui se raconte. Je ne pouvais avoir fait cette photo moi-même. C’est donc que Guy Le Querrec est venu un très court instant me tenir le doigt pour le déclic. En personne.

Enfin, je le crois. Pas vous ?


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Ruvo di Puglia, avec Francesca Patella © Philippe Méziat

par Philippe Méziat // Publié le 13 octobre 2014

[1Dont le fondateur et directeur, Christian Nogaro, luthier à Saubrigues (Landes) est mort peu avant l’édition 2014.

[2Un cahot imprévu provoqua l’interruption de l’arrivée d’essence. Panne. Je mis du temps à m’en rendre compte, et tins mon compagnon de route pour responsable de cet incident : il avait voulu emprunter au retour un chemin différent de l’aller. « Et voilà où mènent ces caprices » pensais-je…

[3Ça n’a pas beaucoup changé…

[4Talos Festival, 4 – 14 septembre 2014

[5L’une d’entre elles, celle de Bisceglie, fit entendre en solo un joueur de cornet de très grande classe (je souligne et j’insiste), dans la scène de la folie de Lucia di Lammermoor. Il se nomme Rocco Caponio.