Scènes

Jeanne Added et Troutface à Rouen


À peine a-t-on refermé la porte en verre du 3 Pièces, estaminet rouennais où l’on écoute du jazz et plus si affinités, le brouhaha ambiant est couvert par le « Uptown Girl » de Billy Joel, comme dans les plus belles soirées des années 80, sauf que la voix est plus puissante et mieux placée… A peine a-t-on descendu les quelques marches du boyau qui mène à la cave, on découvre, rigolard, les musiciens de Troutface accompagnant Jeanne Added sur ce grand classique, à la fin de la répétition.


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Jeanne Added © F. Barriaux

Une petite soirée impromptue entre membres du label Carton nous est proposée ce soir ; Troutface, c’est avec Jean-François Riffaud (La grenouille à cheveux, Journal Intime Quintet…) deux membres du groupe OK, Guillaume Magne à la guitare et Jérémie Piazza à la batterie. Quant à Jeanne Added, son solo sorti chez Carton est un succès critique sans précédent. C’est d’ailleurs ce solo, inédit à Rouen, qui ouvre la soirée.

Jeanne s’accompagne à la basse, et en quelques secondes capte toute l’attention. Sa voix, magnétique, n’a pas besoin de forcer pour emplir la cave tout entière et faire tonner les vieilles briques. Elle déroule les morceaux de son EP, et notamment ce « Liebe » chanté en allemand qui rend grâce à la rythmique musicale de cette langue… L’impression de puissance qui rayonnait à l’écoute du disque se trouve décuplée sur scène, et le répertoire choisi dessine en creux l’univers musical de la musicienne ; la basse qui semblait presque trop grande pour elle danse, agile, sur les sèches rythmiques du « Polly » de Nirvana. Le set de Jeanne Added est juste et explosif. Qu’elle reprenne une chanson de son groupe Linnake ou le « Little Red Corvette » de Prince avec un timbre empreint de soul qui explose dans le dépouillement de la basse et de la voix, on assiste à la prestation radieuse d’une artiste qui a trouvé la formule idéale pour exprimer son talent.


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Jérémie Piazza © F. Barriaux

Puis, c’est le tour de Troutface (littéralement « face de truite », sans qu’on ait pu savoir s’il s’agissait d’un hommage à Captain Beefheart), power trio iconoclaste qui joue des codes du rock pour mieux s’en amuser. Au milieu des guitaristes, Piazza cogne fort et se prend à groover avec une loutre qui fait pouic-pouic et un cochon qui fait groin-groin. On passe du surf-rock de fond de garage au capiteux rock pur malt venu des années 70, en passant par des racines plantées dans un rock progressif version anglaise. Chez les guitaristes, on est dans l’opposition de style : Riffaud est plus élégant, même quand il abandonne sa six-cordes pour un clavier récemment débarqué des années 80 en provenance de Manchester. Quant à Magne, il se dégage de son jeu une virulence et une sécheresse qui cognent à l’unisson du batteur. Les truites sont vives, en cette saison. Ce soir là, la pêche fut très bonne.