Scènes

Échos de Jazz aux Écluses

Compte-rendu de la 8e édition du festival bretillien


Nicolas Folmer sextette & Rouda © Jean-François Picaut

Pour la huitième année consécutive, les amateurs de jazz ont convergé vers le site des Onze écluses à Hédé-Bazouges (Ille-et-Vilaine). Les 19 et 20 septembre 2015 s’y est déroulée la huitième édition de Jazz aux écluses.

Samedi 19 septembre
Philippe Torreton & Edward Perraud, Mec : un moment intense
Cette édition de Jazz aux Écluses est placée sous le signe des mots. C’est dire si le spectacle conçu par Phillipe Torreton et Edward Perraud à partir des textes d’Allain Leprest y avait sa place.


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Philippe Torreton © Jean-François Picaut

C’est « Mec », la chanson éponyme de l’album du poète parolier natif de Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime), paru en 1986, qui ouvre le concert. Dans la veine de Mac Orlan, nous avons là affaire à une poésie proche de Léo Ferré. Torreton l’habite dès les premiers mots et le jeu théâtralisé d’Edward Perraud contribue à lui conférer une aura supplémentaire.

Du « Chien d’ivrogne » à « Dans le sac de la putain », en passant par « On était pas riche », « Ton cul est rond comme une horloge », « Il pleut sur la Manche », sans oublier « Y a rien qui s’passe », « Rimbaud », « Édith » ou « Le temps de finir la bouteille », etc. les deux compères se promènent dans l’œuvre du chanteur qui nous a quittés en août 2011. Les textes manifestent une égale aisance pour chanter l’amitié, évoquer l’amour sans sensiblerie, peindre des personnages à la marge ou se souvenir de la Normandie natale de l’auteur. La préoccupation sociale affleure partout. Les « assis » comme disait Arthur sont une cible favorite.

Philippe Torreton endosse tous les rôles avec une égale aisance. Son interprétation donne à entendre Leprest comme peut-être on ne l’a jamais entendu. En vrai poète de la batterie, le génial bricoleur de sons qu’est Edward Perraud habille les mots d’un costume sur mesure qui a l’air d’une autre peau. De la bien belle ouvrage.

Dimanche 20 septembre
Nicolas Folmer invite Rouda : une atmosphère de fête
Dans un programme largement consacré à Horny Tonky, Nicolas Folmer (trompette) accueille le rappeur-slameur Rouda, le thème du festival oblige. Dans son sextette, Olivier Louvel remplace Thomas Coeuriot à la guitare.

Les textes de Rouda , ancrés dans la critique de la réalité sociale, sont plus réalistes que poétiques. Sa gestuelle est directement issue de la vulgate rap. La musique de Nicolas Folmer et de ses compagnons lui offre un costume de luxe.


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Rouda, Nicolas Folmer & Antoine Favennec © Jan-François Picaut

Dans les titres issus de Horny Tonky (Cristal Records, Harmonia mundi, 2015), le sextette manifeste une belle énergie et une joie de vivre communicative. Yoann Schmidt (batterie) se donne à fond sur chaque morceau, Laurent Coulondre ose des solos assez longs et plutôt inventifs. Olivier Louvel aura évidemment son heure de gloire dans « Jungle Rock ». « James » fournira l’occasion d’une belle joute Schmidt - Julien Herné (basse). Contrairement à ce que j’avais vu à Segré, Antoine Favennec bénéficie de moins d’espace mais il sait s’imposer quand on lui laisse la parole. Et bien sûr, le maître de cérémonie, Nicolas Folmer, sans jamais se départir de son élégance de dandy, entraîne tout son monde dans un vrai tourbillon où l’énergie se combine à l’invention.

Élise Caron et Denis Chouillet : l’émotion et l’humour
Est-ce la comédienne de théâtre et de cinéma ou la chanteuse que Jazz aux écluses avait invitée ? Élise Caron s’est montrée les deux et souvent simultanément. Elle nous présente avec son vieux complice Denis Chouillet (piano et Fender Rhodes) ses Nouvelles Antiennes, dont le titre est déjà un programme.


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Élise Caron © Jean-François Picaut

« Mon bébé » ouvre le concert : instant de délicatesse qui ne sombre jamais dans la guimauve car la réalité est là, omniprésente. Élise Caron donne dès cette ouverture un bel aperçu de ses qualités vocales et de ses capacités d’interprétation. Nous nous quitterons avec « La Boulangère », interprétée en second bis. Ce grand voyage du ton de la confidence à l’humour, nous le ferons plusieurs fois au cours de ce spectacle qui mêle des chansons anciennes et des nouvelles mais aussi de nouvelles paroles sur des mélodies anciennes, dans cet art de l’alchimie qui est le propre d’Élise Caron. Ainsi, côté sentiment on aurait ce « Je veux m’amuser » où les mots s’entrechoquent comme chez certains surréalistes et côté humour cette évocation d’un réfrigérateur digne d’un Bobby Lapointe, en passant par une comptine « Jacques a cent ans » ou un portrait ( ?) de « Mireille » (Matthieu).

La variété des interprétations n’est pas moindre : gouaille populaire, mélopée, jazzy, lyrique, etc. Mais tout, le plus souvent, n’est que fugace. Élise Caron est un ludion polymorphe sans cesse en mouvement qui vous fait volontiers un pied de nez mais l’accompagne d’un sourire désarmant. En véritable homme orchestre, Denis Chouillet, solide, est au cœur de tout, maître de la pulsation et de l’harmonie.