Entretien

Mélissa Acchiardi, le sens du collectif

Entretien avec la vibraphoniste membre de nombreux groupes collectifs.

Voici longtemps que nous prêtons attention aux lames de vibraphone de Mélissa Acchiardi. Il faut reconnaître que la jeune musicienne s’est fait remarquer dès la fin de l’année 2020 pour sa participation à InDOLPHYlités de l’ARFI. La gageure était forte : reprendre, dans des conditions relativement similaires, l’album Out to Lunch de Dolphy, mais en travaillant le matériau pour mieux se l’approprier.

Mélissa Acchiardi est une musicienne qui aime les collectifs. C’est dans cette démarche qu’elle multiplie les résidences d’artiste et les actions pédagogiques, elle qui enseigne les percussions dans la région Rhône-Alpes. Elle est également membre de la Compagnie du Vieux Singe, dans une direction plus théâtrale. Elle a récemment intégré l’ARFI (Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire), l’un des plus vieux collectifs de jazz et de musique improvisée de France, avec qui elle prépare un spectacle autour de la Ferme des Animaux d’Orwell. Rencontre avec une jeune musicienne impliquée et passionnante qui pense global et total, comme sa musique.

Mélissa Acchiardi © Christophe Charpenel

- Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis musicienne, percussionniste. J’ai suivi une formation en percussions classiques dans des conservatoires et notamment auprès de Laurent Vieuble qui a été une grande rencontre musicale et pédagogique pour moi. Puis j’ai rencontré au Cefedem Rhône-Alpes des gens passionnants qui m’ont aidée à faire de la musique comme j’en avais envie. Je joue de plein de musiques différentes. J’en écoute assez peu. J’aime beaucoup en jouer avec des gens, moins toute seule. J’aime bien en inventer. J’aime bien rencontrer des gens qui n’ont pas du tout la même vie que moi et je me sers souvent de la musique pour le faire.

- Beaucoup de gens vous ont découvert au sein du Very Big Experimental Toubifri Orchestra. Que représente pour vous cet orchestre ?

C’est mon premier groupe de musique. Quand on avait 19 ans, Grégoire Gensse, le chef de l’orchestre, était venu me voir pour me demander en quel cycle j’étais à l’école de musique et si je voulais faire partie d’un orchestre et j’avais répondu d’accord. Ça fait 15 ans déjà. Il y a eu la rencontre avec Grégoire Gensse et la découverte de la musique balinaise quand j’avais 20 ans, puis nous avons rencontré Loïc Lantoine avec qui nous avons beaucoup joué et festoyé et avec qui nous avons encore envie de fabriquer des chansons.
Je grandis avec eux d’abord dans la musique, en jouant leurs compositions, en arrangeant des morceaux avec eux, en les écoutant jouer, mais aussi à travers l’expérience de ce collectif très actif, une expérience dense, riche, bouleversante, géniale. On a actuellement trois spectacles : celui avec Loïc, celui de l’orchestre qui s’appelle Dieu Poulet (on sort l’album ce mois-ci !) et une balade musicale en cours de finition.

la question de comment on fabrique des choses à plusieurs me passionne. Et la musique est un bon prétexte pour ça

- Vous êtes entrée récemment dans le collectif ARFI ; la notion de collectif vous semble-t-elle importante ? Que représente cette vénérable institution lyonnaise à vos yeux ?

Je découvre au fur et à mesure que la question de comment on fabrique des choses à plusieurs me passionne. Et la musique est un bon prétexte pour ça. Je suis ravie de découvrir l’Arfi. L’énergie, l’invention et l’expérience de ces musiciens m’impressionnent beaucoup. Je rencontre pour la première fois des musiciens d’autres générations que moi et tous bien hauts en couleurs ! Quand Christian Rollet me raconte ses débuts en musique dans les années 70 dans la voiture en allant jouer, c’est fascinant. Et quand on fait un duo d’impro, je m’accroche bien fort.
La nouvelle création de la Marmite Infernale sort ce mois-ci. On est dans la dernière ligne droite. On voit les morceaux et l’identité multicolore de ce nouvel orchestre apparaître. J’observe leur façon de faire ensemble et ça pose plein de questions passionnantes.

