Entretien

Claudia Solal

Entretien avec Claudia Solal, à l’occasion de Butter in my Brain

Photo : Michael Parque

De retour de Chine et en route pour la présentation du nouveau répertoire Butter in my Brain en duo avec Benjamin Moussay.

- Vous êtes de retour de Chine et Hong Kong depuis peu. On a quand même envie de savoir d’abord si ça s’est bien passé, ce que vous rapportez de là bas en terme de sons, de parfums, de goûts et de couleurs, et même de sensations au sens large…

C’était une tournée magnifique, avec les Voyageurs de l’Espace – Philippe Foch (perc.) et Didier Petit (cello), orchestrée par ce dernier, qui côtoie la Chine de près depuis 2009. Quelle joie de se retrouver ! Une planète à part entière. L’Asie mais pas tout à fait. Une autre Asie. Planète champignon. Planète piment. Planète moon cakes. Planète endiablée, fascinante, infernale, surprenante, virevoltante, effrayante, aux mille et un visages. Planète wulong !

J’aime manger. Un plaisir chaque jour renouvelé. Comme beaucoup de plaisirs simples.

- Vous allez commencer maintenant, avec Benjamin Moussay, une série de concerts autour de la sortie de votre nouveau CD en duo « Butter In My Brain ». Depuis 1997, j’ai compté quatre CD sous votre nom, dont deux en duo avec Benjamin, sans doute faut-il y ajouter ceux dont vous êtes co-auteur (trice), peu importe (pour nous). C’est peu, donc vous êtes une auteure « rare ». Je remarque quand même dans cette « foolosophy » qui est la vôtre, un soulignement particulier pour les choses culinaires, « porridge » (et sa petite cuillère), « Room Service », qui renvoie au déjeuner même s’il est pris dans l’intimité, et là « du beurre dans votre cerveau » ! D’où vient cet intérêt insistant pour ces choses ?

Je suis rare, et donc précieuse !
C’est qu’il me faut du temps… Du temps de maturation. Du temps pour que le désir d’une forme, d’un son, d’un mot, s’insinue en moi et devienne vital, s’impose. Je suis lente, peut-être. Car exigeante dans le processus qui m’amène à concevoir un objet sonore. Je n’ai pas de contraintes, je travaille à mon rythme, en électron libre. J’ai produit intégralement ce disque, ce qui m’a permis de m’entourer précisément des personnes avec qui je souhaitais fabriquer ces chansons. Nous avons pris le temps ensemble aussi, Benjamin et moi, pour en écrire la musique, sans pression.
Quant à l’aspect culinaire, c’est un fil conducteur qui demeure depuis Porridge Days en 2005, et ma collaboration artistique avec Benjamin. Et puis j’aime manger. Un plaisir chaque jour renouvelé. Comme beaucoup de plaisirs simples.


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Claudia Solal par Michael Parque

- On a le sentiment, à écouter vos disques et tout particulièrement les duos, que vous avez un tropisme vers l’Angleterre, et vers l’anglais, que vous parlez/chantez à la perfection. Sans compter les emprunts à des poètes ou écrivain(e)s de cette nationalité. Est-ce un sentiment fondé ?

J’adore l’Angleterre… et les Anglais ! J’ai des origines anglaises et écossaises du côté de ma mère. J’ai toujours entendu cette langue à la maison, et j’ai le sentiment qu’elle me permet beaucoup de fantaisies. Je suis fascinée de longue date par Shakespeare, Poe, Cummings, Wilde, plus récemment Ann Sexton. En langue anglaise, je suis fantasque, je me laisse aller à un imaginaire poétique et intime, presque confessionnel, intrigant, sensuel, que je n’ai pas encore tout à fait réussi à contacter dans ma langue maternelle… Je me sens plus libre, audacieuse.

