À Dissay, le jazz en Vienne
Le festival poitevin propose une programmation où le jazz prime.
Une demi-décennie pour ce festival qui s’installe tranquillement dans le paysage national et donne à écouter dans un cadre des plus agréables une musique exigeante et populaire. Une édition réussie s’est tenue les 5, 6 et 7 juillet, réunissant des figures familières toujours capables de nous conduire sur des terrains enthousiasmants.
Et si le véritable Jazz à Vienne se tenait à vingt petits kilomètres de Poitiers ?
Dans cette commune de quelque 3000 habitants située en Nouvelle-Aquitaine, le festival viennois (ou poitevin) Jazz à Dissay prend le contre-pied du mastodonte isérois en proposant une formule à taille humaine, généreuse et conviviale, qui ne lésine pas sur la qualité.
Avec pour scènes l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul pour les concerts d’après-midi et la cour majestueuse d’un château du XVe siècle en parfait état pour les concerts en soirée, Jazz à Dissay est le résultat d’une double volonté : celle de l’association Jazz 86, qui œuvre à faire vivre cette musique sur le territoire (une programmation épisodique mais régulière a lieu le restant de l’année) et celle d’une équipe municipale, avec à la tête son maire Michel François, féru de musique, musicien amateur lui-même et persuadé que les arts sont un des ciments du bien commun. Le tout tenant ensemble grâce à un troisième acteur majeur en la personne d’Armand Meignan, ancien programmateur notamment de l’Europa Jazz et des Rendez-vous de l’Erdre qui met son savoir-faire et son carnet d’adresses à disposition. Le terrain est ainsi balisé, ne reste plus qu’à composer une équipe de bénévoles aussi impliqués que conviviaux et les festivités peuvent démarrer.

- Dominique Pifarély François Couturier, photo Christophe Charpenel
Ouverture dans les cordes le vendredi soir avec un solo de Dominique Pifarély sur la petite scène de l’église. Le violoniste entre par l’autel et gagne la scène positionnée près de l’entrée principale dans un long bourdon tenu sur son instrument. Cette note fondamentale est le prélude à un concert d’une grande rigueur dont la virtuosité technique est mise au service d’une imagination toujours formellement maîtrisée.
Concentré, tendu vers lui-même, il propose en sept ou huit pièces improvisées dans l’instant une variété de climats qui tiennent ensemble par la cohérence du propos. Soit une approche anguleuse, abstraite parfois mais qui saisit l’oreille et pour tout dire la sidère. Faisant sonner à plein son violon, s’appuyant sur des notes pivots, il éclate l’unité de ses phrases par des chants/contre-chants qui semblent réunir plusieurs instrumentistes dans la même personne. Trouvant sa résolution dans un final bien éloigné de son point de départ, le cheminement reste parfaitement lisible. Avec une réinterprétation savante de « Ne me quitte pas » de Jacques Brel comme point d’orgue.
Le samedi, sur le parking de la salle de sport qui tient lieu de place du marché, la petite formation Jazz Lab Trio joue la couleur locale. L’organiste Mathieu Debordes est de Dissay (vu l’année dernière pour un hommage à Chet), le batteur Hervé Joubert d’un peu plus loin et le guitariste Tony Sauvion juste après. Pas besoin de venir d’ailleurs pour proposer une musique sixties généreuse et enthousiaste - et de fait enthousiasmante. Les gens écoutent ou font leurs emplettes : carottes, salades dans les cabas et banane sur le visage. Le quotidien devrait être ainsi tous les jours.
En fin d’après-midi, nous voilà transportés à l’intérieur de l’enceinte du château. Il fait chaud, le public délaisse les fauteuils installés au centre devant la scène pour se blottir sur les pourtours à l’ombre des murs. L’écoute est attentive devant le solo de piano de Julien Touéry.
Julien Touéry est un étranger : il n’est pas de Dissay mais de Poitiers (18 km). Il voyage partout avec l’ Émile Parisien Quartet (programmé le lendemain) auquel il participe depuis les origines. Cette après-midi, pourtant, c’est devant son clavier qu’il est chez lui. Loin des pratiques virtuoses, il cherche un équilibre. Il façonne un son où les mediums dominants sont bousculés par quelques aigus sporadiques mais ravigotants et encadrés par des basses obstinées et espacées. Déroulant une diversité de climats doux quoique parfois toniques, il revient souvent par le même point pour en élargir l’aire d’activité avec un sens mesuré de la respiration et de la retenue. Un petit clin d’œil à « Epistrophy » de Monk, nous invite à penser que nous aussi sommes chez nous.
D’un piano l’autre, celui de François Couturier. On retrouve à ses côtés le violon de Dominique Pifarély pour ce duo qui, semble-t-il, existe depuis toujours. Un disque est paru cette année, (chez ECM toujours). Preludes and songs, comme son titre l’indique, est un aller-retour entre des titres de Duke Ellington, George Gershwin, J.J. Johnson d’un côté et autour, avec, avant ou après, des improvisations. Leur propos coule sans jamais appuyer aux endroits convenus, recherchant l’expressivité là où celle-ci peut apporter un sens nouveau. La complémentarité de compagnons qui se connaissent en est la condition première. L’alchimie des agencements et la liberté des intentions culminent avec « Les Vieux Amants », Brel encore, qui parle à tous et qu’on voit émerger à travers le brouillard d’un rêve.
