Entretien

Fabrice Martinez

L’Eclosion. Rencontre avec le trompettiste français à l’occasion de la sortie de Rebirth, disque de son quartet Chut !.

Fabrice Martinez © Photo : Michel Laborde

Ce trompettiste en or est désormais un leader, qui ne se la joue pas solo. Il a beau préférer parler de lui en mettant en valeur les rencontres qui lui ont donné confiance, il a bien fini par se faire un nom et un (très beau) son, immédiatement reconnaissable.

Sa modestie ne gâche en rien sa présence essentielle au sein de projets qui ont bénéficié d’une mise en lumière méritée (l’Acoustic Louzadsak « Even Eden » de Claude Tchamitchian, Supersonic de Thomas de Pourquery, l’ONJ d’Olivier Benoit). A l’occasion de la sortie de Rebirth, second album officiel de son quartet Chut !, en forme d’hommage au son vintage des années 1970, il s’est prêté au jeu de l’interview.
Et il y a plutôt été question d’envol.

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Fabrice Martinez © Gerard Boisnel

- Comme c’est le cas de beaucoup de soufflants, votre parcours vous a amené à passer du rôle de sideman à celui de leader. Sauf que, dans votre cas, le virage a été plus large encore car vous venez de la pop, faut-il le rappeler. Pouvez-vous revenir sur ce cheminement personnel, jusqu’à cette affirmation dans l’improvisation ?

Je suis arrivé à Paris au tout début des années 1990. J’ai monté et fait partie d’une fanfare, Qui Sème Le Vent. De cette fanfare a découlé Le Sacre du Tympan – à peu près tous les soufflants arrivés dans le sacre en 1998 venaient de cette fanfare, d’ailleurs. Cette expérience m’a permis de me distinguer, J’ai beaucoup enregistré en studios pour des albums de pop. Puis, j’ai été recruté pour des tournées internationales, notamment avec Sergent Garcia et je n’ai quasiment plus fait que ça, à un rythme effréné, pendant six ans. Ce qui ne m’a pas laissé le temps de développer mon projet personnel, de composer ma musique avant 2003. J’étais arrivé à un épuisement physique et psychologique. Commençait même une phase de dégoût de l’instrument. J’avais certes proposé, écrit, de nombreux arrangements mais je me suis rendu compte qu’on ne faisait pas appel à moi en tant que compositeur, ça a suffit. Il était temps que je donne du temps à ma musique, que je m’engage en tant que personne. Je sais être un bon sideman, qui fait bien son travail, le temps était venu pour moi d’être aussi une force de proposition. Alors j’ai retrouvé mon vieux complice Fred Escoffier, avec qui j’avais fait les JMF (Jeunesse Musicales de France), et j’ai commencé à développer mon identité.

Il était temps que je donne du temps à ma musique, que je m’engage en tant que personne

- En tant que soliste, donc, mais sous quelle forme et avec quel style ?

L’un des premiers à avoir prêté l’oreille à mon jeu c’est Jean-Rémy Guédon. Il m’a donné la chance de pouvoir m’exprimer en tant qu’improvisateur au sein de l’ensemble Archimusic. Nous travaillons toujours ensemble. On vient d’ailleurs de terminer un nouveau projet trompette-contrebasse que l’on présentera, Bruno Chevillon et moi, fin septembre 2016 à la Boutique du Val. L’autre rencontre déterminante a été Andy Emler, qui m’a proposé de rejoindre le MégaOctet. Il s’agissait de musiciens que j’admirais, que j’écoutais beaucoup, et de sentir que ces gens-là me laissaient, me poussaient même à trouver ma voix en tant qu’improvisateur a constitué une grande prise de confiance. C’est aussi au sein du MégaOctet que j’ai rencontré Thomas de Pourquery, qui m’a donné une place énorme au sein du projet Supersonic, un nouveau moteur.

- Lui, j’ai l’impression qu’il a presque un rôle de « coach », dans ce Supersonic à qui tout sourit. Pourquery, le gourou ?

Non, tout de même pas un gourou, mais un coach, oui ! On enregistre un nouveau disque, la suite de Play Sun Ra, en ce mois de juillet. Thomas a en effet formé une équipe avec des gens qui désormais comptent énormément pour moi. Il compose pour tous les instrumentistes mais il nous laisse vraiment jouer, en nous poussant à développer nos propres jeux. Ça nous permet de nous éclater totalement sur scène, un vrai bonheur. C’est énorme. Supersonic est devenu une famille. À chaque concert, j’improvise, je chante… Tout est arrangé pour que chacun puisse aller au bout de ses envies, ses soli, sans écraser les autres.

- En parlant d’envie, parallèlement, il y a Chut !, qui grandissait.

