Entretien

Sandra Nkaké

De la douceur avant toute chose. Invitation au retour sur soi. Lune rousse et autres souhaits.

Sandra Nkaké par Gérard Boisnel

Cet entretien avec Sandra Nkaké a commencé à Coutances, en mai dernier ; une longue conversation, sous les pommiers ou presque, avant de se poursuivre par échange à distance. Sandra a bien voulu se prêter à une introspection sur son projet en cours. Nous la remercions pour cette confiance. Rencontre avec une artiste sensible, une citoyenne combative, une femme pour qui l’humanité n’est pas un vain mot.

Sandra Nkaké à cœur ouvert…

- Sandra Nkaké, nous sommes à Coutances, en ce beau mois de mai. Vous avez en ligne de mire la sortie de votre prochain album, mais en attendant ?

Ce soir (25 mai 2017), c’est le dernier concert de l’hommage à Chet Baker, Autour de Chet, auquel j’ai adoré participer. Ensuite, c’est l’investissement complet sur le nouvel album. Je prépare tout ce qui va en accompagner la sortie, les sessions acoustiques, la tournée et surtout le spectacle. Je m’y consacre vraiment pleinement et j’espère pour un bon moment. J’ai la chance d’avoir une chouette équipe autour de moi : le label, le tourneur, de super musiciens. Nous sommes tous habités par la même énergie. Je ne sais pas si c’est la foi mais, en tout cas, nous croyons qu’en insufflant de la douceur nous aiderons les gens à se sentir mieux. Mon souhait est que cela leur donne la force de lutter car les combats à mener sont nombreux ! Je suis calme et je suis à fond…


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Sandra Nkaké à Coutances par Gérard Boisnel

- Vous avez employé le terme de spectacle. C’est plus qu’un simple concert ?

Pour moi, un concert, ce serait une simple suite de chansons.
Derrière le terme spectacle, je vois un voyage. C’est peut-être mon film intérieur mais j’aimerais pouvoir inviter le public à nous accompagner dans notre monde, notre itinéraire. Je dis spectacle parce que je ne veux pas l’application d’une recette avec des trucs qui marchent. Les personnes qui viendront nous voir, j’ambitionne de leur donner accès à notre sensibilité, avec l’espoir que cela trouve un écho en elles. Ce sera un travail sur l’expressivité de façon à les embarquer du premier au dernier son, avec les lumières, comme dans un film. J’adore la lumière et nous y consacrons beaucoup de temps et de forces. Il s’agira d’habiller la scène avec un minimum de moyens. Ce sera la même chose pour la chorégraphie, que je souhaite simple. C’est une façon d’être ensemble à des moments très précis et c’est aussi s’autoriser à rester immobile, pendant un certain temps.

Je ne sais pas le dire avec des mots, seulement avec des gestes

- Votre album s’appellera Tangerine Moon Wishes, un titre qui sonne bien. Pouvez-vous nous en donner la signification ?

Tangerine Moon Wishes signifie « Vœux envoyés à la lune rousse ». C’est un voyage introspectif, la lune rousse étant l’allégorie de notre autre moi. Toutes les chansons se situent dans un univers imaginaire en lisière de forêt, non loin de la mer, au moment où la lune devient rousse. On dit que quand la lune devient rousse et qu’on peut la voir, on peut lui envoyer un vœu. Mon vœu c’était de pouvoir être à l’écoute de ma voix intérieure, de pouvoir montrer ma fragilité, ma douceur, ma part d’ombre. Il faut s’accorder le droit de bouger, d’évoluer. Cela passe par un voyage intérieur vers plus de paix, de délicatesse.
Toutes les chansons sont vraiment dans cette esthétique-là, avec une envie de musique organique, vivante. On a tout enregistré ensemble, dans la même pièce. J’avais envie d’une musique vibratoire, sensible où chacun ait la place d’interpréter. Ce sont des chansons dont je suis tellement, mais tellement contente que j’ai forcément envie de les partager avec tout le monde. Mais cela ne m’empêche pas du tout de « tripper », bien au contraire (rires).