Viennent le soir et le quintet de Louis Sclavis. India complète sa liste de programmes aux esthétiques voyageuses. « Madras song », « Gange », « A night in Kali Temple », nous partons pour l’Inde en compagnie d’une garde rapprochée qui joue à ses côtés depuis au moins dix ans. Benjamin Moussay, piano, Sarah Murcia, basse, Christophe Lavergne, batterie constituent une solide section rythmique qui s’engage à cœur perdu durant l’intégralité du set avec une intensité qui pousse en avant les deux soufflants. Nouvel arrivé dans la galaxie sclavisienne, le trompettiste Olivier Laisney, pilier du fureteur label Onze Heures Onze et membre du trio de Gilles Coronado, ne dépareille pas. Son imbrication avec le son de la clarinette peut même tromper l’oreille ; on jurerait avoir entendu, dans les toutes premières secondes d’une reprise en tutti, un accordéon surgissant de l’association du cuivre de la trompette et du boisé de la clarinette.
Thèmes chantants, entêtants, solos démesurés (mention spéciale à Christophe Lavergne), les applaudissements sont à tout rompre.
Journée du dimanche, le solo de Sarah Murcia, initialement prévu en bord du Clain, là où se tient la guinguette de Dissay, est déplacé à l’intérieur. Les oreilles y gagnent et savourent, tout à loisir, les nombreuses nuances de l’instrument.
En la matière, la bassiste est un modèle. Sa capacité à faire ronfler la bête, les claquements et craquements que seule une basse peut produire se conjuguent avec une vélocité qui étourdit. Sans chercher la démonstration, cette générosité prenante conduit à quatre chansons qu’elle chante avec sa voix pop caractéristique et qui apportent un contrepied à l’ingéniosité de sa technique. Lorsqu’elle s’arrête, dans les secondes qui suivent, un manque assourdissant se fait sentir.

- Federico Casagrande, photo Christophe Charpenel
A 17 h, on s’enferme dans l’église prendre un peu de la lumière ensoleillée du duo Francesco Bearzatti / Federico Casagrande. Le second à la guitare et aux pédales délivre des boucles tendres, des suavités apaisantes pendant que, par-dessus, le premier, à la clarinette ou saxophone, s’élance dans des envolées contenues et sensibles. Les compositions du guitariste flattent l’écoute et l’entraînent dans des dérives charmantes vers un oubli de soi et une suspension du moment. Quelques titres durent un peu sans doute, on est bien pourtant à s’imaginer baignant dans la torpeur musicale d’une après-midi d’été italienne.
Retour au château sous un ciel bleu débarrassé de ses nuages par un vent insistant. Trop sans doute puisqu’il dérange tout du long le sympathique projet autour des chansons de Charles Trenet de Guillaume de Chassy. Hésitant entre enfoncer les touches de son piano et contenir les partitions qui cherchent à s’envoler, il est à la peine. Guère mieux loti, son compagnon, chanteur-enchanteur André Minvieille est dans la même situation. Les mains plus disponibles toutefois, il parvient à tenir ses papiers et vient en aide à son collègue sur les parties sans chant. Géraldine Laurent troisième pôle du trio, quant à elle, reste imperturbable [1], distillant dans un langage post-bop, des torrents de notes claires qui ponctuent les chansons du fou chantant et portent un équilibre tonique aux facéties des mots. Les tubes (l’œuvre de Trenet en est rempli) s’enchaînent. « Débit de l’eau, débit de lait », « Je chante », « L’Âme des poètes », « Le Soleil a rendez-vous avec la lune », etc. sont chaleureusement incarnés par un Minvieille qui s’inscrit clairement dans le prolongement de ces poètes, habiles manipulateurs vocaux d’une langue qu’ils tordent… dans un vent de folie.
L’Émile Parisien Quartet clôture le festival. Le groupe a donné tant de concerts qu’on pourrait l’imaginer lassé. Il n’en est rien. La comparaison avec le quartet de Wayne Shorter (avec Danilo Perez, Brian Blade et John Patitucci) n’est pas vaine. La connexion entre les membres est intuitive. Certes, Émile Parisien électrise les regards par ses mouvements désordonnés et ses fulgurances mélodiques mais ses partenaires (Julien Touéry, Julien Loutelier, Ivan Gélugne) savent être à l’affût et concentrer une énergie qu’ils vont libérer au moment le moins attendu. Labourant pour une énième fois des compositions qu’ils connaissent parfaitement, ils créent une musique faite de trous et de rebonds qui dégage une énergie incroyable.
Cette nouvelle édition s’achève ici. Y auront peut-être manqué quelques découvertes qui avaient porté la fraîcheur de la jeunesse (ce fut le cas avec Mamie Jotax et Meije l’année dernière) mais nous n’avons à aucun moment boudé notre plaisir. Cap sur la suite désormais.

