Scènes

Une note bleue cuivrée

Blue Note Festival du 4 au 10 avril 2004 à Paris.


Le mythique label américain Blue Note Records a tenu son festival du 4 au 10 avril 2004 à Paris. Des pointures européennes et américaines sont venues prouver leur valeur pour notre plus grand plaisir. Au programme : Jason Moran et le Bandwagon, Erik Truffaz et Christophe, Patricia Barber, Flavio Boltro et Stefano Di Battista, Medeski, Martin and Wood, Wynton Marsalis et Diane Reeves, et enfin Cassandra Wilson en bonus le 1er mai.

Parmi toutes ces stars, les trompettistes étaient à l’honneur : Flavio Boltro et Wynton Marsalis. Venu prêcher son hard-bop puissant en compagnie de son coéquipier de toujours Stefano Di Battista, l’italien Flavio Boltro était attendu. Son dernier disque 40° souligne encore son immense talent et sa technique avancée de l’instrument. De l’autre côté, c’est l’histoire du jazz toute entière qui vient à nous. La présence de « Monsieur » Wynton Marsalis sur les planches de la Cigale faisait déjà rêver. Deux soirées où la technique et la puissance seraient donc à l’honneur.

Le 6 avril, au New Morning, Flavio Boltro se présente en quartet avec pour compagnons Eric Legnini au piano, Remi Vignolo à la contrebasse, Franck Agulhon à la batterie et Stefano Di Battista au saxophone alto.


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Flavio Boltro par Xavier Encinas

Quand on a suivi la carrière de Boltro, on sait à quoi s’attendre. Depuis son arrivée sur la scène jazz européenne, le trompettiste a toujours fait partager une musique rythmée, puissante et héritée de l’époque des Jazz Messengers d’Art Blakey. Son quintet avec Di Battista, lui, transmet une relecture moderne du hard-bop.

Flavio Boltro choisit deux compositions personnelles pour introduire la session. Dès les premières notes on ressent la subtilité des voicings de Legnini. C’est d’ailleurs lui qui prend le premier solo. Le pianiste est depuis de nombreuses années un sideman hors pair, énormement sollicité (Boltro, Belmondo…), qui communique au public son sens profond du rythme. C’est un premier solo pyrotechnique qu’il nous envoie en pleine figure. Suit Boltro.

La sonorité très chaude de sa trompette procure une sensation assez unique à l’écoute de ses solos. Boltro aime les notes et ça s’entend. Sur tous les solos ce soir-là, il laissera peu de place aux respirations et aux pauses. Sa technique expressive n’est cependant pas toujours la bienvenue. « Trop d’impôt tue l’impôt » : cet adage, adapté au jazz bien sûr, pourrait s’appliquer à lui. On aimerait le voir plus modeste sur le plan technique et tirer plus d’émotions de son pavillon. Derrière lui, Rémi Vignolo pousse sa basse dans des walking effrénés. Soutenu par un Franck Aguhlon impeccable, auteur d’un solo remarqué, Boltro et Legnini explosent. Fin du premier set. Boltro nous promet une surprise en deuxième partie.

Cette surprise, qui n’en est pas une, est bien sûr son compatriote le saxophoniste Stefano Di Battista. Immédiatement, c’est une bouffée d’air frais qu’il amène avec lui sur scène. En quintet, Boltro est plus discret. Il laisse Di Battista prendre les commandes. Quand ces deux-là sont sur scène ensemble on sent tout le hard-bop qui coule dans leur veines, et les nôtres… Puissant, cuivré, rapide. Legnini est lui aussi impressionnant de créativité. La formule idéale pour le trompettiste ne serait-elle pas le quintet ? Sûrement…

Boltro laisse le quartet à Di Battista le temps d’un « Round Midnight ». Cette voix limpide et pure du saxophoniste nourrit les oreilles du public d’une eau sacrée. Boltro revient, reprend la direction de quartet et finit son concert par « You Are My Everything ». Aucun doute, il sait aussi laisser place à l’émotion et la poésie.


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Wynton Marsalis par Jos L.Knaepen

Trois jours plus tard, c’est au tour de Wynton Marsalis de nous montrer sa grandeur. La salle est pleine de célébrités mais surtout de gens moins célèbres venus écouter celui qui, à chaque concert, nous redonne goût au jazz « sacré ». Il y avait longtemps qu’il ne s’était pas produit en quartet sur scène pour la sortie d’un de ses disques. C’est une rythmique jeune et très talentueuse qui l’accompagne : Eric Lewis au piano, Carlos Henriquez à la contrebasse et Ali Jackson à la batterie.

Ce qui surprend au premier abord, c’est la sonorité des musiciens. En effet, même si Marsalis a un micro, il ne l’utilise pas. La configuration de la Cigale fait que si on n’est pas face à la scène, (comme moi), les sons sont très inégaux. Mais peu à peu on s’accoutume à cette ambiance acoustique. Marsalis, en grand professeur de jazz, renverse cette situation à son avantage. Il joue avec le public en se baissant et en faisant de grands mouvements vers toute la salle lors de ses solos. Un coup à gauche, un coup en haut, un coup à droite… Il noue avec son auditoire une vraie relation, comme s’il était plus conteur que musicien.

« Free To Be » et « You And Me » (fort à propos) lancent la machine. Rapidement, Wynton et ses compères atteignent leur meilleur niveau. Henriquez prend un solo époustouflant sur le troisième thème. Wynton utilise toutes ses recettes-miracle pour émerveiller les spectateurs. Il y parvient. Sur le quatrième thème « Big Fat Hen », Ali Jackson exécute un solo puissant. Il suffit de le regarder jouer pour comprendre ce qui se passe sur scène et dans la salle. Espiègle comme un écolier, il ne cesse de sourire. Admiratif devant ses coéquipiers, il donne le meilleur de lui-même. On sent une vraie énergie communicatrice entre eux.

Le deuxième set est très attendu. En effet, Marsalis n’est pas venu seul. Tout le monde ovationne le retour des artistes, et surtout l’arrivée sur scène de la chanteuse Diane Reeves. Wynton est resté en coulisse et Peter Martin a remplacé Eric Lewis au piano. Après un premier thème bluesy, Dianne Reeves invite Marsalis à les rejoindre. Elle présente le trompettiste comme un ami intime avec qui elle voudrait faire l’amour, musicalement parlant.

Ils entament « Embraceable You ». Marsalis exécute un solo blues très profond. L’attitude des deux leaders est troublante. Marsalis et Reeves se touchent presque, le trompettiste ne sait plus comment jouer ses riffs tant la chanteuse transmet sa beauté par les notes. Sa technique vocale dans les graves est impressionnante. Le morceau suivant « This Is Jazz » est véritablement le point d’orgue de la soirée. Marsalis utlise la sourdine plunger pour accompagner Reeves. Il règne une réelle osmose entre tous les musiciens. Ce thème se conclue par une ovation du public. Ce dernier semble déjà comblé mais le concert n’est toujours pas fini.

Marsalis effectuera deux rappels ! Le dernier morceau est vrai bouquet final en forme de jam-session où jazz, blues, rhythm and blues et funk sont passés en revue.