- Quelle est l’origine de ce besoin d’introspection ?

Je pense que c’est évidemment d’avancer dans la vie, d’avancer en âge, d’avoir la chance d’exercer un métier qui me plaît, de puiser, à travers les concerts, plein de vitalité. Mon public est très large. Les organisateurs ne sont pas toujours de grandes structures mais peuvent être de petites associations très dynamiques. Je suis ainsi entourée d’énergie très positive. Nous sommes dans un monde où tout va très vite, je souhaitais m’installer dans un autre rythme, ne pas m’installer. Tout cela m’a donné envie de prendre le temps pour construire un projet qui me soit personnel, évidemment, mais qui puisse inciter les gens autour de moi à effectuer ce voyage, eux aussi.
C’est une rencontre avec le public mais aussi avec des œuvres d’art, des films, des pièces de théâtre qui m’a conduite sur cette voie. Il y a notamment une chanson que j’ai écrite après avoir lu un roman de Leonora Miano, La Saison de l’ombre, qui envisage la traite négrière du côté de ceux qui sont restés, à qui on a arraché des êtres chers. J’ai vu aussi Hope, un film magnifique qui évoque l’odyssée de personnes qui ont traversé la Méditerranée dans l’espoir d’une vie meilleure…


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Sandra Nkaké par Gérard Boisnel

- En dehors de ces éléments de contexte, il n’y a pas eu de déclencheur spécifique ?

Je ne peux pas vraiment parler de déclencheur spécifique. J’étais dans un processus d’écriture de chansons et j’ai tout mis de côté. Je sentais que ce n’était pas ce que j’étais à ce moment-là. J’ai fait une pause, ça m’a permis de me balader, de lire, de faire à manger, d’être plus détendue… J’avais toujours un petit carnet et j’écrivais des petits bouts, comme ça. Jî Drû, avec qui je travaille beaucoup, m’a demandé ce dont j’avais envie pour l’album à venir. Je lui ai répondu que j’avais besoin de quelque chose d’intérieur. Je sentais que je me l’étais toujours interdit, pour des raisons que je ne démêle pas vraiment. J’ai eu l’impression d’avoir gagné une sorte de paix intérieure, de joie de vivre qui n’était pas forcément ostentatoire. Je souhaitais que ma proposition musicale touche des personnes qui avaient emprunté la même direction. Je ne sais pas le dire avec des mots, seulement avec des gestes (elle les esquisse en riant), que cela vienne comme ça et pas comme ça…

- Que ça vienne vers vous ?

C’est ça. Laisser les gens venir vers moi. Mais ça veut dire se faire confiance, faire confiance à son souffle, tout simplement… Ça veut dire être libre, se sentir libre, ne pas avoir peur d’être soi. Et, à partir de ce moment, les choses se sont déroulées très, très vite.
Moi, j’ai toujours été fascinée par la lune, depuis que j’étais ado, mais je l’avais mis dans un coin de ma tête. Je me disais que, peut-être un jour, j’en ferais quelque chose. Et là, c’était le bon moment.

- Fascinée par la lune, mais en tant qu’objet astral ou en tant que symbole ?

Les deux. Mais avec cette sensation, ce n’est pas ésotérique, qu’aux changements de lune, moi-même je me sentais changée. Ce n’est qu’après un certain nombre d’années que j’ai fait le rapport. Je pense qu’on a chacun un rapport particulier avec des choses qui nous entourent… Certains, ça va être les arbres, d’autres le vent, le soleil ou la mer. Moi, c’est la lune. J’aime ses variations, j’aime les variations qu’elle induit pour l’eau. D’une certaine façon, je pense que je suis un animal aquatique…

- Une tortue d’eau, alors ? Puisque dans une autre circonstance vous m’aviez confié vous identifier à cet animal…

C’est vrai (rires), oui, c’est vrai ! J’aime aussi son caractère mystérieux.

- Vous n’y voyez pas du tout cet aspect qu’illustre la mythologie, sa face sombre, maléfique, telle qu’elle peut être incarnée par Hécate ?

