Scènes

Jazz à Vienne 2009 [4]

Barbara Hendricks, Kevin Mahogany, Lizz Wright, Angélique Kidjo, Simone, enfin, Dianne Reeves, Mario Canonge, Lincoln Jazz Orchestra et Wynton Marsalis,


- 7 juillet - Kevin Mahogany bat le rappel à Kansas City - et Barbara Hendricks insiste.

« Barbara sings the Blues » annoncent l’affiche et le disque… Disons qu’elle essaye. Même avec de louables intentions, un talent monumental et une voix aussi timbrée que chaleureuse, on ne gomme pas comme ça quarante ans d’art lyrique exercés au plus haut niveau et sur les plus grandes scènes du monde. Tant mieux, tant pis.
En tout cas, Barbara Hendricks n’en démord pas. Au soir d’une carrière exemplaire, la chanteuse américaine installée depuis des lustres en Europe part à la recherche des musiques de son enfance ; naviguant entre blues et jazz, escortée d’un excellent quartet made in Suède (où elle réside), la voilà donc sur scène à Jazz à Vienne.

Barbara Hendricks © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

En tenue d’apparat. Longue robe, étole précieuse, cheveux méticuleusement relevés en chignon, raffinement des bijoux. Son récital est au point. Elle n’en varie guère, démarrant avec « Lady Sings the Blues » et égrenant de façon millimétrée les thèmes les plus chantés de Bessie Smith et Billie Holiday, en passant évidemment par le jazz et le « Mood Indigo » du Duke, qu’elle n’omet jamais de sussurer.

Au final ? Depuis le concert de Saint-Etienne l’automne dernier dans le cadre du Rhino Jazz Festival, le récital n’a pas changé et le Théâtre antique n’y fait rien. Tout est léché. Presque trop. La diction est parfaite, les intonations épurées, l’harmonie exemplaire. Le quartet, qu’elle sollicite largement, apporte au chant un écrin jazz qui lui fait par trop défaut. Absence d’émotion ou incapacité à restituer ces fêlures de l’âme qui donnent aux voix blues leur coloration si particulière ? En fait, les comparaisons ne peuvent que tourner au désavantage de la chanteuse. On retiendra plutôt la tentative d’apparier des patrimoines musicaux opposés. C’est sans doute la première qu’on la pousse aussi loin. Cela donne un récital un peu figé (hormis le jeu expressif de Magnus Lindgren),

Magnus Lindgren / Jonas Holgersson © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

incitant à l’écoute, voire au recueillement, nourri de thèmes minutés et entrecoupé de passages où seul le quartet s’exprime. La voix, admirable, se sent sans limite et module à l’extrême, jusqu’à s’éteindre. Pendant 90 minutes, sans guère de surprises, sans vraie déception non plus. Le public apprécie. On se dit qu’à force, la cantatrice parviendra un jour à la spontanéité qu’elle vise manifestement et, enfin, à se dévergonder un peu.

Kansas City en concentré et en contrastes

Jazz à Vienne aime les contrastes ; on tient là le plus net de cette édition. Lorsque Kevin Mahogany arrive sur scène, tout est déjà en place pour concocter un petit set de légende à la mesure de sa Kansas City Revue. De gauche à droite, Reuben Wilson (orgue Hammond), Red Holloway (82 ans), sax toujours voluptueux qui a joué avec à peu près tout le monde, de Coltrane à Miles en passant par Duke Ellington, Billie Holiday et Nat King Cole, Grant Green Jr (guitare), et derrière, légèrement décalé, un batteur au palmarès long comme le bras : Bernard Purdie.

Kevin Mahogany / Red Holloway / Kathy Kosins / Grant Green Jr. / Reuben Wilson / Bernard Purdie© Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Ces Godfathers of Groove, secondés par Kathy Kosins (voix) arpentent avec aisance et joie de jouer et de passer/reprendre le relais tout un pan d’une musique aux multiples accents, hommage à la Kansas City de l’entre-deux guerres. Au travers de morceaux rapidement enchaînés vont et viennent des souvenirs de Bennie Moten, Big Joe Turner ou Pete Johnson, et de cette profusion musicale qui a, depuis, tant essaimé. Bizarrement, aucune nostalgie dans cette déambulation où le plaisir est presque plus sensible sur scène que sur les gradins. Imposant, Kevin Mahogany n’éprouve aucune difficulté à s’approprier tout le Théâtre grâce sa stature et à sa voix, décontractée et chaleureuse. Contraste, contraste….