Tout à fait. J’avais toujours besoin de développer mon groupe à moi. Ça a pris du temps d’écrire une musique simple, car tout était compliqué dans ma tête, j’avais envie de tant de choses ! Retrouver Fred Escoffier a été une évidence mais les idées et les musiciens tournaient toujours dans tous les sens. On s’est stabilisés avec l’arrivée d’Eric Echampard. Je voulais faire un maximum de choses moi-même, par exemple la basse, au tuba, mais je me suis vite rendu compte qu’en concert, ça allait poser problème, ça devenait un peu le cirque ! Fred Pallem est arrivé et j’ai pu me sentir plus à l’aise pour diriger les choses. Mais je le redis, tout cela m’a demandé du temps. Avec Bruno Chevillon à la basse, aujourd’hui sur Rebirth, les choses sont encore différentes, il a été capable de s’adapter beaucoup à ce que je souhaitais. Car désormais, je pense que je sais être clair et précis sur ce que j’attends. Je sais exprimer comment je veux que ça sonne, auprès de musiciens que j’admire, qui ont pourtant un son bien à eux.

- Oui des musiciens connus et reconnus jusqu’à faire partie de l’Orchestre National de Jazz, tout comme… vous ! Est-ce que l’ONJ a été le tremplin vers plus d’autonomie ?

Bien sur, car cela donne des moyens ! Je me suis structuré – c’est à dire que j’ai créé une structure à mon nom – et obtenu les aides que je demandais. Ça donne du poids, de la crédibilité. Mais je n’ai pas changé grand chose à ma façon de jouer, j’ai simplement gagné en confiance. Pourtant, bizarrement, dans le monde professionnel, certains ont commencé à faire plus attention à moi. En France, tout est cadré, trop. Il faut passer par des étapes. Il y a tout un cheminement à respecter patiemment si l’on veut arriver à toucher certaines oreilles. On est un peu enfermés de ce point de vue. Je n’ai fait que suivre la voie qui était la mienne, et, tout d’un coup, il y a eu plus de monde à l’écouter !

En France, il faut passer par des étapes. Il y a tout un cheminement à respecter patiemment si l’on veut arriver à toucher certaines oreilles.

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Fabrice Martinez © Michael Parque

- Tout converge aussi au même moment pour vous. Les succès de Supersonic, l’ONJ, et ce projet solo qui « éclot ».

Oui, même s’il serait erroné d’en déduire que tout est arrivé d’un coup. Cela fait dix ans que j’ai pris cette voie. Tout n’a pas été couronné de succès tout de suite. Les premières années avec Supersonic ont été dures, peu de monde aux concerts, peu de visibilité. L’ONJ, je n’y suis que depuis deux ans. Entre temps – je reviens sur le cheminement – il y a aussi eu le Grand Lousadzac de Claude Tchamitchian et le Métatonal de Marc Ducret, deux très belles expériences. Le Métatonal en « trio + 3 » est sorti il y a six mois, j’en suis fier. Ducret pour moi, c’est le haut niveau ! Dans ce cas, je pense que ma nomination au sein de l’ONJ a permis des choses.

Je suis un fan transi de Marc depuis l’adolescence, c’est un extra-terrestre. Il est, à mon avis, un des plus grands artistes au monde. Ses projets sont toujours très investis, avec beaucoup de fond, de réflexion, de recherches. Sans les comparer stylistiquement, je dirais que c’est le Frank Zappa français. C’est un monstre ! Pour l’anecdote, quand il m’a écrit pour jouer avec lui, j’étais si incrédule, fou de joie, que je me suis senti obligé d’en rire et de faire une blague en lui répondant « Non, j’peux pas j’ai piscine. » Ça devait être tard le soir, j’étais fatigué et, lui, ça ne l’a pas fait rire du tout… (rires). Je me suis fait tout petit après ça, lorsque j’ai déboulé en studio !

Enfin, il y a eu Daniel Humair.
Daniel Humair ! Quelqu’un qui a joué avec Chet Baker, Eric Dolphy, les plus grands. En répétition, il évoque Miles Davis qu’il a connu. Je me suis demandé pourquoi il souhaitait jouer avec moi, qui ne viens pas du bop. Je le lui ai dit d’ailleurs « Daniel, il doit y avoir une erreur de casting, tu te trompes ! » (rires). Après deux concerts ensemble, il m’a dit « J’adore jouer avec toi parce que tu ne sonnes comme personne d’autre ». Voilà. C’est le plus beau compliment qu’il pouvait me faire, c’est tout ce que je souhaitais. Avoir une identité.

- Quelle est la recette de cette identité ?

Je ne sais pas. Je me suis toujours efforcé de ne jamais tomber dans la copie, bien que travaillant énormément mon instrument, et ce, même si je les ai tous beaucoup ingurgités : Miles, Chet, Dizzy… C’est toujours tentant lors d’un solo, d’emprunter une phrase, de faire un clin d’œil à untel ; mais j’ai toujours tenu à éviter cette case-là. Il me fallait emprunter une autre voie.

