Entretien

Simon Goubert (II)

Interview de Simon Goubert, batteur stakhanoviste et musicien à l’univers très personnel… Seconde partie.

Interview de Simon Goubert, batteur stakhanoviste et musicien à l’univers très personnel… Seconde partie.

(Lire la première partie)

  • Tu étais récemment au Triton pour un concert où des élèves du Conservatoire des Lilas ont interprété une de tes créations. Tu as envie de renouveler ce genre d’expérience ?

Avec plaisir ! J’ai déjà fait pas mal de stages avec des orchestres, mais jamais pour travailler mes morceaux. C’est agréable de venir et de booster tout ça. Je remarque souvent des points communs entre ces jeunes gens qui sont là et puis qui ne savent pas vraiment pourquoi ils sont là. Même en face de professeurs très compétents, ce qui était le cas. Là tous savaient pourquoi ils étaient là. Ce n’est pas si évident que d’écrire quelque chose qui ne soit pas trop difficile mais qui sonne, qui raconte quelque chose. Le saxophoniste de Thôt (Stéphane Payen) l’a fait avec des gens qui travaillent à l’année avec lui. Là ce n’était pas le cas : il y a eu trois répétitions avec moi, mais d’autres avec Guillhem André. Je suis partant pour le refaire évidemment.

S. Goubert © H. Collon

  • La direction de l’ONJ t’attirerait ?

Non. La première raison est que je n’en suis pas forcément capable. Et en admettant que je le sois musicalement, je ne serais pas à même d’assumer tous les à côtés. J’ai été assez proche d’un des directeurs de l’ONJ, Didier Levallet, pour voir à quel point cela demande du travail, et pas seulement musicalement. D’autre part, je ne me sens pas du tout porteur d’un projet, à part composer et partir jouer dans le monde entier. Mais il y a toute une dimension politique et sociale dans la direction de l’ONJ, que je serais incapable d’assumer…

  • D’autres expériences en Big Band ?

Parfois j’y pense. Mais il faudrait que quelqu’un d’autre s’occupe du projet ! Que je n’aie à penser qu’à la musique. Les gens peuvent être à l’aise dans des réceptions, des cocktails ou des salons, ce qui n’est pas mon cas. Quand je dis ça, il y a des gens dont c’est vraiment la nature d’être dans ces contextes-là, et ils le font très bien. Mais pour faire vivre un big band, il faut passer sa vie dans les couloirs, chercher des subventions. Déjà il faut le faire pour un quintet ou un sextet, alors à plus forte raison pour un big band…

  • Justement, c’est quelque chose qui n’est pas très médiatisé, cette difficulté actuelle dans le jazz pour trouver des concerts ?

S. Goubert © H. Collon

Les choses et les gens se trouvent plus dans des compartiments qu’avant : il y a les vedettes, huit vedettes françaises au-dessus du panier, quelques vedettes portées pendant un moment par un label de disque, et puis tout le reste, très loin derrière. Il n’y a plus de lien entre tout ça. J’ai des amis, que je classerais parmi les vedettes, qui ont oublié en partie - et tant mieux pour eux - ce qu’était la vie quand ils ont commencé. Ils ne s’imaginent pas que 95% des musiciens vivent encore comme ça maintenant. Ils sont sur une autre planète, et pourtant je parle de gens qui ne sont pas dénués de sentiments humains ni d’intelligence.

Comme faisaient les Américains il y a dix-quinze ans, il y a quelques musiciens fabriqués par les labels, talentueux mais pas forcément encore mûrs pour faire tout ce qu’ils font. Ils vont durer un moment et traverseront leurs années de désert, comme tout le monde. Et puis il y a tout le reste, et à l’intérieur du reste, il y a encore des nuances : ceux qui ne jouent pour ainsi dire jamais, ceux qui jouent un peu, ceux qui jouent beaucoup parce qu’ils se démènent pour survivre et jouent beaucoup dans plein de petits endroits. Entre ces trois cases-là, il n’y a plus de rapports.

S. Goubert © H. Collon

Mais il y a vingt-vingt-cinq ans, il y avait tellement moins de musiciens, tout le monde pouvait se connaître. Avant, il y avait les musiciens traditionnels et les musiciens modernes, et entre les deux les musiciens du bop pour faire la jonction. Et on peut dire que les musiciens de free étaient à part. Maintenant tout ça serait plutôt mélangé. Il y a des extrémistes dans chaque genre, mais grosso modo les gens sont plus ouverts les uns envers les autres, connaissent plus l’autre côté de la barrière. C’est-à-dire qu’on va avoir des musiciens de free qui connaissent très bien l’harmonie ou des musiciens plus traditionnels qui aiment écouter des choses plus free. Par contre, à l’intérieur de ça, il n’y a plus la solidarité, la confrérie qu’il y avait. Maintenant c’est un peu chacun pour sa gueule, ce que je comprends, parce que c’est difficile. Mais je pense qu’il y a plein d’autres domaines ou c’est ça.