Pas du tout. Moi, je la vois comme un être très lumineux. Je la vois surtout comme un miroir de mon esprit et de ce que je suis. J’imagine que c’est un miroir qui nous renvoie ce que nous sommes et que nous n’avons pas envie de voir. Si nous sommes sombres, elle est sombre. Si on est lumineux, elle va nous renvoyer ça. Donc, pour moi, ce n’est pas du tout un être malveillant, bien au contraire.

- Ce serait plutôt Artémis ou Séléné ?

Ah, c’est Séléné (rires), complètement Séléné…

- Dans Tangerine Moon Wishes les chansons sont tantôt en français (ce que j’apprécie beaucoup), tantôt en anglais. C’est une volonté délibérée ?

Non. Elles ont venues comme ça, de façon totalement libre. Les chansons écrites en français, étaient comme ça quand elles se sont présentées à moi, je n’ai pas eu à les traduire. Et c’est la même chose en anglais. Toute chanson a sa vie propre. Nous ne sommes que des passeurs…
De plus en plus, j’essaie de ne rien m’interdire, et voilà (Elle chante a cappella :

« Tant que tu ne m’écoutes pas, tant que tu m’emportais,
Je restais prisonnière, prise au piège de tes merveilles,
Écoute mon cœur, il t’appelle aussi fort qu’il le peut… ».

C’est venu comme ça, je n’avais pas envie de la changer et la chanson est restée comme ça.

- Difficile d’enchaîner après un moment comme celui-là. Merci…

Une chanson, quand elle vous invite, elle vous invite. Il faut la garder telle quelle.
Bien sûr, ensuite, on va faire des arrangements, des choses comme ça mais la première graine est juste, c’est la bonne. On ne la jette pas. Parfois, ça peut prendre des années…
Celle-là, « Mon cœur », tout particulièrement. Je me souviens, je chantais avec une chanteuse qui s’appelle Luciole, un être merveilleux que j’adore. On était invitées à chanter pour l’Observatoire des prisons, il y a déjà quatre ans. On a fait beaucoup d’improvisations, Luciole a chanté et moi, j’entendais ça, Je suis rentrée, l’ai notée et l’ai mise de côté. J’avançais sur d’autres chansons et celle-là revenait toujours… J’ai fini par me dire qu’elle était là et qu’il ne me restait plus qu’à la laisser s’épanouir. On a donc parfois besoin d’un peu de temps. Et c’est bien aussi de pouvoir s’accorder ce luxe, de n’être pas toujours dans l’urgence : on a fini une tournée, il faut enregistrer tout suite. Non, parfois on a besoin d’un temps de gestation. On ne peut pas le quantifier, le qualifier et l’intégrer dans un tableau Excel®. Ça ne marche pas.
C’est pour ça que je dis : il faut être doux avec soi-même, souple et ne pas tout planifier.

Il y a plusieurs manières de combattre. On peut combattre dans la rage comme dans le calme.

- Dans « Un Vœu », il y a tout un lexique qui rappelle « Le Dormeur du val » de Rimbaud…

Peut-être (rires). J’aime beaucoup les poètes, Prévert surtout et… Rimbaud. J’avais envie d’emmener les gens vers le décor que j’avais dans ma tête. Et pour cela, quoi de mieux que les mots ? La musique aussi exprime beaucoup de choses, d’autant que nous avons beaucoup improvisé avec les musiciens. Je voulais que les auditeurs de ce voyage (parce qu’on dit album mais, en réalité, il s’agit d’un voyage dans ce décor, dans cette temporalité étrange) s’imaginent un « théâtre de verdure », une grande vallée au coucher du soleil avec deux grandes collines qui s’écartent pour laisser couler une « rivière ». Dans ma tête, j’étais entre Kérouac, Jack London et Sergio Leone (rires) ! Le texte fait le lien avec tout ça et aussi avec le décor d’une chanson qui s’appelle « River ». Le personnage, on ne sait pas vraiment s’il est vivant ou mort, il ne le sait pas lui-même. Il est coincé entre deux cycles. Il n’est pas non plus en train de traverser le site mais on n’en est pas loin. Il se rend compte qu’il est là, coincé dans une sorte de clairière en forêt, parce qu’il a trop écouté des personnes qui ne lui apportaient rien. Il comprend qu’il ne pourra pas sortir de là tant qu’il ne sera pas à l’écoute de lui-même. La chanson fait également écho au moment où ma mère est décédée et où je n’arrivais pas à la laisser partir. Refaire ce voyage intérieur et d’abord accepter que moi je suis vivante, qu’il faut laisser les morts où ils sont - ce n’est généralement pas loin et ils ne sont pas malveillants. C’est important de se le dire. Donc, tout cet album, ce voyage, c’est un perpétuel aller-retour entre le présent, le passé et le futur. Il faut accepter que les choix faits aujourd’hui dessinent les contours de ce que sera demain, et que les chemins empruntés jadis ou naguère ont façonné ce que nous sommes aujourd’hui - et surtout ne pas avoir de regrets.

