Portrait

Arnaud Rouanet ou l’éducation populaire

Portrait d’Arnaud Rouanet, clarinettiste de la Compagnie 3x2+1 qui explique sa démarche de musicien militant.


Arnaud Rouanet (c) Michel Laborde

On a croisé le clarinettiste Arnaud Rouanet avec la Compagnie 3x2+1 au sein de laquelle il a décliné dans les années 2000 le Trio d’en Bas et depuis quelque temps Antoinette Trio. Portrait de ce musicien militant, fervent défenseur d’une démarche d’éducation populaire, dont la carrière musicale est constituée d’autant de rencontres que d’étapes qui ont contribué à façonner le musicien qu’il est devenu.

C’est avec le Trio d’en bas qu’Arnaud Rouanet a émergé sur la scène du jazz et des musiques improvisées. La formation fut lauréate de Jazz Migration en 2010 mais le clarinettiste et saxophoniste ne vise pas la célébrité. Son credo, c’est l’éducation populaire, et la musique est son vecteur. D’ailleurs il n’est pas passé par un conservatoire et le revendique. « J’ai fait mes débuts à l’École de Musique d’Eysines, une petite commune à proximité de Bordeaux, très dynamique au niveau associatif et social, il y a près de 40 ans. Je revendique cette passation de savoir via l’Éducation Populaire, cette idée d’apprendre loin des centres « d’excellence », tout du moins d’éducation académique. J’y associe une idée de partage, d’ouverture et de créativité qui m’est chère. » Tout dans son parcours est animé par cette idée.

Arnaud Rouanet (c) Frank Bigotte

En parallèle aux écoles de musique, il a fait ses armes lors de stages musicaux au sein du Big Band des Collèges et des Lycées. Le nom est trompeur. Il s’agissait d’une colonie pour jeunes musiciens en herbe. Au programme, répétitions et concerts en tournées lors des vacances scolaires ou comment lier le plaisir, le travail sur l’instrument, la créativité et les liens entre les individus en pleine adolescence. « Nous avons rencontré des musiciens magnifiques : Eric Le Lann, Richard Raux, Sylvain Marc… et même joué avec le grand Dizzy Gillespie au Festival d’Andernos. » L’initiative le botte. Au point d’ailleurs qu’il a lui-même monté à Carcassonne une structure semblable. Avec la Compagnie 3x2+1 qu’il a créée, chaque dernière semaine d’août il anime, avec d’autres, la « créa de rentrée », un séjour musical pour des musiciens en herbe, ponctuée ici aussi par des concerts. Et puis il y a son travail sur les musiques improvisées et la pluridisciplinarité en milieu scolaire et auprès d’enfants handicapés des IME (Instituts Médico-Éducatifs). L’Éducation Populaire encore et encore.

Il faut dire qu’il a été à bonne école puisqu’après avoir participé à l’Abracadaband, autre initiative associative sur le principe de stages-ateliers musicaux, il intègre la Compagnie Lubat. L’expérience est formatrice. Et pas qu’un peu. « J’ai rencontré de nombreux de musiciens dont Corneloup, Portal ou Sclavis, qui m’a poussé à reprendre la clarinette alors que je jouais plutôt du sax. Mais surtout j’ai rencontré un état d’esprit, l’idée qu’on crée collectivement. On était tous des artistes impliqués. C’est là-bas que j’ai appris à monter une compagnie et c’est sur ce modèle qu’on a monté la Cie 3db du Trio d’en bas. » C’est toujours avec le souci de rencontres avec des artistes engagés socialement et artistiquement qu’il croise, lors d’un voyage à Chicago orchestré par les Bordelais de Musiques de Nuit Diffusions, l’Ethnique Heritage Ensemble avec Kahil El’Zabar et certains artistes de l’AACM. El’Zabar y mène des ateliers de chant et percussions dans des lycées de la banlieue chicagoane. Là encore, la rencontre est fructueuse. Rouanet retient alors que l’oralité et le contact direct sont des vecteurs très forts pour la transmission, la relation, l’échange.

Parallèlement il fonde à Bordeaux un festival autour de la musique de Frank Zappa. Il y aura deux éditions. « C’était la première fois qu’il y avait un festival en France consacré à la musique de Zappa ». Il ne fait pas les choses à moitié car en plus d’avoir monté avec Tony Leite le Graphiose Band, formation consacrée elle aussi à Zappa, il invite Andy Emler, grand amateur du célèbre moustachu. Les liens sont là et restent.

