Sur la platine

Braxton file les Standards à l’anglaise

Braxton revisite le Great American Songbook avec un quartet britannique.


Toute nouvelle grammaire a besoin d’un corollaire, d’un corpus commun, d’un point de départ. Il ne s’agit pas de faire le portrait de Braxton en linguiste, bien que cela puisse constituer une clé intéressante, mais de faire une simple remarque biographique : les albums de Standards de Braxton n’interviennent jamais par hasard dans sa discographie. A tel point qu’on pourrait dessiner une figure géométrique simple, tel un triangle, dont il est friand.

A chaque nouveau système d’importance, à chaque nouveau langage, il y a comme un rituel : d’abord un solo qui tient le rôle de catharsis ; le musicien se ressource, fourbit ses armes. Puis apparaît l’album de standards qui vient recentrer le propos, le mettre en perspective. Et enfin la présentation d’un nouveau chemin, largement défriché. Alors que Braxton fait paraître un imposant coffret sur sa nouvelle Zim Music, la Tricentric Foundation propose une non moins remarquable somme de Standards (13 CD !) enregistrée avec un quartet britannique.

Un peu d’histoire n’est jamais superflu. D’abord notons que, dans ses soli en particulier, les standards n’ont jamais été vraiment absents de l’œuvre de Braxton. On pense notamment au célèbre « All The Things You Are » de Kern et Hammerstein, dont il s’est fait un mantra adolescent, mais c’est aussi le cas de « Body and Soul » dans le dernier solo de 2017. Il y a également bien entendu « Donna Lee » (Parker), enregistré en quartet en 1972. Mais depuis sa signature dans la seconde partie des années 70 sur le label Arista, qui a marqué le premier moment où Braxton a pu se poser et réfléchir à sa musique, apparaissent épisodiquement des albums de stricts standards. Mettons de côté immédiatement le Charlie Parker Project de 1993 ou le Tristano Compositions For Warne Marsh de 1989, qui sont en marge de ces plongées intimes dans le Real Book.


L’exemple le plus frappant est sans doute donné par les trois disques parus coup sur coup chez Leo Records en pleine élaboration de la Ghost Trance Music (GTM) et qui constituent clairement pour Braxton une œuvre libératrice tout autant que l’affirmation d’une direction prise. Pas de piano, mais la guitare de Kevin O’Neil et les percussions de Kevin Norton qui offrent à Braxton une totale liberté pour s’approprier les standards. En témoigne par exemple « Giant Steps », un grand classique des reprises de Braxton en solo (on pense à Solo (Pisa) 1982, mais aussi en duo avec Max Roach), qui devient une véritable course de vitesse où la guitare joue son rôle de banderille. Prendre les standards pour ce qu’ils sont, les prendre avec leur histoire et leur tradition, mais les jouer avec ce que sont les orchestres et les improvisateurs à l’instant où ils l’entreprennent. C’est la philosophie globale de Braxton face aux standards.


In The Tradition a marqué une volonté presque politique - ou tout du moins philosophique - de Braxton de s’emparer des standards, comme d’un bien commun, d’un langage véhiculaire. Et même si « Ornithology », titre emblématique de Charlie Parker, est comme filtré par la trame serrée d’une clarinette contrebasse, le disque enregistré avec Niels-Henning Ørsted-Pedersen à la contrebasse est marqué par un amour profond des morceaux sélectionnés, et l’une de ses principales vertus est de les extraire du triste ripolinage commercial qui entoure trop souvent le jeu convenu des standards. Ce n’est pas anodin si ce travail a été particulièrement vivace durant la période 1985-2005, vingt ans où le multianchiste a développé de manière exponentielle ses différents langages, du quartet avec Marylin Crispell et Gerry Hemingway jusqu’au couronnement de la « génération Wesleyan [1] » avec Mary Halvorson ou Taylor Ho Bynum. Se réapproprier sa propre histoire, lui redonner toute sa vertu émancipatrice est une volonté de Braxton ; il le disait à Gerry Hemingway à l’occasion d’une interview : « Nous sommes les enfants de Cecil Taylor, de John Coltrane, de Bill Dixon, de tous ces hommes et ces femmes qui ont franchi le pas pour s’affranchir de l’industrie du jazz ».