- Sur le plan musical, comment situez-vous Tangerine Moon Wishes par rapport à ce que vous avez fait précédemment ?

Je dirais que c’est vivant, organique, sensible, parfois épique. Je ne pourrais pas rattacher cela à un style parce que cela n’aurait pas de sens pour un voyage.

- Avez-vous, néanmoins, l’impression de vous situer dans une continuité ou dans une rupture ?

Je dirais les deux. C’est une rupture stylistique mais c’est une continuité dans mon entreprise de découverte de moi-même. C’est sur le fil, le souffle, la texture. Il y a des résonances, des sortes de relais de basse dans la batterie, dans la flûte, dans la voix. C’est quelque chose de très sensible. S’il me fallait vraiment choisir une famille, je placerais Tangerine Moon Wishes à côté de certaines chansons de Led Zeppelin, de Laura Marling, etc. C’est difficile !


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Rencontre avec Sandra Nkaké par Jean-François Picaut

- En écoutant un titre comme « Change », j’ai eu l’impression d’une nette inflexion avec la voix bien posée devant, un gros travail sur les graves notamment… On avait vraiment l’impression de quelque chose de neuf chez vous, de beaucoup plus sensible. Et si cette chanson comporte aussi des échos d’une chanson énergique comme « Like a Buffalo », c’est en plus apaisé.

Oui. Je pense, en effet, qu’il y a plusieurs manières de combattre. On peut combattre dans la rage comme dans le calme. J’avais envie de calme, ce qui n’empêche pas la puissance, bien au contraire mais le calme permet d’être à l’écoute des autres, de pouvoir discuter à plusieurs. Par exemple, nous avons été très nombreux dans les manifestations. Que ce soit contre la loi travail, ou à l’occasion d’un deuxième ou troisième tour social, nous avons été très souvent dans la rue. Il y a des façons de se battre qui sont radicales et d’autres plus pacifiques. Quand on se retrouve face à un cordon de CRS, entourés par la BAC, on peut réagir à leur agressivité avec de la colère et des pierres ou on peut rester très calme, même en première ligne, c’est mon cas.

- Sur un autre titre, j’ai vraiment eu l’impression d’une continuité avec votre travail précédent sur les sténopés, notamment dans l’ambiance…

C’est tout à fait possible. On me l’a déjà dit. C’est une continuité, une extension, un aboutissement de ce travail sur l’épure. Pour enregistrer Tangerine Moon Wishes , on a tous enregistré en même temps, dans la même pièce, ce qui est assez rare. Nous étions dans un moment très sensible où j’avais besoin qu’on soit tous dans la même énergie, de ne pas faire de coupures ou d’autres manipulations, afin de laisser le champ libre à l’interprétation. Sur chaque chanson, nous avons fait au maximum trois prises et chacune d’elles était différente. C’est génial de pouvoir se laisser cette liberté que je n’avais jamais eue et c’est pour cela qu’il était important de tenir en même temps les rênes de la production et celles de la réalisation…
Vous pourrez (le public pourra) en juger dès le mois de janvier, le 19 à L’EMB de Sannois et le 20 au Trianon. J’ai vraiment hâte d’y être !