Entretien

Sara Lilu, nouvelle voix du jazz européen

Rencontre avec l’improvisatrice, chanteuse et compositrice espagnole, en partenariat avec In&OutJazz

Photo © Alesander Peña

En cette période où le jazz déborde les limites de sa propre sémantique, Sara Lilu apparaît comme une voix qui préfère les questions aux réponses.
Son premier album sous son nom, do we belong in confusion ?, dresse la carte sensible d’un parcours de vie : une moisson de sons, de doutes, de découvertes. Le studio comme instrument, la voix comme laboratoire, l’humour comme outil.

Sara Lilu © Alesander Peña

do we belong in confusion ? est le premier album qui sort sous votre nom. Que représente ce disque pour vous ?

C’est un aperçu des sons qui m’ont accompagnée à une certaine période, entre la fin de l’adolescence et le début de la vingtaine. J’ai sélectionné pour cet album quelques-unes de mes compositions préférées. L’expérimentation sonore est l’un de mes principaux moteurs, alors j’ai envisagé le studio comme un instrument. J’ai pris conscience de la quantité de travail qui se cache derrière une production musicale, et cet album m’a aidée à définir quel genre d’artiste je veux être.

Le titre pose une question presque existentielle. D’où vous est-il venu ?

Toute ma vie j’ai eu besoin de réponses, autant rationnelles que spirituelles. Ce titre est celui d’une des chansons de l’album. Je l’ai écrite en m’inspirant de « Human Behavior » de Björk. Je sais que le titre est long et qu’il peut paraître prétentieux, mais pour moi il a un côté humoristique. Tout le monde est avide de certitudes (moi comme les autres) mais accepter la confusion et rire de soi-même peut s’avérer libérateur.

Comment composez-vous ?

Cela dépend. Il y a des chansons qui arrivent d’un coup tout entières, harmonie, mélodie et texte, comme une grande cascade de son. Mais en général, je commence par une improvisation, à la voix, au piano ou à la guitare, et puis tout à coup une idée m’accroche. J’ai l’impression qu’une chanson vit sa propre vie, et que mon rôle se borne à l’aider à grandir. Parfois cela peut prendre des mois, et puis un jour je me dis « ah, mais j’étais en train de digérer telle émotion ». J’aime aussi écrire des paroles sur des standards, comme sur mon album en duo avec le guitariste Alesander Peña (My Blue Heaven, 2024). C’est une sorte d’énigme à résoudre : comme s’il fallait retrouver les mots qui sont déjà dans la musique.

Vous faites coexister le jazz, la musique improvisée, la chanson et des textures contemporaines. Est-ce une volonté de briser les étiquettes ou plutôt de rester en dehors ?

À dire vrai, je ne me suis pas vraiment souciée des étiquettes. Pendant le travail d’arrangement et de mixage, j’ai pris conscience de mes références, notamment en termes d’arrangements. Elles sont très diverses : Screaming Headless Torsos, Erykah Badu ou Beck. Donc pour répondre à votre question, je crois que mon travail se situe en dehors.

Sara Lilu © Alesander Peña

Quel rôle jouent les arrangements et l’écriture collective dans votre musique ?

J’ai une admiration totale pour les musiciens avec lesquels j’ai travaillé sur cet album. Je laisse beaucoup d’espace à leur interprétation personnelle. L’harmonie, la structure d’une chanson sont déterminées, mais je fais totalement confiance aux musiciens pour le choix des sons, les modes de jeu. L’interplay est essentiel.

Comment envisagez-vous la voix dans votre univers créatif ?

La voix est mon principal moyen d’expression. Je suis amoureuse de cet instrument, il ne cesse de m’étonner et de me libérer. Je considère que c’est une chance de l’avoir choisie comme principal champ d’investigation.

Technique, formation académique et intuition : quelle est leur place relative dans votre processus créatif ?

David Lynch a dit que l’intuition, « c’est du ressenti qui pense ». J’ai l’impression que l’intuition et la curiosité marchent main dans la main. En même temps, la théorie me permet d’ouvrir mon oreille. Donc pour moi, l’intuition est très importante, mais la compréhension et l’utilisation des connaissances théoriques le sont tout autant.

