Scènes

Errobiko Festibala 2009 (Itxassou)

Orages et tornade sur le festival. Pendant ce temps, en concert, des retrouvailles, des collisions, des rencontres et des surprises.


Orages et tornade sur le Pays basque. Pendant ce temps, à Itxassou, en concert, des retrouvailles, des collisions, des rencontres et des surprises. Une édition tourmentée par la météo et par l’influx créateur.

Beñat Achiary le proclame dès l’ouverture : « Cette année, ça va être quelque chose. On nous annonce des orages… de la grêle… ». Dehors, certes, ce fut quelque chose. Mais dedans, ce n’était pas rien non plus.

Errobiko Festibala, ce n’est pas un festival de musique avec quelques bricoles autour pour faire joli. C’est un festival d’arts au pluriel. De tous les arts, de la photographie à la sculpture, de la musique à la danse, en passant par d’autres disciplines moins fréquentées de nos jours, telle que l’éloquence.

Toute journée qui se respecte commence donc par un… une… comment appeler cela ? Une conférence ? Pas vraiment, car les intervenants sont plusieurs, débattent entre eux et avec nous, et n’ont pas forcément de démonstration à nous faire. Une conversation, peut-être, qui se déroule sous l’œil bienveillant d’une exposition de peintures et de sculptures, et que certains participants prolongent par d’autres moyens, généralement musicaux. Thèmes à l’étude cette année : la création artistique, « produit de haute nécessité » - dans la lignée de l’appel lancé par Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et quelques autres -, et un gros plan sur les femmes artistes invitées du festival.


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Portrait de Garcia Lorca sur les murs d’Atharri

La parole ayant servi de passage entre le prosaïque et le poétique, il est temps alors d’ouvrir yeux et oreilles pour le reste de la journée. Cette année, il fallait ouvrir aussi les parapluies.

C’est en effet sous une pluie battante - agrémentée de violentes rafales qui eurent raison, vendredi, de l’une des tentes plantées sur la prairie d’Atharri (heureusement sans dégât autre que matériel) -, que s’est déroulée une grande partie de cette quatorzième édition d’Errobiko Festibala. Un temps plus clément, le samedi, a permis quelques spectacles en plein air et sous chapiteau, mais l’essentiel de ce festival ouvert sur la nature a dû, de guerre lasse, se replier entre quatre murs.

Mais revenons au programme : des retrouvailles, des collisions esthétiques, des rencontres, des étonnements.

Retrouvailles

On oublie trop souvent que Beñat Achiary fut, il y a vingt ans, le premier chanteur du MegaOctet d’Andy Emler. L’un et l’autre se sont chargés de nous le remettre en mémoire avec un « boeuf » mémorable sur un « Crouch, Touch, Engage » couronnant un concert indescriptible. Lancée à toute vapeur sur la scène du « mur à gauche » d’Atharri, la « machine » Mega a livré le meilleur d’elle-même : énergie, musicalité, groove, euphorie, et une communication entre public et scène comme on en voit peu. Tout sonné, vous sortez de la salle et il est… quelques heures du matin. Vous n’avez pas senti le temps passer, vous avez entendu des cataractes s’abattre sur le toit ; pourtant, à la sortie, le ciel est piqueté d’étoiles : merci.

Collisions esthétiques

En art, l’étincelle jaillit souvent du choc de deux silex. Raison suffisante pour que se heurtent avec entrain styles et disciplines, histoires et géographies : c’est ce à quoi se consacre la programmation d’Errobiko Festibala.

Silex contre silex, la danse de la compagnie Kukai : chorégraphie épurée jouant sur les ombres, musique uniquement faite de percussions où l’on reconnaît le patrimoine traditionnel basque dépouillé de ses oripeaux folkloristes : fandangos, arin-arin dégraissés jusqu’à l’os, et des danseurs qui parfois retrouvent des figures droit sorties de West Side Story.

