Tribune

Je me souviens… Michel Portal

Souvenir amoureux de la musique de Michel Portal


Michel Portal © Michel Laborde

Je me souviens de Michel Portal…

Je me souviens de Michel Portal au Paris Jazz Festival de Vincennes aux côtés de François Raulin, Bruno Chevillon et Éric Échampard, poussant un cri de relance à destination de ses camarades de jeu pour propulser plus loin encore, et dans l’instant, une musique pourtant déjà de forte intensité.

Michel Portal © Franpi Barriaux

Je me souviens de Michel Portal pour les 25 ans du Festival d’Uzeste, introduisant le premier solo d’une partition écrite par Bernard Lubat par une improvisation ascensionnelle tout à la fois acide et douce.

Je me souviens de Michel Portal en duo avec Antoine Hervé à l’Arsenal de Metz, qui termine une pièce virtuose en communion totale avec son partenaire, et lève une main de soulagement en s’écriant « oh, purée ! »

Je me souviens de Michel Portal dans les coulisses de l’Europa Jazz Festival au Mans, demandant à Marion Piras, son agente historique, et alors même qu’il avait fini le concert par une standing ovation du public : « On a quand même fait un peu de musique ce soir Marion, non ? »

©Michel Laborde 1998

Je me souviens de Michel Portal aux Sables d’Olonne, dans le cadre de Vague de Jazz, en compagnie de Vincent Courtois, Médéric Collignon et Éric Échampard, saisir un silence dans le flux musical, le tenir longuement dans une dramaturgie totale avant de lancer Collignon dans une mélopée gutturale qui avait saisi tout le monde.

Je me souviens de Michel Portal, salle Paul Fort à Nantes, prenant la parole pour nous dire « comme je dis toujours la Bretagne, les racines… » - ce à quoi personne n’avait rien compris - puis improviser, la clarinette tournée vers l’intérieur du piano, dans un vocabulaire très contemporain d’une pureté totale soutenu par un swing hyper efficace et imparable.

Je me souviens de Michel Portal au théâtre d’Angers, jouant en duo avec Paul Meyer Metal de Bruno Mantovani, pièce dense et complexe, avant d’enchaîner en deuxième partie de soirée avec une pièce de Mozart, aussi à l’aise dans l’un et l’autre de ces deux registres.

Je me souviens de Michel Portal au Festival Météo ex-Festival de Mulhouse dans la salle étouffante du Noumatrouff, antre des musiques les plus radicales d’Europe, débouler sur scène au côté de Louis Sclavis, Bruno Chevillon et Daniel Humair pour attaquer un concert pied au plancher et d’un seul tenant, qui avait laissé tout le monde pantois.

Je me souviens de Michel Portal quelques années plus tard à Saint-Florent-le-Vieil dans le cadre de l’Europa Tour en trio avec les mêmes Chevillon et Humair et, alors que leur notoriété aurait pu les engager à la facilité, fournir un concert d’une élégance et d’une intensité éblouissantes.

Je me souviens de Michel Portal dans une église à Trélazé, en périphérie d’Angers, entouré par deux jeunes musiciens qui, certainement et compréhensiblement impressionnés par le maître, perdirent leurs moyens. Le clarinettiste, grand showman qu’il a toujours été, allait pallier cette absence et prendre le leadership, interpellant le public, plaçant des blagues de-ci de-là et offrant finalement à l’assistance un moment qui, s’il n’a pas été plein de musique, restera unique.

Je me souviens de Michel Portal lors d’un ciné-concert, à Uzeste encore, pour la projection d’un documentaire de Fabien Beziat, Pascal Convert et Michel Mompontet sur la guerre en Irak, avec notamment Bernard Lubat, François Corneloup et plein d’autres, jouer un free noir et magmatique et placer au moment opportun, avec puissance, un montée à la clarinette basse qui m’avait interloqué.

Michel Portal © Franpi Barriaux

Je me souviens de Michel Portal.
De son élégance sur scène.
De son engagement artistique total. De son exigence permanente et épuisante.
De sa personnalité complexe, tortueuse, torturée et certainement invivable.
De ses rencontres incessantes avec tous les musiciens de ce monde.
De sa clarinette basse à la sonorité ronde, boisée et à l’articulation parfaite qui lui dessinait une silhouette racée dès qu’il la prenait en bouche.
De cette liberté qui a été la sienne à l’égard du jazz qu’il a su s’approprier et repousser plus loin.
De son amour immense pour la musique.

Je me souviens de Michel Portal.
Je me souviendrai toujours.