Comment définiriez-vous la nouvelle génération du jazz européen, et comment votre musique s’y intègre-t-elle ?

Je pense qu’il n’y a plus « un » jazz européen. Il y a plusieurs scènes très riches qui se développent simultanément. Il me semble que selon les pays, la musique prend des directions différentes. Le mot « jazz » englobe maintenant beaucoup de choses très diverses. Je pense que ma musique s’intègre dans ma génération, à la fois par le respect du passé, et par le besoin de combiner des influences divergentes en toute liberté.

Ce qui me paraîtrait logique, ce serait de confier à l’IA les travaux que personne ne veut faire

En mars 2025, vous avez reçu le prix de Meilleur·e Soliste de l’European Young Artists’ Award Burghausen. Que signifie pour vous cette distinction ?

En tant que chanteuse, cela m’a permis de mieux comprendre comment les gens me voient et m’entendent. J’adore chanter des chansons, mais je suis aussi improvisatrice et cela me fait plaisir que ce soit reconnu par le public.

Vous participez à des projets très différents : Veus Lliures, votre duo avec Alesander Peña, le trio Kimera. À quelle nécessité créative répond chacun de ces projets ?

Veus Lliures est un groupe composé de 13 femmes. Depuis cinq ans, nous explorons la voix humaine, l’improvisation libre collective et la direction par signes. Cela m’a beaucoup appris sur la voix, et cela m’a également permis d’ouvrir plus grandes mes oreilles : l’écoute est primordiale en situation d’improvisation à plusieurs.

Sander et moi avons créé notre duo en 2019. Nous avons développé une relation de confiance, si bien que la musique devient comme une conversation avec notre meilleur ami·e.

Enfin, depuis presque un an je joue avec Dani Artetxe (guitariste) et Dani Pimen (batteur). Notre trio est en fait un mélange de rock prog, de post-punk, d’improvisation libre et (un peu) de jazz. Nous mettons la dernière main à un répertoire de chansons inédites, et je suis ravie parce qu’avec eux, je deviens la version la plus drôle, la plus barrée, la plus extravagante de moi-même.

Sara Lilu © Alesander Peña

Comment imaginez-vous l’évolution de votre musique et de vos projets pour les années à venir ?

En toute honnêteté, je n’en ai aucune idée. Je sais juste que j’aime ce que je fais en ce moment et que je joue avec des gens que j’admire profondément. Je m’en remets à la vie.

Au temps de la vitesse et de l’intelligence artificielle, que devons-nous veiller à préserver ?

Ce qui me paraîtrait logique, ce serait de confier à l’IA les travaux que personne ne veut faire, plutôt que de dépouiller les gens de ce qui donne un sens à leur vie. Je crains que les gens qui décident de l’usage de la technologie ne soient pas toujours en phase avec les valeurs et les droits des artistes et des êtres humains. Je suis très inquiète de la direction que risque de prendre notre monde dans les années à venir, et la seule chose qui me vient, en tant qu’artiste, c’est qu’il faut nous rassembler plus encore, et continuer de faire vivre des communautés artistiques indépendantes. Les humains auront toujours besoin de vrai, et le vrai ne peut être créé que par des humains.

S’il fallait définir ce moment de votre vie en un seul mot, quel serait-il ?

Pré-éclosion.

Entretien par Pedro Andrade (In&OutJazz)

par // Publié le 8 mars 2026
P.-S. :

Cet article est publié simultanément dans les magazines européens suivants, à l’occasion de « Milestones » une opération de mise en avant des jeunes musiciennes de jazz : Citizen Jazz (FR), JazzMania (BE), Jazz’halo (BE), Jazz-Fun (DE), Donos Kulturalny (PL), In&OutJazz (ES), UKJazzNews (UK) et Meloport (UA).

This article is co-published simultaneously in the following European magazines, as part of « Milestones » an operation to highlight young jazz female musicians : Citizen Jazz (FR), JazzMania (BE), Jazz’halo (BE), Jazz-Fun (DE), Donos Kulturalny (PL), In&OutJazz (ES) UKJazzNews (UK) and Meloport (UA).

#Womentothefore #IWD2026