- Au risque de vous couper d’un public, peut-être plus érudit ?

Sans doute, cela a pu être une sorte de manque dans mon parcours, et peut-être aujourd’hui pourrais-je le faire, mais je n’ai pas de regret sur ce point. Je pense même que c’est ce qui fait ma force aujourd’hui. Refaire du Miles Davis en 2016, pour moi n’a aucun sens !

Refaire du Miles Davis en 2016, pour moi n’a aucun sens !

- Pourtant l’album Rebirth a bien ce coté vintage totalement assumé ?

Oui, mais il n’est pas question d’emprunt ! L’autre jour, j’ai lu les mots d’un journaliste qui disait que l’album lui rappelait des choses entendues il y a 40 ans, donc que cela avait déjà était fait il y a 40 ans. Je n’ai pas de droit de réponse, mais je voudrais quand même lui dire ici : « Pas du tout. Ce n’est pas le but ! ». Je me suis inspiré d’une façon de faire, à des périodes précises qui sont effectivement des références mais je n’ai absolument pas l’impression que cette musique-là existait il y a 40 ans. De même, j’ai pu lire quelqu’un évoquer la période fusion. Non, ce ne sont pas du tout mes références. Pour moi et pour une majeure partie des musiciens de ma génération, les quarantenaires, ce jazz des années 80, représenté par Spyro Gyra, UZEB, Chick Corea, est connoté négativement. C’est peut être une période qui a été mieux digérée par les trentenaires et, en effet, la nouvelle génération peut aimer retrouver ces sons, mais pour moi clairement, s’il y a fusion, c’est uniquement dans mon rapport musical avec Fred Escoffier ! Nous nous sommes retrouvés aussi avec Bruno Chevillon sur un type de groove très précis, en l’occurrence le style de Pino Palladino, qui a travaillé avec D’Angelo, une de nos références communes, mais certainement pas sur le jazz fusion.


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Fabrice Martinez © Laurent Poiget

- La musique de cet album de Chut !, l’album du renouveau, Rebirth comment la définiriez-vous ?

J’ai voulu une musique lisible et écoutable par un maximum de monde. Même s’il y a eu des années de recherches, un son travaillé sur tel ampli, tel orgue Hammond, tel matériel que j’ai cherché et trouvé moi même, ce qui m’a pris beaucoup de temps, mais il ne fallait pas surcharger. Pas question que ma musique soit associée à une quelconque prise de tête, même si je sais que je ne serai plus jamais associé à la pop non plus !

La qualité de ce jeu vintage, je l’ai aussi trouvée en jouant tous ensemble dans la même pièce au studio Ferber, en évitant de morceler, de faire du re-recording. J’ai également souhaité des rythmiques qui « paraissent simples » et Eric Echampard s’est prêté au jeu. Pourtant, en tendant l’oreille on percevra de légers décalages. Les cycles ne sont pas totalement réguliers. Dans ce que j’ai écrit pour la basse j’ai aussi voulu un décalage : Bruno parfois joue un rythme ternaire alors que les autres instruments sont en binaire. Au bout de quelques temps d’écoute, cela crée une petite étrangeté qui capte l’attention.

J’ai voulu une musique lisible et écoutable par un maximum de monde

Le plus important étant de garder un groove constant en laissant suffisamment d’espace libre pour que chaque instrument puisse jouer en dehors des thèmes. Et c’est ce qui va se passer en concert. On s’en est rendu compte lors du concert de sortie de disque, fin mai. Même si les conditions de jeu étaient spéciales [Le set a été resserré à 50 minutes car le quartet de Fabrice Martinez jouait en seconde partie de soirée, après le concert de Post K – ndlr]. Nous avons du jouer les compositions de manière très dense alors que le disque laisse beaucoup d’espace. Il possède de nombreuses transitions qui s’exprimeront davantage lors de concerts plus longs. Tout cela crée une belle cohésion, entre nous quatre. Nous sommes très heureux, et avons hâte de jouer !

- Enfin, l’avenir, c’est encore L’ONJ, et puis ?

Le troisième volet d’Europa écrit par Olivier Benoit, Rome, sortira à l’automne. Il s’agit vraiment d’un projet de composition de musique contemporaine. Puis, en tout début d’année 2017, on va enregistrer le quatrième volet, Oslo. Là, ce sera beaucoup plus « easy-listening », il y a même une chanteuse norvégienne qui nous rejoint. Enfin, en novembre 2016, j’enregistre Spirit Dance, écrit par Christophe Marguet (batterie) et Yves Rousseau (contrebasse), dans lequel je retrouve David Chevallier à la guitare électrique et Bruno Ruder aux claviers.
Ça, oui, ce pourrait être mon projet le plus… jazz !