Chronique

Sylvie Courvoisier

Lonelyville

Sylvie Courvoisier (p), Mark Feldman (vln), Vincent Courtois (cello), Ikue Mori (electronics), Gerald Cleaver (dm)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Lors de son passage en duo avec Mark Feldman au Théâtre de l’Onde en mars dernier, Sylvie Courvoisier nous confiait sa fierté pour ce disque en quintette, enregistré lors d’un concert à Lausanne en 2006. Elle nous disait y marier deux de ses amours musicales : les cordes et l’électronique ; la musique contemporaine et le bruitisme ; ou comme elle le disait elle même, Abaton et Mephista. Ces deux trios étaient jusque-là parmi les plus belles réussites de la pianiste helvète. Il faudra désormais compter avec Lonelyville.

Son trio Abaton compte en ses rangs le violon de Mark Feldman et le violoncelle d’Erik Friedlander. On retrouve le premier sur Lonelyville et, un autre compagnon musical régulier, Vincent Courtois au violoncelle aussi. Le trio Mephista [1] allie quant à lui le piano préparé de Sylvie Courvoisier aux percussions de Susie Ibarra et à l’électronique d’Ikue Mori. Mori est aussi présente sur Lonelyville, alors que la batterie est confiée à Gerald Cleaver.

Lonelyville est avant tout le résultat, très convaincant, du travail de composition de Sylvie Courvoisier. En effet, si elle est une improvisatrice remarquable, son goût pour la musique contemporaine la conduit également à se penser, et se présenter, comme compositrice. On retrouve, dans ces deux démarches complémentaires, des traits communs qui définissent le « son » Sylvie Courvoisier : un attachement au moindre bruit, à la musicalité qu’il y a toujours à en tirer, un sens du silence et du suspens, de la mise en musique de la respiration et du temps. La beauté des improvisations réside dans leur caractère circonscrit. Il faut entendre la pianiste dans ses exercices solitaires, comme au Centre culturel Suisse de Paris en novembre 2006, organiser ses morceaux au fur et à mesure, à partir d’un bruit, d’une simple série de notes à développer ou d’un agencement rythmique singulier.

Sylvie Courvoisier lance une idée, chaque fois différente, et en explore les possibles sans trituration excessive. Quand elle a obtenu ce qu’elle souhaite, elle s’arrête tout simplement, sans chercher à surexploiter les ressorts de son art. Ses compositions conservent de ses improvisations cette science de l’arrangement subtil, sur le vif, mais lui permettent aussi de développer ses idées sur la durée, d’échafauder une dramaturgie qui nécessite un travail d’écriture minutieux en amont. C’est avant tout cela que permet d’entendre Lonelyville : quatre pièces, dont trois se déploient sur près de vingt minutes, et un agencement original des textures instrumentales entre cordes frôlées, pincées, frottées, caressées, martelées et percussions martelées, caressées, frottées, pincées, frôlées.

Le disque s’ouvre sur une pièce dont le nom sonne comme un programme : “Texturologie”. Des bruissements introductifs, qui semblent émerger doucement du silence, à l’avalanche percussive finale, il y a là un sens de la montée en puissance très naturel. Pourtant, rien ne se passe selon un schéma de crescendo trop facile, trop visible. La tension n’est pas plus grande dans les passages enlevés. L’attention qui semble être portée au moindre cliquetis, comme s’il s’agissait d’une pièce porteuse de ce bel édifice, ne se rencontre pas uniquement dans les passages introspectifs. Le jeu sur les textures, la matière des instruments, leur composition (quel(le) pianiste nous révèle mieux la double nature, percussive et à cordes, du piano ?) est ici centrale. Nul attachement à quelque dogme bruitiste ou contemporaniste, juste un esprit curieux, témoin engagé de la beauté des bruits, comme si Sylvie Courvoisier cherchait à conduire notre écoute vers des détails auxquels on ne prête pas assez attention en temps normal.

Si la mélodie n’est pas centrale dans ce premier morceau, il ne faut pas en tirer de conclusion hâtive sur les rapports en elle et l’artiste. En effet, les trois morceaux suivants l’intègrent volontiers au discours du groupe, chacun à sa manière. Sur “Cosmorama”, elle se fait obsédante, simple et répétée à l’infini. Autour de ce tourbillon sonore s’organise un monde contrasté, allant d’une ouverture au piano à la rythmique diabolique évoquant les Études de Ligeti aux sonorités délicatement cosmiques servies par les machines d’Ikue Mori, le tout ponctué par de brefs éclairs de cordes.

Le troisième morceau, “Contraste 2005”, se déploie dans la mélancolie, un élément qui semble toujours irriguer l’oeuvre de Sylvie Courvoisier. C’est là qu’on retrouve le plus de points communs avec son travail en duo avec son mari, Mark Feldman. On est assez proche de ce que donne leur travail sur les compositions de John Zorn pour Masada par exemple. Il y a ainsi comme un furtif parfum juif dans la mélodie que fait briller Feldman. Comme s’il s’agissait ici pour Sylvie Courvoisier de relier dans une oeuvre aboutie les différentes facettes qui la composent.

Le final “Lonelyville” fait gronder les percussions de Gerald Cleaver alors que la mélodie semble littéralement se décomposer sous les coups des autres instrumentistes, resurgissant de-ci, de-là, pour s’écrouler en d’inquiétantes pluies acides de sons crissants. Rien d’étonnant à ce que cette pièce vienne conclure le disque. Elle en est comme la « décomposition ». Un retour en accéléré vers le silence inaugural.