Etincelle, l’Andalou Lorca percutant New York en 1929, invoqué sur la scène d’Atharri par un ensemble bigarré : deux afro-américains, légendes vivantes du jazz : Hamiett Bluiett (sax baryton, clarinette, flûte) et Kahil El’Zabar (batterie, percussions, voix) ; un père et un fils : Beñat et Julen Axiari (percussions, kora) ; un andalou : Pedro Soler (guitare flamenca) ; un pianiste : Michel Queuille et deux danseurs : Gaël Domenger et Hamid Ben Mahi. Pour sa seconde adaptation scénique du Poète à New York [1] après celle qui réunissait, en 1998, Pedro Soler et Bernard Lubat, Beñat Achiary opte pour une vision très expressionniste qui multiplie les références visuelles (costume andalou de Gaël Domenger, « pork pie hat » de Julen Axiari), convoque flamenco, blues, tambours nègres et traditionnels d’Afrique de l’Ouest, fait la part belle au lyrisme et juxtapose la fulgurance et parfois l’outrance (la pantomime lugubre de Hamid Ben Mahi sur un « Strange Fruit » tombé là comme un cheveu sur la soupe).


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Hamiett Bluiett, Pedro Soler © D. Gastellu

Frottement des esthétiques contre les idées reçues : Philippe de Ezcurra et son accordéon qui remplit l’espace, orgue séculier passant sans encombre de Scarlatti à Ravel et de Bach (la Chaconne en ré mineur chère à Joachim Kühn) à Berio avec la même sensibilité pour la musique au-delà des genres et des étiquettes : faire éclore le beau, voilà ce qui compte.

Maelström de rythmes pour la troisième soirée intitulée « Les tambours de la mémoire » où l’on put entendre, entre autres, les Arbrassons de José Le Piez dialoguer avec la txalaparta, et l’orgue Hammond d’Emmanuel Bex groover avec les tambours mandingues de Pierre Marcault - beau concert de jazz, complice et chaleureux à souhait.

Rencontres et étonnements

Le Pré des Artistes, dont la programmation était confiée cette année à Marie Dubroca et Catherine Luro, nous réservait son lot de découvertes et de rencontres inédites. Consacré pour l’essentiel aux jeunes musiciens des deux côtés de la frontière, Pyrénées-Atlantiques et Gipuzkoa, il nous a permis d’entendre des musiques dont le seul point commun est d’être très personnelles.

Noir l’univers du trio inédit formé par Frédéric Jouanlong (voix), Gaizka Sarasola (instruments traditionnels basques) et Yann Gourdon (vielle à roue trafiquée) ; surréaliste et incisive la guitare de Ryan Kernoa en solo ; rock certes mais un brin lunaire le duo de Joseba Irazoki (guitare) et Félix Buff (batterie), complètement décalées les chansonnettes de la canadienne Krista Muir

Des étonnements, il y en eut aussi le samedi matin avec Mizel Théret dans la prairie de Sanoki : une danse de libération et d’épanouissement qui contrastait avec celle de la veille, percluse d’interrogations identitaires. Et le jeudi, avec l’exposition de photos de Laurent Lafolie - une galerie de visages cadrés serré, où les regards vous parlent littéralement -, avec les céramiques et les gravures de Lola Sarratea, et avec Zoé Bray qui ressemble tellement à ses tableaux, même quand ce ne sont pas des autoportraits…

Errobiko Festibala, alors, ce n’est que ça ?

Non, c’est bien plus et bien autre chose qu’une série de concerts, qu’un amoncellement de créations artistiques, qu’un programme mêlant promenades dans les bois, excursion en montagne, repas en commun et performances d’artistes. Errobiko Festibala, même bousculé par les aléas du climat, est aussi et surtout un moment et un lieu. Un pli dans l’espace au creux duquel se cuisine une tambouille faite d’éphémère et d’oralité mais qui vous laisse une impression durable, un arrière-goût d’humanité dans ce qu’elle a de meilleur. Une expérience à inscrire sur la liste des « choses à faire tant que l’on est en vie ».

par Diane Gastellu // Publié le 9 novembre 2009

[1Dans la traduction française de Bellamich et Darmangeat.