- Une pianiste que vous connaissez peut-être (Sylvie Courvoisier) disait récemment que son orientation vers le piano et le jazz venait pour beaucoup de ce que dans son enfance, elle avait entendu son père jouer du piano et qu’elle avait eu le sentiment très net qu’il y trouvait son bonheur. D’ailleurs aujourd’hui encore il dirige en amateur un groupe de jazz New-Orleans. Occasion pour nous de vous questionner sur la place de votre père dans votre formation musicale - mais comment faire des compartiments dans ce secteur ? Pardonnez la question si elle est trop vaste ou trop intime…

Certainement trop vaste, et trop intime à la fois ! Difficile de démêler les pourquoi des comment. C’est joli ce mot de Sylvie Courvoisier. Peut-être, en y réfléchissant, une tournée de Martial en duo avec Lee Konitz sur la côte ouest des Etats-Unis lorsque j’avais huit ans, et où je l’avais suivi avec ma mère, se sera insinuée en moi, aura ouvert un espace, une brèche, alors que je découvrais l’Amérique et l’attrait de la vie d’artiste (je m’endormais dans le clubs sur les genoux de ma mère, c’était hier !), d’une pierre deux coups. En tous cas, ces moments sont gravés en moi à jamais.
La musique, c’est toute la vie de mon père. J’ai parfois du mal à dissocier l’homme, le père et la carrière. Je peux m’allonger si vous voulez, pour mieux en parler ! La musique était là, partout, alors comment savoir si je l’ai choisie, si elle m’a choisie, et qui a choisi quoi dans l’affaire ? Une évidence ? Non, je ne crois pas. Une douce inconscience plutôt…


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Claudia Solal par Michael Parque

- Bien qu’on se doute un peu de l’étroite collaboration entre vous et Benjamin Moussay pour la mise en place d’un tel répertoire, dites-nous un peu comment ça se passe, s’il y a des façons de faire qui se répètent… Texte et musique, en somme !

Jusqu’ici j’ai plutôt le sentiment que chaque projet, ou plutôt chaque réalisation a son propre cheminement. Une continuité et une évolution à la fois.

Un besoin partagé de plus de sobriété, de simplicité dans le geste

J’ai commencé avec My Own Foolosophy (avec Baptiste Trotignon, Arnault Cuisinier et Thomas Grimmonprez) par des standards et des compositions. Puis poursuivi avec Porridge Days avec des standards, des compositions et des improvisations libres. Room Service ne comprenait que des compositions du quartet (avec Joe Quitzke, Jean-Charles Richard et Benjamin), s’appuyant sur des textes personnels mais aussi sur des écrits de Shakespeare, Wilde, Dickinson. Enfin ce quatrième opus personnel, Butter In My Brain, est entièrement original, paroles et musiques.
Nous sommes partis de textes que j’avais sélectionnés parmi une cinquantaine, écrits en 2013 et 2014. Lors de notre première séance de travail, Benjamin a lu mes textes et livré sur chacun d’entre eux ses impressions, aussi bien visuelles qu’odorantes, tactiles qu’auditives ! C’était la première fois qu’on travaillait comme ça, sans poser au début une seule note de musique ; j’ai particulièrement aimé ces rencontres, qui se sont déroulées sur plus d’une année. Lors de la deuxième séance, on a placé les textes dans un ordre précis, une sorte de progression narrative, qui nous a servi de guide pour composer ensuite les musiques de chacune de ces chansons ; des chansons off-shore, des chansons multipolaires, multipistes, un peu comme nous, parfois déconcertantes, contant les déboires de personnages en perte de vitesse ou de repères, en proie aux plus grandes joies comme aux plus ravageuses dépressions, à la limite du dédoublement de personnalité, mais toujours profondément amoureux de la vie, de la nature, des êtres…

- Nous aimerions savoir aussi comment survient, se met en place, l’improvisation, qui a certainement sa place dans votre duo.

L’improvisation a eu dans la construction du duo avec Benjamin une place fondatrice. On partait de standards, on les déstructurait, on les condensait, on les étirait. On partait de poésies, on en faisait des chansons. On partait de matières sonores, textures vocales ou objets électroniques pour construire des formes de toutes pièces. Je me souviens que c’est à peu près à l’époque de notre duo que Benjamin a commencé à intégrer des sons électroniques à ses improvisations. En ce moment, il est très attaché au piano, je crois, alors en concert, il joue davantage de Fender Rhodes et de piano acoustique, que de claviers ou d’électronique. Ce sont des phases.
Peut-être un besoin partagé de plus de sobriété, de simplicité dans le geste, chose que je partage également.