Mélissa Acchiardi © Christophe Charpenel

- Comment aborde-t-on un répertoire aussi référentiel que InDOLPHYlités à votre instrument ?

Je pratique le vibraphone sans vraiment de référence, plutôt comme un objet sonore tout terrain. Quand Clément Gibert m’a proposé de jouer cette musique-là avec eux, je suis arrivée avec une grande envie d’improviser, mais aucune pratique régulière dans ce domaine, et aussi, carrément la frousse. Les musiciens de l’Arfi ont été si accueillants que j’ai mis les pieds sur ce nouveau terrain de jeux avec beaucoup de joie et de plaisir. Et vu comme ils jouent, pas le choix, il faut y aller. Je fais ce que je peux mais je suis ravie.

- Par ailleurs, on vous entend au sein du collectif Dur et Doux, lui aussi très pluridisciplinaire ; pouvez vous nous évoquer votre implication dans cette structure ?

En 2011, Boris Cassone m’a proposé de venir jouer dans Herr Geisha And the Boobs . C’étaient mes premiers essais derrière une batterie. J’ai adoré ça. On a fait quatre albums, plein de concerts, et la rencontre avec la musique de Boris a été aussi très importante pour moi. Puis, Antoine Mermet nous a appelé, il y a quelques années, pour fabriquer les chansons de Saint Sadrill, qui est de la pop magnifique dans laquelle mon vibraphone a trouvé une place inespérée. Nous venons d’enregistrer notre second album.
Dur et Doux est un bureau de copains qui travaillent bien. Ils filent tous les coups de mains qu’ils peuvent. Ils ont le secret pour faire exister des musiques très singulières et le collectif avance au contact de l’imprévu. Un joyeux bordel de gens qui en veulent et qui aiment ça.

On fait ce qu’on veut

- On vous découvre dans un duo, Hidden People, avec Aëla Gourvennec dans un registre plus électronique, avec voix et batterie ; pouvez-vous nous parler de cet univers différent ?

Hidden People est né il y a 4 ans et Dur et Doux aide beaucoup à ce que notre musique se fasse. Je connais Aëla depuis longtemps et nos écritures se rejoignent de façon évidente pour nous autour de ces chansons singulières faites de textes, de sons, de recherches de timbres, de drôlerie, d’étrangeté, de suspense, de rock... On fait ce qu’on veut. On a toutes les deux des parcours sinueux : classique, théâtre, rock and roll, pop, musique contemporaine, bluegrass, etc. On pioche partout et on raconte des histoires avec. J’adore écrire pour ce duo. Les possibilités sont infinies et les envies de raconter très fortes.
Nous avons fait un premier album chez Dur et Doux qui s’appelle Tambour cloche, et nous venons d’enregistrer le second qui sortira à l’automne. 

Mélissa Acchiardi © Christophe Charpenel

- Vous allez participer à l’adaptation de La Ferme des Animaux avec l’ARFI ; pouvez-vous nous parler du projet ?

C’est une belle idée de Guillaume Grenard. Je suis ravie d’aborder ces questions-là avec lui et Ophélie Kern qui va écrire le texte. On travaille avec la comédienne Jessica Jargot. C’est une équipe de gens qui, comme moi, a envie de réfléchir à comment faire pour s’organiser ensemble. L’idée de créer, avec ce spectacle, une rencontre entre des jeunes gens et les questions que soulèvent les différents systèmes politiques me plaît beaucoup. Et je sais que ce sera formidable de jouer avec Guillaume.

- Quels sont vos autres projets à venir ?

Je joue avec des écrivains et comédiens depuis plusieurs années. J’ai rencontré Samuel Gallet vers 2007 qui m’a fait faire mes premier pas dans l’écriture musicale. Je joue maintenant avec la Compagnie du Vieux Singe et Ophélie Kern, écrivaine, metteuse en scène et comédienne. J’ai aussi des moments de créations ponctuels avec le collectif Eskandar. Et côté musique, j’ai commencé un nouveau duo pour faire la fête et danser, avec un violoncelliste, Colin Delzant, où je suis à la batterie et au synthétiseur. On en est au début, ça va être super !