Scènes

Jazz Middelheim 2013 - Belgique

Affiche une fois de plus exceptionnelle pour cette 32e édition du Jazz Middelheim, qui a tenu toute ses promesses. Quatre jours de véritable jazz pluriel.


Affiche une fois de plus exceptionnelle pour cette 32e édition du Jazz Middelheim, qui a tenu toute ses promesses.

15 août, 15h30, Manu Hermia donne le coup d’envoi. Excellente idée que de programmer le trio du saxophoniste en ouverture, histoire de donner le ton. Ce sera donc un vrai festival de jazz. Du jazz actuel, moderne et sans concessions.

Et celui de Manu Hermia se joue avec les tripes. Entouré de Manolo Cabras (cb) et de João Lobo (dm), le saxophoniste se donne corps et âme. Les changements de tonalité rivalisent avec les intervalles marqués. Le son est âpre, le message doit être clair et fort : « Too Much Information » déboule à tout berzingue. Cabras, comme souvent, est hallucinant d’énergie et de virtuosité. Voilà sans conteste un des meilleurs contrebassistes belges, voire européens. A mille lieues de tout cliché, il est capable de juxtaposer sensualité, voire suavité, et une bonne dose de folie explosive, toujours musicale. João Lobo et lui forment la paire idéale pour lancer Hermia à l’assaut de contrées insoupçonnées. « Austerity ? What About Rage ? » est plus ouvert que jamais, quasi free, et « The Color Under The Skin » mêle ragas indiens et jazz solaire. Manu Hermia a bel et bien sa place sur la scène du Jazz Middelheim et on ne peut que lui souhaiter d’aller fouler d’autres scènes internationales.


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Manu Hermia Trio © Jos L. Knaepen

Tigran Hamasyan - artiste en résidence avec trois projets sur trois jours - se présente en compagnie du trompettiste norvégien Arve Henriksen et du producteur-bidouilleur Jan Bang. Ensemble ils explorent des paysages désertiques et énigmatiques dans des ambiances feutrées et brumeuses. Le premier morceau, long et lent, est une sorte de chant incantatoire. Derrière son étrange boîte noire, Jan Bang échantillonne les sons, crée des rythmes chaotiques, erratiques en se balançant frénétiquement, telle une poupée désarticulée. Tigran, dont le toucher est très percussif développe quelques mélodies. Henriksen tire de sa trompette des sons inouïs, diaphanes, rappelant tantôt la flûte indienne, tantôt le violon, mais aussi, çà et là, le vent, tout simplement. Issus de ses diverses trompettes - longues, courtes, à trois ou quatre pistons, avec ou sans embouchure, quand il n’y fixe pas un bec de saxophone -, ses mélodies rappellent ici le Proche-Orient et là l’Asie lointaine. Et quand il ne souffle pas, il chante, dans un langage inventé, mystérieux et aérien. Tigran le rejoint alors et leurs voix se confondent. On imagine un muezzin du haut d’un minaret, puis une diseuse de bonne aventure abandonnée dans une ruelle sombre, une chanteuse d’opéra pleurant son amour ou des moines tibétains perdus dans les montagnes… Puis les rythmes se bousculent et l’on passe du froid au chaud, du minéral au végétal, du naturel à l’industriel. Le voyage est impressionnant, irréel et passionnant. Pendant une heure, les trois musiciens inventent un univers fait d’ouvertures, d’écoute et d’échange. Un monde presque parfait.


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Tigran Hamasyan et Arve Henriksen © Jos L. Knaepen

Avec le Mosaic de Terri Lyne Carrington, on revient à un jazz plus mainstream. Moderne et actuel, certes, mais moins aventureux. A l’exception du bassiste (Tamir Schmerling), le groupe ne comporte que des femmes : Helen Sung (p), Tineke Postma (as, ss), Tia Fuller (ts) et la chanteuse Lizz Wright. Après une entrée tout en groove et en puissance (sur le titre éponyme de ce répertoire) on revient vite à des thèmes plus sages (« Song For Pepper », « Wistful »). Si l’on apprécie le jeu de Tineke Postma au sax, on soulignera surtout sa performance au soprano et son langage vif et précis. Tia Fuller, quant à elle, développe un son plus roots, plus suave parfois, mais surtout plus funky (la preuve sur un nerveux « Body And Soul »). Helen Sung, quant à elle, se partage entre piano et Fender Rhodes, et il faut attendre un morceau plus ouvert pour vraiment apprécier son jeu flamboyant. Car, il faut l’admettre, ça ronronne un peu. Heureusement, l’arrivée de Lizz Wright pimente l’ensemble. On reste dans les ballades, avec une jolie reprise de Nick Drake (« Time Has Told Me ») mais on s’élève avec un très beau « Come Sunday » mêlant le gospel cher à la chanteuse et le funk. La voix est fantastique et sa présence rehausse un set un peu trop attendu.


