Fred Jackson Jr., la soif du savoir
Le saxophoniste américain sort de sa coquille.
Fred Jackson Jr. @ Marc Monaghan
Le saxophoniste et flûtiste est originaire de Fort Worth, une ville du Texas voisine de Dallas qui a vu naître, entre autres, Ornette Coleman, King Curtis, Ronald Shannon Jackson, Dewey Redman, John Carter, Julius Hemphill, Prince Lasha ou Charles Moffett.
Depuis son arrivée à Chicago en 2000, il a su trouver sa place et se démarque par sa gentillesse et son humilité. Une de ses passions est l’éducation qui se manifeste par sa constante soif de savoir et son désir de transmettre ses connaissances aux prochaines générations. Les Français ont pu le découvrir au travers de sa participation à The Bridge, une initiative qui jette des ponts entre l’Hexagone et Chicago.
- Quelle a été votre introduction au jazz ?
Je dois cela à mon professeur de musique au collège, Brian Standridge. Il avait remarqué que j’avais une bonne oreille. Je n’avais jamais entendu de jazz car je suis un enfant du hip-hop. Un jour, il m’a donné une cassette avec des morceaux de Duke Ellington, Sonny Rollins, Ahmad Jamal, Count Basie et Benny Carter. Ensuite, alors que je m’apprêtais à aller au lycée Paul Laurence Dunbar, il a parlé de moi à l’un des professeurs de musique, Charles Scott, un contrebassiste qui jouait avec le pianiste Red Garland, originaire de Dallas, quand il se produisait dans la région. Il n’avait jamais voulu quitter Fort Worth car il s’était consacré à sa famille et à l’enseignement. Avec mon arrivée et celle d’autres élèves, Scott a pu remettre en selle un groupe de jazz. En dehors du lycée, je continuais à travailler la théorie avec Standridge qui m’a fait écouter les enregistrements de Charlie Parker pour Savoy. J’apprenais les solos de « Koko », « Now’s the Time » ou « Anthropology ». Les leçons de Standridge m’ont beaucoup aidé mais j’aurais aimé avoir eu accès à des programmes scolaires comme ceux des écoles de Chicago.
Au lycée, je me suis mis en tête de suivre le parcours de Louis Armstrong. Après mes études en Louisiane, j’allais mettre le cap sur Chicago, puis New York, et enfin l’Europe.
Chicago n’est pas une ville aussi intimidante que New York
- Un autre professeur qui a joué un rôle crucial est le clarinettiste Alvin Batiste.
Mon oncle, Wilbert Jones, travaillait pour l’administration de Southern University à Bâton Rouge. Il m’a informé un jour qu’Alvin Batiste, qui enseignait dans cet établissement, organisait un camp d’été et voulait savoir si cela m’intéressait. J’étais encore au lycée. J’avais fait pas mal de recherches sur le jazz et je savais qu’il s’agissait d’un clarinettiste mais je ne connaissais pas sa musique. La première fois que je l’ai rencontré je lui ai demandé s’il avait joué avec Charlie Parker. Il m’a répondu : « Non, mais j’ai joué avec Cannonball Adderley. » Cela m’a quand même impressionné. À l’issue du camp d’été, il m’a dit que si je voulais venir étudier à la Southern University, il pourrait m’obtenir une bourse.
- Qu’avez-vous appris au contact de Batiste ?
Avec Batiste, j’ai appris de nombreux concepts. Le principal outil dont je me sers encore pour enseigner aujourd’hui est son système de progression des fondamentales. De nombreux grands musiciens ont étudié avec lui tels que Branford Marsalis, Mark Whitfield or Donald Harrison.

- Fred Jackson Jr. @ Marc Monaghan
- À votre arrivée à Chicago en 2000, quels sont les premiers musiciens avec lesquels vous avez travaillé ?
Le premier endroit que j’ai fréquenté était le New Apartment Lounge, où officiait le légendaire Von Freeman avec ses célèbres jam sessions. C’est là que j’ai rencontré le trompettiste Corey Wilkes, le saxophoniste Dennis Winslett, entre autres. Ils m’ont parlé du Velvet Lounge, le club tenu par un autre fameux saxophoniste, Fred Anderson. Ils m’ont conseillé de venir le mercredi soir lorsque le saxophoniste Greg Ward avait ses jam sessions. Joshua Abrams était à la contrebasse, Marcus Evans ou Isaiah Spencer à la batterie. C’est là que j’ai rencontré de jeunes musiciens de la scène locale. Le chanteur Saalik Ziyad est celui qui m’a encouragé à rejoindre l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) dont je n’avais jamais entendu parler et où j’ai fait la connaissance des trompettistes Ben Lamar Gay et Jerome Croswell. C’est ce qui m’a permis d’en être où j’en suis aujourd’hui au sein de la scène de Chicago.
Chicago n’est pas une ville aussi intimidante que New York. Je me souviens de la première fois où j’y suis allé, j’avais l’impression que tous les musiciens que je rencontrais, avant même de me dire leur nom, me donnaient leur CV en dressant la liste de tous les musiciens avec lesquels ils avaient joué. Je me suis senti tout petit et je n’ai pas eu le sentiment qu’il y avait une vraie communauté. J’adore Chicago en raison de la chaleur de la communauté. Et de toute manière, Chicago est une Mecque car beaucoup de grands musiciens y ont transité.
Il faut approcher la musique avec des émotions
- À Chicago, où la ségrégation se reflète aussi dans la scène musicale, vous jouez avec tout le monde.
Je n’entends que des sons et je flaire l’énergie. Je viens du Texas où j’ai subi la discrimination, où je me suis senti exclu. Et je ne souhaite absolument pas me comporter de cette manière vis-à-vis de quelqu’un. Je suis un universaliste. Je m’inspire beaucoup de la philosophie d’Hazrat Inayat Khan. Je suis davantage intéressé par ce qui relie les gens que par ce qui les sépare. Lorsque j’ai étudié la gamme pentatonique éthiopienne, j’ai commencé à m’intéresser à d’autres musiques du monde pour voir ce qu’elles avaient en commun, en quoi elles sont reliées rythmiquement ou mélodiquement. Ce que j’ai découvert est que toutes les civilisations utilisent une gamme pentatonique. J’attribue cela au fait que les premiers instruments – des flûtes fabriquées en bois ou en os – couvraient les cinq doigts. Cinq racines ou cinq sons qui sont statiques. Ce qui nous sépare, c’est la politique et l’égo.

- Twins avec The Bridge (Fred Jackson Jr., Stéphane Payen, Makaya McCraven et Edward Perraud) @ Avec l’aimable autorisation de The Bridge
- Vous avez fait partie du premier groupe créé dans le cadre du projet The Bridge. Quels enseignements en avez-vous tirés ?
On en revient au parcours que je m’étais imaginé au lycée. C’est grâce à The Bridge que je suis allé jouer en Europe pour la première fois. C’était en compagnie des batteurs Frank Rosaly et Edward Perraud et du saxophoniste Stéphane Payen. Lors de la tournée française, Makaya McCraven a rejoint le groupe pour remplacer Rosaly. Son père Steve vit d’ailleurs à Paris. L’expérience m’a donné la plateforme et la liberté de trouver ma voix. Quand j’ai rejoint l’AACM, Ernest Dawkins était mon mentor et il me disait : « Je vois très bien que tu sais jouer du jazz, mais le but est de trouver ton propre vocabulaire ». Cela m’a pris du temps pour y arriver et je dois avouer que j’y suis finalement parvenu ces deux à trois dernières années.
Dans les musiques créatives, il faut être soi-même. Ce que je veux dire par là est qu’il faut approcher la musique avec des émotions, avec sa propre énergie, et il faut être capable de transmettre ses émotions par le biais de son instrument. Alvin Batiste avait l’habitude de dire que « la technique ne sert qu’à véhiculer les idées que tu souhaites jouer ». Une fois que l’on a développé son propre vocabulaire, il faut savoir l’utiliser pour communiquer. Sinon, cela ne sert à rien.
De retour de France, j’étais dans mon séjour à me demander : « Et maintenant ? » J’avais entrepris tout ce que je m’étais fixé en tant qu’adolescent. Je suis retourné à l’université pour obtenir mon master, je suis allé à Chicago, à New York et en Europe. J’éprouvais véritablement un sentiment de plénitude.
Le climat actuel encourage certains à manquer d’empathie
- Votre projet « Where’s Charlie » pointe vers une nouvelle direction.
J’avais été invité à participer à la série 2 by 4 à Constellation, je devais jouer en duo avec Dan van Duerm qui est pianiste. Mais alors que je me rendais au club, j’essayais de me rappeler qui était Dan. Si je joue un duo, il doit être un batteur. Je me suis conditionné en conséquence. À mon arrivée, je vois quelqu’un qui est en train de brancher des appareils à un piano. C’était Dan. C’était la première que j’allais jouer avec un piano préparé et de l’électronique. Ce concert a généré l’idée pour Where’s Charlie. J’ai ensuite demandé à Ishmael Ali de nous rejoindre dans un studio d’enregistrement avec son violoncelle et ses pédales d’effets.

- Dan van Duerm, Fred Jackson Jr. et Ishamel Ali @ Marc Monaghan
En réécoutant les bandes, je me suis souvenu de ce que faisait Alvin Batiste dans les années 80 avec un ordinateur qu’il avait surnommé Charlie. Il invitait ses étudiants dans son bureau pour leur montrer ce qu’il arrivait à faire avec sa bécane. À partir de là, j’ai commencé à écrire une histoire au sujet d’un robot issu de l’intelligence artificielle, chaque morceau constituant un chapitre. Ensuite, j’ai contacté Jonathan Woods pour créer un film d’animation à partir de mon histoire. La musique est une sorte de bande son pour le film, mais je ne voulais pas que les choses restent définitivement en place. Je souhaitais que Jonathan puisse réorganiser les différents segments du film. Je veux que le projet reste organique musicalement et visuellement.
- Pouvez-vous nous parler de votre Erudition Project ?
Ce projet lancé en 2017 est en fait un terme générique qui recouvre tout ce que j’entreprends. À l’origine, il s’agissait d’un groupe avec le trompettiste Corey Wilkes, le contrebassiste Harrison Bankhead et le batteur Avreeayl Ra. Nous voulions rendre hommage à John Carter et Bobby Bradford qui étaient parvenus à créer un son inimitable. J’ai un autre projet intitulé Politics and Egos, car l’attitude reflète le leadership. Le climat actuel encourage certains à manquer d’empathie et faire preuve de méchanceté. En outre, les sentiments sont aujourd’hui facilement froissés, en partie à cause des réseaux sociaux. Il me semble qu’auparavant, nous avions une carapace qui nous rendait moins sensibles aux attaques. Je m’en aperçois en particulier parce que je travaille avec des jeunes.

