Chronique

Maxine McGregor

Chris McGregor et la Brotherhood of Breath

Sous-titré Ma vie avec un pionnier du jazz sud-africain, ce livre devrait être intégré à l’enseignement du jazz prodigué dans les conservatoires du monde entier tant il est captivant et riche d’enseignements. Maxine McGregor souligne avec une grande précision l’ambiance particulière de ces années soixante où l’apartheid sévissait en Afrique du Sud, ce qui n’empêchait pas le jazz de s’y diffuser comme avec le Cold Castle Jazz Festival qui attirait des dizaines de milliers de spectateurs. Qui mieux que cette femme enthousiaste pouvait évoquer les péripéties de son époux Chris McGregor, né dans la région du Transkei ? Fasciné par Duke Ellington, le jeune homme grandit dans un vaste territoire où les blancs sont peu nombreux et se familiarise avec les musiques traditionnelles telles que la kwela et le mbaqanga tout en apprenant le piano. Familier des townships où il va jouer sa musique, il ne tarde pas à faire une rencontre décisive avec des instrumentistes noirs talentueux qui vont transformer sa vie, les Blue Notes sont nés. La personnalité attachante de Chris Mc Gregor transparait avec ses témoignages empreints de spontanéité comme lorsque qu’il s’adresse à ses collègues musiciens dans sa langue originelle, le xhosa, bien différente de celle fortement imprégnée d’argot que ceux-ci pratiquaient. La chronologie du récit nous transporte en Europe en 1964, Mongezi Feza, Dudu Pukwana, Johnny Dyani, Louis Moholo et Chris Mc Gregor vont y propager leurs compositions tout en partageant des épisodes exaltants qui alternent avec une multiplicité de mésaventures bien contées.

Cette lecture fascinante nous permet de suivre les étapes décisives qui aboutissent à la naissance au début des années soixante-dix de la Brotherhood Of Breath, véritable raison d’être de Chris McGregor. Le personnel de ce big band constitué de musiciens sud-africains et de la fine fleur des improvisateurs britanniques instaure une couleur orchestrale incomparable. Pays d’adoption du couple McGregor et de ses enfants, Andromeda, Wibby et Luciana Celémon, la France joue un rôle crucial dans cet ouvrage. La narration nous transporte dans les aventures romanesques recentrées autour de l’acquisition et de la restauration du vieux moulin de la Madone dans le Lot-et-Garonne et des efforts consacrés à obtenir une autosuffisance avec une production fermière exigeante. Le pianiste se mue en charpentier, maçon, mais les difficultés matérielles liées à la difficulté de se procurer un piano, voire de le sauvegarder lorsque surviennent des inondations ne cessent de le préoccuper. L’album Yes Please, toujours pas réédité à ce jour et composé d’une nouvelle mouture de la confrérie du souffle, est enregistré en 1981 à Angoulême, ville qui invita régulièrement Chris McGregor dans son festival annuel grâce au soutien de Christian Mousset. L’écrivaine cite également deux femmes exemplaires qui se sont impliquées avec ferveur dans cette aventure musicale unique, Val Wilmer et Corinne Léonet.

Publié aux Presses universitaires du Midi, cet ouvrage est enrichi de l’avant-propos de Lorraine Roubertie Soliman, docteure en musique et musicologie ainsi que d’un chapitre didactique remarquable écrit par le fidèle ami des McGregor Denis-Constant Martin, auteur de nombreux travaux sur les musiques sud-africaines. Suite au décès prématuré de Chris McGregor en 1990, son épouse, ancienne championne de natation universitaire, n’a cessé de transmettre une immense vitalité autour d’elle. Âgée de quatre-vingt-six ans, Maxine McGregor porta la flamme des Jeux Olympiques de Paris 2024 dans Bordeaux avec détermination, synonyme de son engagement perpétuel en faveur des droits de l’Homme et d’un attachement indéfectible à l’un des pionniers du jazz sud-africain.