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Lizz Wright © Jos L. Knaepen

Toots Thielemans, qui n’a jamais raté une édition du festival anversois, clôture la soirée. Il est accueilli par une véritable foule qui lui fait une ovation debout. L’homme est visiblement ému. Comme à Dinant, quelques semaines plus tôt, on le sent un peu fatigué, mais toujours alerte dès qu’il souffle dans son harmonica. Il peut compter sur le soutien indéfectible des musiciens qui l’accompagnent depuis longtemps (Karel Boehle au piano, Hein Van de Geyn à la contrebasse et Hans Van Oosterhout aux drums). Toots met tout son cœur à rejouer ces standards mille fois entendus (« Autumn Leaves »…) mais aussi ses propres compositions (« Bluesette » ou « Midnight Cowboy »). Une fois de plus on est sous le charme, même si ses interventions sont courtes. Mais il enchaîne « My Funny Valentine », « For My Lady », « What A Wonderful World »… et, après une première sortie de scène, ne veut plus la quitter. C’est là qu’il se sent bien. Sous un tonnerre d’applaudissement, « Ne me quitte pas » met un point final au concert émouvant - comme toujours - d’un très grand artiste.

Un deuxième jour exceptionnel.

Tigran Hamasyan partage cette fois la scène avec Trilok Gurtu et l’on retrouve le pianiste dans un élément qui lui est peut-être plus habituel. Mais il est tellement touche-à-tout que plus rien ne nous étonne. Les rythmes du folklore arménien se marient à merveille aux tempos enivrants et obsédants du percussionniste indien. Tigran déroule avec vigueur et virtuosité des phrases rapides et resserrées. Trilok redouble de vitesse sur le cajón, les drums, clochettes et tablas qu’il accompagne de bols indiens. Chacun trouve son espace et un terrain d’entente sur des thèmes de l’un et de l’autre. La fusion est étonnante, les échanges riches et multiples. Aucun temps mort. Le duo explore aussi, dans les moments de sérénité, des univers plus ésotériques. Tigran frappe légèrement les lames de son xylophone, trafique sa voix via un échantillonneur, dessine des mélodies au Rhodes. De ces ambiances immatérielles renaît petit à petit le groove. Et la machine s’emballe à nouveau avant que Trilok Gurtu ne fasse à son tour la démonstration de son talent. Il joue avec les éléments : l’eau, dans laquelle il fait résonner les gongs, ou l’air, qu’il fait chanter en percutant et secouant d’étranges cylindres. C’est l’orage qui gronde au loin, la tempête qui menace, les arbres qui chantent, la musique qui naît… Deux mondes se sont rejoints autour des musiciens, deux mondes avec leurs différences et leurs racines communes.


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Anthony Braxton © Jos L. Knaepen

Un concert d’Anthony Braxton, c’est toujours une expérience, et celui de Middelheim ne déroge pas à la règle. Voilà sans doute la seule chose dont on soit sûr, car si la musique ici est très écrite, et de façon bien particulière, très braxtonienne, mais permet mille et une improvisations. Et le « Diamond Curtain Wall » - Taylor Ho Bynum (cornet, bugle, trompette basse, trombone, sourdines, coquillages), James Fei (ss, as), Dan Peck (tuba), Erica Dicker (violon) - est rodé aux indications, parfois abstraites ou énigmatiques, du maître. Chacun des musiciens répond ou improvise au moindre signal, avec une précision diabolique. Tous semblent détourner leur instrument de sa fonction première. Les saxes roulent et s’étranglent, la trompette couine et crache, le violon pleure et crisse. Entre musique sérielle et concrète, entre avant-garde et free jazz, bruitistes ou délicates, les compositions tortueuses et ultra-complexes viennent à bout de quelques spectateurs pourtant rompus à la musique improvisée. Pourtant, ce voyage d’une heure, extraordinaire, unique et sans concession est magique. Du grand Braxton.