Au moment de quitter Bordeaux pour Carcassonne, à la suite de la compagnie Lubat, il monte Camasartès, un lieu de création et de rencontres artistiques consacré aux musiques improvisées et à toutes rencontres artistiques, toutes esthétiques confondues, avec des plasticiens, des écrivains, des comédiens, des danseurs… Il fait feu de tout bois.

C’est là qu’il crée le Trio d’en bas avec Yohan Scheidt et le guitariste Fabrice Vieira auquel succédera Samuel Bourille. Le groupe est un incroyable espace de liberté. « L’idée était de sortir de tout académisme. On utilisait des casseroles, des bruits d’animaux. Mais attention : ce n’était pas n’importe quoi. Le travail sur les sons environnants, on retrouve ça chez Hermeto Pascoal, par exemple. En fait, tout est susceptible d’enrichir la musique, de dépasser les frontières, les limites. On était multi-instrumentistes. Si on avait besoin ou envie de jouer du trombone, les considérations techniques ne devaient pas nous arrêter. On n’avait pas peur de faire de la matière musicale avec des casseroles. On mettait la priorité sur notre curiosité et nos désirs, nos surprises, nos inattendus. Tout est susceptible d’expression et de création ». Un souci de liberté qui leur fait faire un concert de sortie d’album de quatre heures avec plusieurs scènes dans la scène.

Et puis il y a le besoin de passer à autre chose. Le dernier concert du 3db se déroule dans une grange à Asprières dans les Nuits et les Jours de Querbes. C’est, comme chaque fois, époustouflant. Le public semble scotché et apprend avec étonnement qu’il n’y aura pas de suite. L’incompréhension est palpable. Mais il y a l’envie de faire autre chose.

Arnaud Rouanet (c) Michel Laborde

L’autre chose, ce sera Antoinette trio. C’est encore différent. Avec Arnaud Rouanet, on (re)trouve Tony Leite et Julie Audouin, flûtiste qui vient du classique. Pas d’improvisation ou très peu, mais un travail approfondi sur le son du trio, sur ce que signifie l’équilibre fragile de la musique à trois. Assez rapidement Denis Badault s’adjoindra au trio qui deviendra quartet. Mais si la démarche musicale est différente, la motivation politique et sociétale est toujours là. Programmatique même. Le Trio d’en bas détournait une raffarinade : « Une musique d’En Haut pour la France d’En Bas ». Et Rouanet de dire qu’il s’agit d’une « approche acide, provocatrice, quelque peu intempestive et revendiquée". Pour Antoinette Trio, il revendique une notion de féminité, de sensible, de délicat. « Nous souhaitions une approche différente. Il n’y a pas d’Antoinette comme musicien : Antoinette devient l’entité créée par le Trio, ajoutant une quatrième personne imaginaire, née de la présence de chacun, un invité surprise permanent. Ici se revendiquent la Féminité, le Tout-Monde, la Créolisation d’Édouard Glissant », trois concepts éminemment politiques eux aussi. Impossible de faire de la musique sans politique. Les deux sont intimement liés et Rouanet de convoquer une nouvelle fois, Lubat : « Si la musique n’a pas à voir avec la Politique, elle a à voir avec le Commerce. Et comme on ne fait pas de la musique commerciale, on fait de la politique ». Ce n’est donc pas sans surprise qu’on trouve parmi les créations de la Compagnie 3x2+1 « Espèces Naturelles Sensibles », qui donne la parole à la population du quartier ou du village investis par la Compagnie. Cette création permet l’expression de chacun en musique, chant et lors d’ateliers d‘écriture. Et bien entendu, une représentation en public est proposée à la population. La musique comme agora. « Je réfute l’idée d’excellence, qui devait faire rayonner la France dans le monde, tout ça. Il faut arrêter de penser en termes d’excellence et d’académisme, c’est anti-humaniste, contre-expressif et anti-démocratique. La musique est pour tout le monde, par tout le monde. »

En perspective, il y a la création et la tournée avec en invité Egberto Gismonti. Pour Arnaud Rouanet c’est une étape importante. Ils sont l’un et l’autre en contact depuis un moment, d’abord des échanges de mails pour savoir si l’un peut revisiter certaines des compositions de l’autre pour le premier disque d’Antoinette Trio en 2016. Puis des échanges d’arrangements, de partages sur la musique, sur la société brésilienne, sur la gestion catastrophique du confinement par Bolsonaro. L’idée aussi qu’on apprend tout le temps et de tout le monde. De Gismonti comme de tout autre. Mais bon… Gismonti tout de même. « Oui, oui, Gismonti c’est sûr, mais on apprend de tout le monde. On n’est pas hors sol. »