Scènes

Une tournée des salles au Royaume de Belgique

Où écoute-t-on du jazz en Belgique ? On vous explique.


Teun Verbruggen (c) Laurent Poiget

La Belgique c’est l’autre pays du jazz, un endroit qui fourmille de mille initiatives et autant de musiciens, et depuis belle lurette. De la frontière française aux confins plus septentrionaux, petit tour de propriétaire.

Disons le tout de go, si la Belgique est un petit pays, c’est aussi une grande nation jazzistique. Des noms prestigieux, à commencer par Toots Thielemans, en témoignent. Grande nation du jazz aussi car on y compte une belle palanquée de musiciens. Le recensement, sûrement incomplet, à retrouver sur le site jazzinbelgium.be en donne un aperçu fort révélateur. En outre, aux côtés de grandes associations, comme les Lundis d’Hortense (principalement francophone) ou JazzLab (son pendant néerlandophone à l’organisation presque similaire), on trouve une myriade de structures plus « petites », souvent constituées de fans qui portent, dans un esprit de désordre salvateur et de débrouillardise bien commode, la scène belge. Les initiatives de Victor Zamouline-Prescott fondateur de Jazz in Belgium après avoir créé à Paris Jazz Valley, de Philippe Schoonbrood, récemment disparu, et toute l’équipe de Jazz@round ou encore l’incontournable Maison du Jazz à Liège emmenée par Jean-Pol Schroeder, pour ne citer qu’eux, témoignent également de cet engouement que l’on retrouve par ailleurs dans d’autres secteurs culturels. Car quiconque débarque en Belgique y voit une place artistique originale et foisonnante.

La Belgique est un petit pays par sa superficie et on aura vite fait le tour des lieux qui comptent. Aussi, parce qu’il aura vite épuisé les opportunités en Belgique, un musicien aura-t-il tout intérêt à multiplier les créations et les projets. La production d’albums sans cesse renouvelée du Brussels Jazz Orchestra en est une illustration parmi d’autres et c’est ainsi qu’on a, de manière très caractéristique, une scène dynamique, de haut niveau, souvent renouvelée, faite de maints échanges entre musiciens et entre styles.
Alors qu’ailleurs on peut trouver des univers jazzistiques très cloisonnés – avec d’un côté le free, d’un autre le New Orleans et finalement autant de cellules qu’il y a de catégories – la Belgique mélange facilement les genres et invite le jazzman à beaucoup de polyvalence.

Philip Catherine (c) Michel Laborde

Même la frontière linguistique entre Flamands et Wallons aurait tendance à s’estomper, et c’est tant mieux. D’ailleurs, à l’instar du Belgian Jazz Meeting, initié au départ par les Flamands (sous l’appellation Flemish Jazz Meeting pour faire la promotion du jazz flamand, même si, dans les formations, on trouvait autant de musiciens flamands que de musiciens francophones), les organisateurs des deux communautés ont vite trouvé un terrain d’entente. Ce « festival pro » a tracé sa route au-delà des partitions linguistiques (il est organisé une fois en Flandre, une fois en Wallonie… et une fois à Bruxelles) avec pour mission de faire connaître les musiciens belges aux programmateurs et journalistes d’Europe et d’ailleurs.

enthousiasme, système D et pragmatisme à la belge

Dans le même ordre d’idées, on ne peut que se féliciter de la réussite du récent Bel Jazz Fest qui a regroupé onze festivals du nord et du sud du pays - annulés pour cause de Covid-19 - pour proposer un festival belge en live streaming ! Belle preuve de l’enthousiasme, du système D et du pragmatisme à la belge.

Reste qu’on entend régulièrement, parmi les musiciens belges, un manque de reconnaissance internationale. On balaiera d’un revers de la main cette affirmation. Il n’y a qu’à lister les noms de Philip Catherine, Marc Moulin, Phil Abraham, Fabrizio Cassol, Lynn Cassiers, Jean-Paul Estiévenart, Jozef Dumoulin, Mélanie de Biasio, Fabrice Alleman, Stéphane Galland, Nathalie Loriers, Manuel Hermia, Steve Houben, Sal La Rocca, Bert Joris, Gino Lattuca, Antoine Pierre, Eric Legnini, David Linx, Robin Verheyen, Dré Pallemaerts, Nicolas Thys, Laurent Blondiau ou Igor Gehenot, pour ne citer qu’eux. Au regard de cette liste, on dira sans hésitation que la scène belge s’exporte volontiers. Mais on aurait trop vite fait de considérer avec mépris ce manque de reconnaissance à l’international. Jouer hors des frontières est en effet vital car les lieux – pourtant nombreux – ne sont pas toujours suffisants à l’intérieur du pays pour satisfaire la manifestation de toutes les créations.

La scène jazz ne vivrait pas sans tous ces endroits qui se démènent comme de beaux diables pour accueillir et fidéliser le public qui lui permet de continuer sa route avec la même énergie. Bien entendu, Bruxelles est un lieu central et nombre de salles s’y trouvent, à commencer par les grandes institutions que sont Flagey, Bozar ou le Théâtre Marni qui, si elles ne sont pas exclusivement dédiées au jazz, en proposent très régulièrement. C’est d’ailleurs aussi l’occasion de cousinades avec le rock, l’opéra et autres disciplines artistiques telles que la danse, le cinéma ou l’art pictural.

David Linx (c) Christophe Charpenel

Et puis la Belgique est quadrillée de structures plus petites, de clubs et de bars qui sont, là encore, autant de lieux où le jazz peut s’exprimer.

Certains sont particulièrement connus et un mélomane averti ne quittera pas Bruxelles sans avoir fait une virée au célèbre Sounds, drivé par l’infatigable et farouchement indépendant Sergio Duvalloni depuis 35 ans, ou à la Jazz Station, installée dans une gare désaffectée et proposant une programmation souvent pointue et au fait de l’actualité. Difficile aussi d’éviter l’Archiduc, à quelques encablures de la Bourse. Ce qui était initialement un lieu de rencontre avant-guerre s’est transformé par la force des choses en un club de jazz. Les musiciens avaient l’habitude, dans les années ’50, de s’y retrouver pour y faire le bœuf après leurs concerts à l’Ancienne Belgique (actuellement l’AB). Mal Waldron, dans sa période belge, habitait le voisinage et avait l’habitude d’y éprouver le piano pour le plus grand plaisir des propriétaires et des usagers. On sera peut-être moins surpris en fréquentant le Music Village puisque le lieu ressemble plus à ce que l’on peut trouver dans d’autres villes du monde : ambiance cosy et programmation plus « traditionnelle ». Il n’en reste pas moins qu’à quelques pas de la Grand Place, c’est là encore un lieu qu’il ne faut certainement pas négliger.

vous auriez tort de ne pas aller vous perdre dans les faubourgs de Namur

Et puis, à côté de ces lieux historiques, on en trouve d’autres, comme le Roskam, le Senghor ou le Chat-Pitre, ou bien l’on se souvient encore du Bravo qui a fait, durant quelques années, les belles soirées du jazz à Bruxelles. D’autres, très récents, perdureront – on leur souhaite – et trouveront leur place dans cette grande histoire du jazz belge. Parmi eux, figure le Werkplaats Walter, un « club » installé dans une vieille fabrique d’usine où, en plus de proposer des concerts de jazz plutôt contemporain et aventureux, le batteur Teun Verbruggen, son fondateur, y accueille en résidence des artistes de tout univers et de tout art.

Mais tout ne se passe pas à Bruxelles.

Ainsi, si on débarque à Liège, outre le dynamique club L’An Vert, impossible de ne pas aller traîner ses guêtres au Jacques Pelzer. Pour la petite histoire, en plus d’être saxophoniste et contemporain de Bobby Jaspar et René Thomas, Pelzer possédait une pharmacie où Chet Baker, régulier visiteur de la Belgique, faisait ses emplettes. Certains gardent encore en mémoire d’épiques histoires. A la mort de Pelzer, un certain nombre de copains ont racheté et aménagé la pharmacie en club de jazz. Le JP’s Jazz club était né et garde avec lui un esprit et une ambiance unique au monde. Avant de redescendre vers la capitale, vous auriez tort de ne pas aller vous perdre dans les faubourgs de Namur, au Jazz9, ou dans les Ardennes profondes, à la Ferme de la Madelone, ou au Dinant Jazz, ou à l’Heptone à Ittre, ou encore, à la frontière française, à l’Open Music Jazz Club de Comines…

Et si vos pas vous guident vers Malines vous irez vous encanailler comme il faut dans « Le grenier du jazz », le Jazzzolder, une salle montée de toutes pièces par des fans qui, jamais à court d’idées ni de passion, organisent en plus, chaque année, un concours international pour les jeunes talents ainsi qu’un week-end jazz dans toute la ville et chez l’habitant : Jazz At Home. Ce dynamisme et cette énergie, on les ressent d’un bout à l’autre des frontières.

On citera donc volontiers les mythiques Hopper et De Muze à Anvers, et dans ses faubourg, le Roma, un ancien ciné de quartier réhabilité en salle de concerts. A Gand, vous ne pourrez pas manquer le Handelsbeurs, le Central ou le Hot Club de Gand ! Des endroits magnifiques. Tout comme le Vrijstad O. à Ostende avec sa vue imprenable sur la Mer du Nord. Ou encore son partenaire, De Werf, à Bruges ! Poussez aussi une pointe jusqu’au Singer, près de la frontière hollandaise ou à La Conserve à Leuven… Vous ne serez pas déçu. Mais si c’est la campagne qui vous attire, vous irez, avec vos chaussures, crotter les planches du Hnita Hoeve, un club perdu dans le petit village de Heist-op-den-Berg, qui accueille du jazz de haut niveau depuis l’après-guerre (c’est d’ailleurs le plus ancien club de Belgique). Tout y marche au bénévolat, aux entrées et aux consommations, et on aura tort de traiter ce lieu avec la condescendance des citadins car, outre les jazzmen belges, nombre de pointures internationales y ont laissé des myriades de notes, à commencer par Dexter Gordon, Art Blakey, Freddie Hubbard ou encore Lester Bowie. C’est dire.