On soupçonnait depuis longtemps déjà le talent de Robin Verheyen, mais on peut désormais affirmer que ce Belgo-New-Yorkais joue dans la cour des grands. Il n’est pas parti outre-Atlantique faire de la figuration, et pour Jazz Middelheim, il en est revenu accompagné de Marc Copland (p), Joey Baron (dm) et Gary Peacock (cb). Rien que ça ! Un line-up qui promettait du jazz de haut vol. Et on a été servis. Pas de problème d’égo entre ces musiciens mais une osmose tangible, un véritable esprit de groupe. Sur des compositions ciselées comme un diamant, ils inventent et réinventent la musique (on reconnaît au passage « Vignette », de Peacock).


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Marc Copland, Robin Verheyen, Gary Peacock & Joey Baron © Jos L. Knaepen

La finesse du jeu de Verheyen au soprano n’a d’égale que l’inventivité de Copland. Les deux jazzmen échangent, avec brillance et délicatesse à la fois, des phrases courtes mais riches. D’autre part, le dialogue entre le soprano et la contrebasse de Gary Peacock - au mieux de sa forme - est remarquable. Quant à Joey Baron, le sourire jusqu’aux oreilles, attentif aux moindres variations, il ravive à chaque instant un feu déjà bien ardent, toujours prêt à pousser les autres en avant. Avec lui, tout semble léger, clair et fluide. Les thèmes ont invariablement quelque chose de swinguant, même les plus complexes et les plus torturés. Il y a de la justesse dans l’intuition, de l’interaction dans les séquences. Un dosage parfait entre l’ultra-modernité et la tradition, entre tension et détente. Verheyen ne dit pas un mot au public, mais lui fait partager. Une heure durant on a droit à un jazz à la fois fragile et d’une résistance à toute épreuve. Pari réussi.

C’est le trio de John Scofield qui clôture cette journée exceptionnelle. Place au groove coloré de blues et de funk. Steve Swallow qui, arc-bouté sur sa guitare basse acoustique, semble prêt à sauter au-devant de la scène, et Bill Steward - sérieux comme un pape, maître d’un tempo précis - soutiennent le leader. Contrairement à Verheyen, celui-ci n’est pas avare d’anecdotes. Il se remémore ses précédents passages au festival, commente les morceaux, s’amuse de ses sidemen, plaisante à propos des bières belges… et joue, sans fioritures ni délire, mais avec un réel plaisir. Après quelques thèmes enlevés, le trio reprend « Someone’s Watching Over Me » avec douceur et tendresse. Scofield s’amuse alors avec quelques loops, puis relance la machine. Simple, efficace. Le public frappe dans les mains, tape du pied. Belle façon de terminer la soirée…

Un samedi pas ordinaire.

La foule est encore plus compacte dans les grands et beaux jardins du parc Den Brandt. Elle était surtout venue écouter Randy Newman en solo. Hélas, le chanteur américain a dû déclarer forfait à cause d’une méchante pneumonie. Dare-dare, les organisateurs ont dû chercher un remplaçant. Ils en ont trouvé dix-sept, à savoir le groupe pop Hooverphonic et un orchestre de douze musiciens classiques. C’est cet ensemble qui clôturera la soirée.


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Mélanie De Biasio © Jos L. Knaepen

Mais avant cela, l’autre star annoncée du festival – bien présente, elle - est Mélanie De Biasio, chanteuse belge qui fait un carton depuis la sortie de son album No Deal des deux côtés de la frontière linguistique (eh oui, en Belgique, c’est déjà une belle victoire), en attendant une consécration plus large ! Lumière discrète sur scène : Mélanie De Biasio veut préserver l’intimité. Féline, elle se balance doucement, comme une algue dans l’eau. Elle susurre les premiers mots d’« I Feel You » et le silence se fait. Pascal Mohy égrène quelques notes de piano qui se mêlent aussitôt à celles de Pascal Paulus au clavinet. Dré Pallemaerts (dm) et Sam Gerstmans (cb) déroulent un tapis moelleux derrière la chanteuse. « Sweet Darling Pain », « No Deal », « Let Me Love You », celle-ci mêle des rythmes venimeux, moites et obsédants qui s’accélèrent très lentement. Imperceptiblement. Les mots, chantés avec une sensualité irrésistible, se répètent à l’infini, puis s’évaporent pour laisser le champ libre aux impros de Pallemaerts, fantastique de délicatesse et de groove alliés. Mais Mélanie De Biasio rattrape les paroles au vol et apaise le jeu pour mieux le relancer vers d’autres pistes, plus mystérieuses encore, plus sombres parfois. « Afro Blue » et « I’m Gonna Leave You » donnent un petit coup d’adrénaline avant que « Blue », en duo avec un Pascal Mohy au somptueux toucher impressionniste, ne nous replonge une fois de plus dans un rêve éveillé. Comment ne pas succomber ? Le public est debout.