  • Et pour les enregistrements ?

C’est pareil pour la vente des disques. Les créneaux commerciaux sont de 200, 1000, 5000, 10 000 ou 15 000, mais ce n’est plus échelonné. On entend rarement quelqu’un dire qu’il a vendu entre 2 000 et 3 000 disques. Plutôt 1 000 ou 5 000 mais pas entre les deux. Je ne suis pas en train de dire qu’il y a des gens mauvais à l’intérieur de ce système. Comme c’est difficile, chacun se débrouille comme il peut, en essayant d’être le plus honnête possible. Le monde appartient plus aux labels de disques, aux directeurs des salles qu’aux musiciens. Rares sont les gens qui se sentent honorés de recevoir un musicien maintenant - c’est aux musiciens d’être contents d’être reçu.

  • Le public est prêt à écouter tout ce qui se fait ? Y a t il un problème de diffusion ?

Oui, dans les médias, c’est sûr. Mais les médias marchent par les labels. Si tu es chez un gros label, de toute façon tu auras un article dans les journaux, quelle que soit la musique. Pareil pour les émissions de radio. Tu as des chances, si tu es chez Universal, de faire « le pont des artistes », par contre tu ne le feras jamais si tu es dans un petit label. Quant au public, il est présent, les festivals sont bondés. Mais les gens sont de plus en plus éduqués sur l’événementiel, donc ils se déplacent pour de gros coups, les gros concerts, les gros festivals. D’où la politique des clubs : quand on demande des dates, la première question à laquelle on a droit est « Quelle est votre actu ? ». Parce qu’il faut être porté par quelque chose, tu ne vas plus jouer quelque part simplement pour jouer. Il faut que tu sois là pour vendre un disque ou un livre…

  • Quelques petites exceptions, comme Le Triton ?

Le Triton n’est pas un club mais une salle de concert. Ce que j’appelle un club est un endroit où les musiciens viennent plusieurs jours, où il y a des boeufs, pas d’heure limite à la fin. Mais le Triton est une salle de concert qui donne d’une manière exceptionnelle la chance à des expériences de se faire. Ce qui est devenu très rare c’est un patron de club qui connaisse d’autres musiques que celles qu’il a chez lui, donc qui est là pour la musique. Le club était un laboratoire, et maintenant un endroit de concert pour faire la sortie d’un CD.

  • Justement, pour la sortie de Et après…, fin mai début juin au Sunset… Tu comptes réunir tous les musiciens du disque ?

Oui, à part Stella Vander. Mais de toute façon, ce n’était pas possible de jouer les morceaux comportant des choeurs. Ce seront donc les deux quartets différents (Zenino, Blanchet, Domancich et Eric Daniel, Jean-Philippe Viret, Sophia Domancich), avec en plus Frédéric Sylvestre le 31 mai et Jean-Michel Couchet. On essaiera de faire quelque chose de proche du disque.

  • Pour finir en se projetant dans l’avenir… et après ?

S. Goubert © H. Collon

Jouer. J’aimerais bien, comme plein de copains, avoir un agent et quelques concerts. Pouvoir jouer une fois de temps en temps ailleurs que dans un club parisien.

  • Quelques morceaux du dernier disque qui donneraient des pistes pour le futur ?

Je n’ai vraiment pas d’avis. Même si le disque a été enregistré il y a un an, je suis encore dedans puisque j’attendais avec impatience cette sortie. Par contre j’ai fait plein de choses depuis. A chaque fois que je termine un disque j’ai toujours l’impression que c’est le dernier, comme si de toute façon je ne pourrais pas faire mieux ! Et puis finalement, après on découvre qu’on a encore plein de choses à dire. Donc il va se passer quelque chose, mais je ne sais pas encore quoi…

  • Et les morceaux que tu joues souvent, comme « Le retour d’Emmanuel Philibert » ou « Pourquoi pas ? »

J’ai composé et enregistré « Le retour d’Emmanuel Philibert » il y a longtemps, sur un disque du groupe « Insieme », dirigé par Riccardo Del Fra et Bob Revel. Sophia l’a entendu et l’a ressorti des tiroirs. Emmanuel Philibert était un capitaine des armées de François Ier qui a gagné beaucoup de batailles. C’était tout un projet monté autour de la Savoie. Une fois que j’ai eu composé le morceau, je pensais vraiment à quelqu’un qui revenait de la guerre, content mais boîteux, et j’ai trouvé « Emmanuel Philibert », dont le surnom est « Tête-de-fer » !

« Pourquoi pas » a été composé pour le duo avec Eric Barret. On avait commencé à le coucher sur bandes pour le quartet dans un enregistrement qui ne verra pas le jour. Ce devait être la suite de « Désormais… ». On le refera peut-être, mais je vais chercher à ne pas aller là où on m’attend. Et surtout à ne pas aller là où moi je m’attends !