Kevin Mahogany © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes


- 8 juillet - Voix de femmes pour une hommage à quatre voix à Nina Simone

Disons-le d’emblée, ce concert nous a beaucoup rappelé la récente tournée Al Jarreau-George Benson : on se partage l’affiche mais on est le moins de temps possible ensemble sur scène. En effet, Lizz Wright, Angélique Kidjo, Simone et enfin Dianne Reeves apparaissent et disparaissent successivement sur scène. Tout est, à l’évidence, soupesé, du choix des thèmes à l’ordre de passage, sans oublier par les tenues, bien différenciées, des quatre chanteuses.

Simone © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Curieusement, c’est Simone, la fille de la chanteuse - et celle qu’on attend le moins - qui s’impose en alternant chansons de « maman » (avec une touche personnelle) et danses graciles. « Sing the Truth » représentait un pari d’autant plus audacieux qu’elle devait se glisser dans le peu d’espace laissé par Dianne Reeves et Lizz Wright, au faîte de leur talent. S’ajoutent à cela quelque émotion lorsqu’elle vient nous confier les liens qui l’attachaient à sa mère, décédée il y a six ans près de Marseille. Lizz Wright, pour sa part, révèle une fois de plus la richesse de ses interprétations. Beauté, délicatesse, nuances multiples…

Lizz Wright © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Avec d’autant plus de brio que ses apparitions se limitent elles aussi à trois ou quatre thèmes ; c’est suffisant pour apprécier la beauté et la chaleur d’une voix, mais pas pour se laisser gagner par les horizons qu’elle ouvre. Il en est évidemment de même avec cette « vieille » connaissance qu’est Dianne Reeves, qui se conforme aussi au tempo de leur tournée mondiale. Robe chamarrée oscillant entre rouges et verts, assumant sans peine sa place et son rôle d’aînée, de grande dame tout sourire, elle n’a pas le temps de démontrer tout son talent, au grand regret d’une bonne part de l’assistance, tant son art se conforte de thème en thème, tout en inflexions rares qui font de ses interprétations de véritables monuments. Elle sait être espiègle, caressante. On en a un trop bref aperçu avec « Do I Love You ». Sa décontraction, sa profondeur, sa chaleur, cette parfaite adéquation avec les instruments, cet art de retenir l’attention laissent un goût de trop peu. Pour finir arrive Angélique Kidjo, une petite femme énergique, spontanée, généreuse qui, en peu de temps, sait elle aussi s’attacher le public en rappelant le rôle qu’a joué Nina Simone et l’influence qu’elle continue à exercer. Son interprétation sans prétention de « Ne me quitte pas » lancé vers un Théâtre attentif frise le sublime. Il faut attendre la toute fin de ce tour bien rodé pour voir enfin les quatre dames ensemble sur scène. C’est aussi le moment où les photographes ont enfin l’autorisation de faire leur métier.

Simone / Angélique Kidjo / Dianne Reeves / Lizz Wright / The Original Nina Simone Band © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

L’étonnant face à face entre Lizz Wright et le public unis dans une même émotion concentrée n’aura été immortalisé que par quelques appareils photo, à la sauvette. Il méritait mieux.

En première partie, le Mario Canonge Trio avec Linley Marthe à la basse et Chander Sardjoe aux drums. On oscille, on chaloupe, entre musiques métissées, jazz à la source, incursions antillaises ou caraïbes. La prestation a quelque chose de magistral. En tout cas, elle est la bienvenue, qui réconcilie jazz et rythmes plus dansants, énergie et poésie. Le soutenu mix sonne juste et ravit l’auditoire au point de ressortir comme un des meilleurs concerts de la cuvée. C’est dire. Pour s’en remettre, on peut à la rigueur se rabattre sur deux albums de Mario Canonge dont Rhizome, qui accuse cinq ans d’âge. Déjà.

Mario Canonge © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes


- 9 juillet - A tout seigneur… Le Lincoln Jazz Orchestra et Wynton Marsalis assènent l’art du big-band sans donner l’impression d’y toucher.

Dans le Lincoln, cherchez la faille. Tout ici semble pesé ; on sent la perfection facilement atteinte. A un moment, on se prend même à regretter le bon vieux temps où, ici-même, les grands orchestres d’Illinois Jacquet, Hampton and Co. voyaient s’envoler leurs partitions parce qu’ils avaient lésiné sur les pinces à linge. En la matière, Wynton Marsalis a tout prévu, et le Lincoln 2009 sonne magnifiquement.