Une petite demi-heure est nécessaire pour qu’on retrouve ses esprits… Suit un changement de style radical : Tigran Hamasyan, qui monte donc pour la troisième fois sur scène, présente son dernier disque en quartet, Shadow Theater. Ça démarre en trombe avec un « Road Song » explosif. Et si le second morceau (« The Poet ») s’amorce sur des bases traditionnelles arméniennes tout en subtilité et en mélancolie, Tigran fait vite monter la pression. Le piano sonne, résonne et bourdonne sous ses doigts. Il se lève pour donner encore plus de puissance à ses accords, plaqués avec brutalité, soutenu par le roulement incandescent de Nate Wood (dm) et le grondement ininterrompu de Sam Minaie (eb). Ben Wendel (ts) n’a plus qu’à « entretenir l’incendie », pour ainsi dire. Son solo sur « Seafarer » est d’ailleurs incandescent, et il enchaîne les chorus avec toujours plus de fougue. Tigran et sa bande – à laquelle il manque la chanteuse Areni, retenue aux U.S.A. – ne lèvent pas le pied. L’électro s’invite, Tigran trafique sa voix, jongle avec les curseurs et les touches de son Fender Rhodes, souffle le chaud et le froid. Puis il nous laisse rêver et respirer un peu et retourne ensuite en tous sens un traditionnel arménien (« Drip ») pour le tirer vers le punk et le heavy metal. C’est un véritable cocktail Molotov qu’il lance sur le Middelheim, avec un final monstrueux de puissance et d’énergie ! On est K.O. debout.


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Tigran & Shadow Theater © Jos L. Knaepen

Un dimanche au bord du jazz.

Belle brochette de virtuoses, l’après-midi, autour du projet LOBI de Stéphane Galland (dm). Si, sur disque, la musique ne laisse pas indifférent, sur scène, elle prend toute son ampleur. Si vous pensez que ce n’est peut-être pas du jazz, goûtez donc à ce mélange des genres et de personnalités, ces échanges de paroles et d’impros libres : vous en aurez la preuve évidente. LOBI est une musique actuelle et ancestrale à la fois. Sans limites et sans œillères. Et tous les musiciens sont atypiques. L’ogre Malcom Braff (p) a un toucher aussi fin que puissant. Alors que sa main gauche plaque les accords, la droite file dessiner des mélodies complexes et brillantes. Il martèle les rythmes, en parfaite cohésion avec ceux de Galland. Si proches et si différents… En slappant finement, Carles Benavent (eb), lui, amène dans certains solos un son plus pop. Mais le plus surprenant est Petar Ralchev (acc), qui distribue des mélodies virtuoses, joyeuses et dansantes, en un flot incessant et tumultueux. C’est peut-être lui qui révèle le mieux le côté mélodique de LOBI - avec Magic Malik, bien entendu. Car le chant aérien, presque irréel, du flûtiste-chanteur ajoute mille couleurs à l’univers déjà bigarré de LOBI. Son intro sur « Para Para » est d’une rare beauté, et ses autres interventions toutes pertinentes - et étonnantes. Et puis bien sûr, il y a Misirli Ahmet et son redoutable jeu de darbuka. Comme pour nous faire plaisir, et histoire finir sur un coup d’éclat, les deux percussionnistes échangent des rythmes de plus en plus fous dans un dialogue délirant et exceptionnel. Il est bon et rassurant d’entendre toutes ces cultures réunies en un seul langage musical…


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Bill Charlap © Jos L. Knaepen

Contraste saisissant avec le trio de Bill Charlap. Costards trois-pièces impeccables, Peter Washington (cb) et Lewis Nash (dm) entourent le pianiste pour un set très mainstream. En effet, on y reprend « Who Cares ? », « I’ll Remember April », « Make Me Rainbows », « September Song », « This Can’t Be Love »… Rien que des standards joués comme tels. On s’imagine aisément dans un club feutré de New York. L’interprétation est sans bavure, fraîche… mais sans surprise. Les intros de Charlap, assez courtes, révèlent une technique sans faille, et ses acolytes exécutent les thèmes avec la même perfection. En douceur et en toute intimité, pour son premier passage en Belgique, Charlap nous offre là un agréable moment de jazz comme on peut en savourer en écoutant de vieux disques.