Penser d’ailleurs que cette réflexion sur les standards est née avec ce premier focus de 1974, lié au contrat avec la maison de disques Arista : l’un des exemples en est bien évidemment « You Go to My Head », œuvre de Fred Coots et Haven Gillespie, par ailleurs auteurs du kitschissime « Santa Claus is Coming to Town ». C’est en quelque sorte un totem pour Braxton, qui l’a enregistré dès l’album Donna Lee en 73, puis très souvent en solo (Solo (Köln) 1978 parmi les plus notables). La raison en provient sans doute de la seconde vie que Lennie Tristano et Lee Konitz ont donnée à cette bluette. C’est un challenge, une forme de thermomètre. Il faut d’ailleurs comparer la version de ce morceau dans le 9 Standards : Quartet 1993 avec Fred Simmons au piano et celle de 2020 avec Alexander Hawkins pour apprécier les variations et le jeu plus ample de la version la plus récente, où le saxophone est comme l’engrenage d’une orfèvrerie de précision où la contrebasse tient une place prépondérante, d’autant que le piano s’acquitte de toutes les tâches rythmiques.

In The Tradition a marqué une volonté presque politique de Braxton de s’emparer des standards, comme d’un bien commun, d’un langage véhiculaire.

Depuis 1974 et l’incontournable double In The Tradition, et jusqu’à ce Standards Quartet (2020), c’est bien une quête de relecture et d’interprétation dont il s’agit, une nécessaire volonté de se confronter, souvent avec des musiciens neufs, où émargent des Européens. Écoutons ici « Impressions » de Coltrane, avec l’orchestre britannique, pour découvrir le pianiste Alexander Hawkins en maître d’œuvre rythmique, permettant un dialogue formidable entre un Braxton véloce et la contrebasse de Neil Charles. Hawkins, qu’on a plaisir à entendre ici après ses collaborations avec Roberto Ottaviano notamment, revient par assauts, d’une main gauche tonitruante qui transforme l’œuvre mystique de Coltrane en une lutte intense, menée de front, portée au pinacle par le feulement de l’alto et les cascades du piano qui captent l’énergie et la puissance initiale de ce standard, comme une photographie saisirait le mouvement.


Dans la dernière visite de standards en date, enregistrée à Bruxelles en 2006 (Standards (Brussels) 2006) avec un quartet italien où l’on retrouvait le grand Cristiano Calcagnile à la batterie, c’était le « Ezz-Thetics » de George Russell qui tenait ce rôle explosif. Il y a d’ailleurs plus d’un pont entre les deux disques, au-delà d’un line-up très ressemblant et d’une époque semblable : le quartet italien sortit peu de temps avant les nombreux volumes de GTM (iridium) 2006. Par bien des aspects, la ZIM Music est une prolongation de la GTM, qui conceptualisait l’infinitude, la capacité à enchâsser les compositions comme les wagons d’un train fou [2]. La ZIM ajoute de nouvelles dimensions, comme l’espace entre les musiciens, la spatialisation du son qui est et sera un des chantiers les plus conséquents pour Braxton dans les années à venir [3].

Entendons-nous quelque chose de différent lorsque le quartet de 2020 entame « Self Portrait in Three Colors » de Mingus ? après un exposé du thème très classique, on perçoit la contrebasse très sèche de Neil Charles très en avant, jouant en miroir du piano. Le morceau, qui s’offre comme toujours le temps pour s’installer et se transformer, offre divers plans, diverses réalités qu’on serait tenté de penser parallèles, notamment grâce à la batterie de Stephen Davis, très coloriste sur ce morceau... Du relief, de la spatialisation dont Braxton se nourrit pour un jeu très profond, quelque chose que l’on retrouve dans le célèbre « Evidence » de Monk, totalement déstructuré où seul le piano de Hawkins semble agir sur un plan fixe. Un des partis pris les plus radicaux du quartet dans ce roboratif coffret.


Enregistré début 2020, juste avant les épisodes de confinements mondiaux liés au COVID, fruit de trois résidences (Varsovie, Londres, Wels en Autriche) en dix jours, Standard (Quartet) 2020 est un formidable document. D’abord parce qu’il visite des standards qu’on ne pensait pas forcément entendre de l’anche de Braxton (« Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ? » est sans doute un emblème), et qu’il fait sien chacun de ses choix. Ensuite parce qu’il met la lumière sur trois musiciens britanniques remarquables, qu’on avait pu entendre ensemble (en quartet avec Elaine Mitchener notamment) ou proches du pianiste Matthew Bourne. Nous sommes face à ce coffret comme à une boîte de chocolats où il convient de picorer. De « Prelude to a Kiss », ouverture magnifique de Hawkins au piano qui promet un bel échange avec le saxophone jusqu’au subtil « Pannonica » où le talent de Neil Charles est évident, il y a de quoi tourner la tête. Braxton n’a pas fini de nous surprendre.