The Lincoln Center Jazz Orchestra © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Pour suivre, se fier aux cravates et aux boutons de manchette : à chaque pupitre sa couleur. Marron pour la rythmique, rose pour les trompettes, bleu et jaune pour les trombones et les sax, mais dans quel ordre, on ne sait plus. Là encore, on sent que la costumière est montée en grade. Même si cela donne un petit côté marionnette à l’ensemble, cela renforce dès le premier regard, sa cohésion, sa complicité, son adhésion au projet du trompettiste. Côté musique, rien de nouveau sous le soleil.

Wynton Marsalis © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Marsalis père, trompettiste parmi d’autres, se contente d’énoncer les titres des thèmes (en articulant bien pour le Français moyen) et de citer les solistes. La caméra s’attarde sur le visage du trompettiste, qui traduit mieux que n’importe quelle mise en scène, le plaisir qu’il prend, sideman parmi les sidemen, à s’associer à cette machine à swing, à susciter les solos, les prolonger, les désigner. Le tout avec une sobriété qui n’a jamais dévié depuis qu’il nous est donné de déguster ce petit concentré de feu artifices qu’est le Lincoln Center Jazz Orchestra. Etonnant. Tout au long du concert - particulièrement bienvenu puisque Wynton n’était pas venu depuis plusieurs années, on ne surprend aucun relâchement, aucune faute d’inattention. Peut-être un ou deux arrangements moins réussis : trop complexes, trop ambitieux ou pas assez rodés ? Mais pour le reste, le grand atout du Lincoln est d’être animé par une force fusionnelle qui transporte tout, berce les solistes et réduit l’initiative individuelle à néant ou presque. Du moins c’est ce qu’on croit deviner. Certes, au départ, il y a Wynton, mais n’oublions pas la rythmique : Carlos Henriquez, à la basse, mériterait d’être rappelé en soliste. Tout comme Ali Jackson aux drums. A eux deux, ils tiennent l’orchestre, lui confèrent son élan, l’ordonnent.

Ali Jackson / Carlos Henriquez © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

C’est magnifiquement fait. Mais surtout, près d’eux, intervient Dan Nimmer au piano, look à la Bill Evans - Village Vanguard 1961 - ou étudiant mal dégrossi, contraint dans un costume trop étroit. Jusqu’au moment où il laisse aller sa main droite. Beaucoup n’en sont pas revenus ; ils cherchent encore la concordance entre ce qu’on entendait et ce qu’on voyait sur l’écran géant. D’un bout à l’autre du set Nimmer n’a cessé d’insuffler à l’orchestre son énergie et ses pistes de traverse. Il s’aventure où bon lui semble, commente, accompagne. Avec modestie et conviction. Et en devient peu à peu la plaque tournante. Etonnant.

Dan Nimmer © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Il faudrait reprendre la liste des solistes, tous rangs confondus, quels que soient le thème ou l’ordre de passage. Même chez les trompettes, Wynton s’est entouré des meilleurs : écouter encore Sean Jones, Marcus Printup et Ryan Kisor. Aux sax, dont le pupitre était renforcé, la démonstration est du même acabit. Le répertoire leur fait la art belle ; certes, Ellington, Benny Goodman ou Fletcher Henderson sont présents, mais aussi et surtout Monk ou… Ravel, dont Marsalis a décidé d’aborder le Boléro. Pour s’aventurer sur de tels terrains, le trompettiste de la Nouvelle-Orléans sait qu’il peut compter sur un orchestre hors pair. Ses trois pupitres de cuivres (sax, trombones, trompettes), incarnent aujourd’hui les cascades fracassantes que seuls parviennent à entretenir encore ces big-bands « anti crise ». Il faudrait évidemment citer tous les musiciens. Ted Nash illustre à lui seul la fougue ordonnée des quatre autres sax, et Chris Crenshaw fait de même au trombone.

Quelques rappels plus tard, le Lincoln arpentait le pavé de Vienne vers le resto du Club de Minuit pour s’en aller, enfin, dîner. Tout près, officiait déjà Baptiste Trotignon escorté de Mark Turner et de Jeremy Pelt, ravi de l’accueil que venait de lui réserver Jazz à Vienne.

Baptiste Trotignon / Mark Turner / Matt Penman © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes