Chronique

Anthony Braxton & Miya Masaoka

Duo (DCWM) 2013

Anthony Braxton (as,ss, sns, elec), Miya Masaoka (koto, objets)

Label / Distribution : Rogue Art

Sur la décennie passée, le compositeur et multianchiste Anthony Braxton a peu laissé de place aux duos dans son imposante discographie. Hormis quelques prestations avec Joëlle Léandre, Taylor Ho Bynum ou d’autres, il a consacré cette période à l’appropriation collective de ses langages musicaux, que ce soit en grand orchestre ou avec un noyau resserré de fidèles. Pourtant, la fonction du duo chez Braxton est cruciale ; elle permet de mesurer les forces en présence. Non pas dans une logique de confrontation, mais davantage dans une recherche insatiable d’altérité. C’est dire l’importance que revêt Duo (DCWM) 2013 paru chez RogueArt et capté à la Wesleyan University en compagnie de la joueuse de koto et compositrice étasunienne Miya Masaoka.

Avant tout, il s’agit d’un document rare. C’est la première rencontre de ces deux figures de la musique contemporaine et de l’improvisation. Leur approche commune prend le temps de se développer dans les trois « expériences » de ce double album. L’usage d’un koto dans l’instrumentarium de Braxton n’est pas nouvelle : il l’a intégré avec Brett Larner dans ses orchestres des années 90, mais jamais il ne l’avait envisagé à parité avec son alto, utilisé majoritairement ici. La kotosōsha a usé de ses cordes avec une multitude d’autres grands créateurs, comme Pauline Oliveros, Gerry Hemingway ou Fred Frith, et son jeu très étendu (archets, objets, dispositifs électro-acoustiques…) fait merveille. On songera à ce splendide The Usual Turmoil que Masaoka enregistra avec George Lewis, un vieux compagnon de Braxton. Ici, il invite son hôte à improviser dans le contexte de son système Diamond Curtain Wall Music (DCWM), propice à l’exercice : le logiciel SuperCollider émule des sons traînants, des bourdonnements ou des sifflements qui viennent s’agréger à l’improvisation en temps réel. Ils sont le fruit du jeu et des timbres et ajoutent une griserie onirique à un dialogue apaisé (« Expérience 1 », long de plus de 51 minutes). Cela crée une sorte de paradoxe qui gomme le son japonisant du koto tout en bâtissant une atmosphère méditative et presque mystique. On retrouve la stratégie du miroir, chère à Braxton, qui offre la possibilité de contrarier l’espace-temps, voire de l’apprivoiser.

On ne peut s’empêcher de penser, dans le magnifique « Expérience 2 », à une histoire ancienne du saxophoniste, avec Derek Bailey. Singulièrement quand l’alto agile s’extrait des flots électroniques, épaulé par les tintements cristallins de Masaoka. Certes, Braxton a troqué ses clarinettes pour le soprano, mais les cordes s’agitent avec une même volonté de transcendance et une immédiateté qui n’a que faire de l’urgence. Cette dernière est réfléchie, conceptualisée, acceptée et endossée par toutes les parties qui construisent ensemble, et non en opposition. Duo (DCWM) 2013 est un sentier défriché mais aucunement balisé, facile d’accès mais qui ne compte pas les raidillons. On aime à se perdre, notamment lorsque la kotosōsha se sert de l’archet et que l’on ne sait plus vraiment à qui appartiennent les sons, ni d’où ils proviennent. Voici un grand disque.