Enfin voici Charles Lloyd. Un jazz ancré dans la tradition mais joué dans un esprit très actuel. Du vrai jazz de son temps. Il suffit d’écouter comment sont balancés rythmique, piano et, bien entendu, saxophone. Il faut dire que l’équipe n’est pas tombée de la dernière pluie : Reuben Rogers (cb), Eric Harland (dm), Jason Moran (p) ne font qu’un avec le grand Charles (ts, fl, taragot) qui, calot bleu vissé sur la tête, manie à merveille l’art de l’indolence et celui de la tonicité. Le premier morceau (« Caroline, No ») permet à chacun de trouver sa place, d’explorer rythmes et harmonies dans des arrangements audacieux et subtils. Les interventions de Moran sont éclatantes. Tout se dit dans la douceur, sans esbroufe, sans démonstration, mais avec quelle intelligence ! Les phrases, distillées avec fermeté, jouent avec les tempos et les silences.
Quand Charles Lloyd lâche la bride, Moran et Harland se lancent dans des dialogues inventifs et foisonnants. Quand il intervient, c’est pour élever le niveau de quelques crans avant de se retirer à nouveau et de laisser de l’espace à la musique, qui s’enfle de plus belle. Dans les ballades, le swing sous-jacent, toujours présent, est d’une exceptionnelle finesse, en dehors de tout cliché, comme sur « I Loves You Porgy » ou « Somewhere ». Quand Eric Harland reçoit un « billet de sortie », il se fend d’un fabuleux solo concentré autour de la caisse claire, sous l’œil rieur de Lloyd. Une leçon de drumming. Jason Moran lui emboîte le pas. Son jeu est bourré de blues, boosté par un groove incompressible. Avant de finir le concert en boulet de canon, Lloyd prend sa flûte puis son tarogato pour nous dire un joli poème empreint de mysticisme. On reste sous le charme de ce sublime concert, rempli d’humanité, de beauté, d’échanges et d’ouverture d’esprit. Sans doute un des meilleurs concerts de l’année.


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Charles Lloyd et Jason Moran © Jos L. Knaepen

C’est à l’immense pianiste sud-africain Randy Weston que revient l’honneur de clore cette édition 2013. Pas si simple de passer après l’extraordinaire concert de Charles Lloyd. Mais bien sûr, sa musique est assez personnelle pour soutenir la comparaison. Il ouvre alors le bal au son envoûtant d’« African Cookbook » ; son jeu presque retenu laisse Talib Kibwe (as, fl), Bill Saxton (st) et Robert Trowers (tb) libres de prendre des chorus endiablés. Ça balance joyeusement et les rythmes envoyés par Neil Clarke (perc) et Lewis Nash (dm) – vu quelques heures avant avec Bill Charlap et qui, à cette occasion, laisse tomber la veste – redoublent de ferveur. Mais Weston rappelle qu’il est aussi un formidable et sensible mélodiste avec son « Blues For T. » (en hommage à l’un de ses maîtres, Thelonious Monk) en duo avec le batteur, ou lors d’un « African Nite » en solo. Le toucher est à la fois sec, carré, et plein de profondeur. Mais comme il faut faire la fête, le pianiste rappelle tout le monde pour enchaîner des morceaux puissants, dont un « African Sunrise » qui permet à un Bill Staxton au son rocailleux et puissant de se mettre en avant pour quelques impros. Randy Weston et sa bande évitent cependant l’écueil d’une musique africaine trop typée, trop cliché. Avec eux, elle prend tout son sens, un peu comme les revendications d’Archie Shepp, ou de Max Roach et Abbey Lincoln…

23h et quelques poussières d’étoiles, on éteint doucement les lumières du parc. C’est une édition haute en couleurs qui se clôt, à la fois équilibrée et riche en surprises. Une programmation parfaite pour quatre jours de véritable jazz pluriel.